« Je travaillais de longue date comme juriste dans une multinationale. Quand il y a eu restructuration et que j’ai su que je faisais partie de la charrette, j’ai été un temps sur le fil. J’aurais pu pleurer sur mon sort et sombrer, ou en profiter pour accéder à mon rêve. Après un moment de forte tension, j’ai suivi un apprentissage et je suis devenue maçon dans l’éco-construction, contre l’avis de mon entourage, mais soutenue par mon compagnon. Je me sens revivre, avec la satisfaction suprême de me sentir en accord avec ce que je suis, au plus profond de moi-même », partage Irène, qui a choisi un secteur en expansion, ayant bien besoin de mains…même féminines !
C’est que « ce qui ne peut être évité, il faut l’embrasser » : crise sur tous les fronts oblige, plus que jamais rien n’est acquis. Face au mal-être de notre époque dangereusement mouvante nombreux sont ceux à vouloir ou devoir se remettre en question et repenser leur axe existentiel. Un récent sondage, mené par Openway pour nos confrères du Figaro Magazine, révélait que 79% des Français rêvent de changer de vie, dont une majorité de femmes ! Comme l’écrit Daniel Pennac, « quand on ne peut pas changer le monde, il faut changer le décor ». À l’aube de cette nouvelle décennie, nous sommes tous des « mutants » !
Une vie kaléidoscope
Ce désir intime et universel de larguer les amarres vient donc souligner le malaise général, mais il exprime aussi notre quête de sens actuelle, signe d’une vraie vitalité -le désir de mordre la vie à pleines dents- et d’une soif de réalisation personnelle, qui n’a plus rien à voir avec le culte de la performance. C’est que le changement est diablement tonifiant, même s’il s’avère aussi bouleversant, au sens propre et figuré ! Ce phénomène des « bifurcations biographiques », comme disent les sociologues, a toujours existé. Cependant, il scandait autrefois des étapes naturelles de l’existence (entrée dans la vie professionnelle, la quarantaine, la retraite…) ou était le fait de personnes à la marge, à l’instar des hippies partis élever des chèvres dans le Larzac durant les seventies.
Aujourd’hui, ce phénomène prend de l’ampleur, poussé dans le dos par la crise et l’inconstance de notre époque, mais aussi par une complexification de nos existences et une longévité accrue (doublée du mythe de l’éternelle jeunesse). Nous vivons plusieurs vies en une. Et il n’est plus rare, de nos jours, de larguer les amarres à tout âge. Ainsi, connaissons-nous tous autour de nous des aspirants au changement de cap ou des pionniers des temps modernes, partis conquérir de nouveaux rêves.
Des avocats se lancent dans le maraîchage bio, des secrétaires deviennent infirmières, des traders entrent dans les ordres…et des moines se convertissent en hommes d’affaires, des fonctionnaires ouvrent des gîtes, des sexagénaires se mettent à leur compte, des cadres lancent des ateliers de cuisine, etc.
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Photos Thierry Cara.

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