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Le Big Data et l’évolution du métier de juriste.

Recherche et veille juridique, évolution du métier de juriste et de sa valeur ajoutée, intelligence artificielle et Big Data sont autant de sujets qui interrogent presque quotidiennement les étudiants et les professionnels du droit. Car les enjeux sont importants et vont dessiner l’avenir de ce secteur au demeurant déjà complexe ! Pour tenter d’y voir plus clair, a minima à deux ans, la rédaction du Village de la Justice a interrogé Ismaël Ziani, co-fondateur d’Alinéa by Luxia, spécialiste du Big Data Juridique [1].

Laurine Tavitian : Comment les solutions de veille juridique peuvent-elles encore évoluer ?

Ismaël Ziani  : Elles ont déjà bien évolué ces deux dernières années avec l’amélioration de la performance des moteurs de recherche pour les juristes qui proposent des résultats instantanés et un système de ranking de type Google. Mais on peut aller encore plus loin, notamment avec une approche par concept de droit. Nous y travaillons actuellement. L’idée c’est que pour un concept donné, par exemple « travail dissimulé », nous pourrons proposer aux juristes les textes les plus pertinents et plus importants, classés selon la hiérarchie des normes (directives, loi, jurisprudence…).

"On peut aller encore plus loin, notamment avec une approche par concept de droit."

Le travail de recherche du juriste sera encore plus facilité puisque les algorithmes que nous allons utiliser vont intégrer de très nombreux signaux. On analyse à la fois les sources de droit classiques, les réseaux sociaux, les blogs, ce qui permet de repérer un certain nombre de documents identifiés comme étant les plus importants. Le juriste aura alors une présynthèse des documents à consulter pour son problème juridique. La version bêta sera lancée très prochainement et les utilisateurs pourront voir ce qu’elle apporte dans leur métier.
Elle intègre bien entendu aussi des références à la doctrine puisqu’elle est de plus en plus disponible sur les sites et les blogs. Cela va dans le sens de l’histoire d’aider le juriste à avoir une vision vraiment à 360° sur leur problématique de droit.

Où se situera la valeur ajoutée du juriste dans 5 ans ?

Le métier de juriste va mettre du temps à évoluer mais ce dont je suis sûr c’est que les juristes auront de plus en plus de valeur ajoutée dans les années à venir pour une raison qui est déjà assez mécanique. Faire des recherches pour trouver les textes pertinents par rapport à un sujet peut prendre beaucoup de temps mais la valeur apportée à l’entreprise est discutable.

"Avec les nouveaux outils, les juristes pourront réellement se concentrer sur leur expertise."

Or, avec les nouveaux outils, les juristes pourront réellement se concentrer sur leur expertise qui est de faire l’analyse d’une situation juridique. Ils auront de plus en plus de temps disponible pour le faire et intellectuellement leur métier sera de plus en plus intéressant. Pour leur employeur, la valeur ajoutée sera toujours plus importante car leurs juristes pourront consacrer plus de temps à faire de l’expertise plutôt que de la recherche. Ils sont d’ailleurs formés pour cela et non pas pour utiliser les moteurs de recherche ; ce n’est pas l’objectif principal de la formation.
Le juriste aura donc toujours plus d’assistance pour exercer au mieux son métier et pourra délaisser progressivement les tâches à faible valeur ajoutée.

Plus généralement, quelles technologies vont bouleverser le marché du droit dans les deux prochaines années ? Allons-nous vers de vraies innovations de rupture ?

D’un point de vue scientifique, il ne s’agit pas vraiment d’une rupture technologique mais bien plus de la mise en œuvre de technologies existantes. Ce qui a changé, notamment grâce à l’Open Data, c’est qu’il y a de plus en plus de données disponibles et qu’il est maintenant plus possible d’appliquer ces technologies au droit. Si on prend l’exemple des statistiques autour des données de jurisprudence, ce qu’on appelle la prédictibilité, ce n’est pas une technologie de rupture. Les statistiques existent depuis longtemps sauf qu’aujourd’hui elles sont possibles en raison de la disponibilité croissante des données.

"On est clairement dans une rupture du point de vue des usages pour le juriste."

C’est vrai aussi pour le machine learning : on crée des algorithmes capables d’apprendre et de restituer un certain nombre d’informations. Ce n’est pas une technologie nouvelle.
Dans les deux prochaines années on va voir se poursuivre l’émergence du Big Data juridique. Par contre, on est clairement dans une rupture du point de vue des usages pour le juriste qui va devoir s’adapter à ces nouvelles technologies pour repenser sa façon de travailler.

Concernant le Big Data, trop de données ne va-t-il pas finir par tuer la donnée ? (celle qui a de la valeur) ?

C’est tout l’enjeu du Big Data. Il y a de plus en plus de données mais il faut pouvoir les lier, les normaliser, les croiser pour créer de la valeur. C’est le pari que nous avons fait chez Luxia. Pour être en mesure d’exploiter tout le potentiel de ces technologies et les faire évoluer, il faut d’abord un travail humain de traitement des données, pour créer ensuite un algorithme et l’améliorer. Si les données d’entrée ne sont pas de qualité, ne sont pas normalisées, on peut difficilement en tirer profit. On aura beaucoup de mal à les exploiter et à créer de la valeur. Il faut donc traiter les données en amont pour les rendre de qualité et interopérables. En France, nous avons la chance d’avoir des données issues de la DILA qui sont de très bonne qualité mais ce n’est pas le cas partout en Europe.

"Il y a de plus en plus de données mais il faut pouvoir les lier, les normaliser, les croiser pour créer de la valeur."

Est-ce qu’on peut tuer la valeur de la donnée ? Oui. Si on prend l’exemple de la jurisprudence, tous les juristes savent qu’avoir des millions de décisions n’a aucun intérêt, il suffit de disposer des plus pertinentes pour son cas. Jusqu’à présent, elles faisaient l’objet d’une sélection par des juristes ou des juges. Le risque avec le Big Data, c’est de se retrouver avec des milliers, voire des millions de décisions et de noyer les décisions les plus importantes, celles dont le juriste a besoin. Nous essayons donc de donner un score aux données. Par exemple, si on a une jurisprudence clé sur un thème qui peut faire l’objet de nouvelles décisions identiques, il faut alors être en mesure d’identifier qu’elles traitent du même sujet et n’en prendre qu’une sélection.

"L’intérêt du big data est de pouvoir créer une synthèse et de la valeur pour le juriste."

C’est tout l’enjeu : être capable de tirer profit des millions de documents. Plus on ajoute de données et plus on risque de créer du bruit pour l’utilisateur, si celles-ci ne font pas l’objet d’un traitement spécifique. Concrètement pour la même recherche, si dans ma base de données je n’ai qu’une sélection de jurisprudence de qualité, les résultats de ma recherche vont plutôt être bons. Mais si j’ai toutes les jurisprudences (2 à 3 millions par an), je risque de me retrouver avec une quantité impressionnante de résultats. On perd alors tout l’intérêt du Big Data qui doit servir à lier les données entre elles, à faire une analyse statistique, à faire des modèles d’apprentissage pour sélectionner les textes les plus importants. L’intérêt du big data est de pouvoir créer une synthèse et de la valeur pour le juriste.

Propos recueillis par Laurine Tavitian
Rédaction du Village de la Justice

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Notes :

[1Et exposant au prochain Salon de la LegalTech : http://village-legaltech.fr