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La traduction, enjeu majeur de l’Union européenne.

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- mardi 26 février 2013

Entretien avec Alain Wallon, ancien responsable linguistique de la DG Traduction au sein de la représentation en France de la Commission européenne...

C’est le plus grand des services de la Commission européenne, et c’est aussi et surtout l’un des plus grands services de traduction au monde.

Multilinguisme de l’Union oblige, la Commission européenne s’est très tôt dotée d’une Direction Générale Traduction : les 23 langues officielles ont en effet le même statut, les citoyens des 27 États membres pouvant utiliser n’importe laquelle de ces langues pour communiquer avec les institutions européennes.

Avec à l’arrivée un volume de travail sans équivalent, et des chiffres qui parlent d’eux-mêmes :

  • en 2011, la DG Traduction a traduit 2,11 millions de pages, dont 72 % ont été traduites en interne et le reste par des sous-traitants ;
  • le coût est estimé à 300 millions d’euros par an, soit 0,60 euro par citoyen de l’UE et par an ;
  • d’après certaines estimations, le coût de tous les services à caractère linguistique au sein de l’ensemble des institutions de l’UE, s’il s’élève à moins d’1 % du budget général annuel de l’UE, représente quand même, divisé par le nombre d’habitants de l’Union, environ 2 euros par personne et par an.

Décryptage des enjeux de la politique de multilinguisme avec Alain Wallon, qui était jusqu’au 31 décembre 2012 responsable linguistique de la DG Traduction au sein de la représentation en France de la Commission européenne.

Pouvez-vous nous présenter l’activité de la DG Traduction ?

Alain Wallon : "Un des rôles « historiques » de la DG Traduction consiste à aider et accompagner au plan linguistique les pays candidats à l’adhésion à l’Union. Depuis 2004, la Commission a ainsi pu faire face à une très forte augmentation des demandes de traductions due à l’arrivée de nouveaux États membres et à maintenir sa vocation première, consistant à préparer des textes législatifs dans toutes les langues officielles de l’UE, sans augmentation excessive des coûts : entre 2004 et 2007, les coûts de traduction n’ont en effet augmenté que de 20 % alors que le nombre de langues officielles de l’UE est passé de 11 à 23."

Quels sont les principaux types de documents traduits ?

A.W. : "Par ordre de priorité : des propositions de textes législatifs, des documents de politique générale et des documents de consultation de la Commission ; des documents de consultation à destination ou en provenance des parlements nationaux, des correspondances avec les autorités nationales, les entreprises et les particuliers ; des sites web et des communiqués de presse. J’ajoute que nous avons constitué une base de données gigantesque, l’IATE, accessible au grand public comme aux traducteurs professionnels, alimentée dans les 23 langues. Cela représente un travail considérable."

En quoi consiste exactement votre rôle de responsable linguistique de la DG Traduction au sein de la représentation nationale de la Commission ?

A.W. : "Les antennes nationales de la DG Traduction ont un rôle différent de la Direction Générale elle-même : outre notre mission d’aide à la localisation des messages issus de la Commission vers les États membres et les partenaires européens - communiqués de presse, mémos pour les médias, etc. - notre travail s’effectue pour beaucoup en lien avec les universités et les écoles dans le domaine, pour nous stratégique, de la formation de traducteurs et d’interprètes pour les institutions européennes.

Nous sommes en effet confrontés à un défi crucial de renouvellement générationnel : à chaque fois qu’un pays rejoint l’Union, il arrive doté d’un contingent de traducteurs qui part à la retraite quasiment en même temps... C’est la raison pour laquelle nous avons mis en place un programme spécifique intitulé « European Master Translation » (EMT), qui vise à créer ce lien avec les différentes formations de master en traduction afin de parvenir à un consensus sur des critères communs d’excellence.

C’est un travail imposant, fait de réunions dans les écoles, les lycées, qui vise à faire avancer l’idée que les métiers de traduction et d’interprétation, qui sont relativement bien rémunérés par les institutions, sont des métiers d’avenir. S’ajoute à cela tout un travail lié à la langue française, comme acteur du multilinguisme mais aussi pour résoudre des besoins de traduction et d’enrichissement de la langue : je fais ainsi partie de deux commissions spécialisées de terminologie, celle du ministère de l’Économie et des Finances, et celle des Affaires étrangères. Ce travail consiste à trouver des équivalents à des termes importants de la vie économique, sociale, politique et internationale.

Enfin, outre la participation à de nombreux colloques et conférences en tous genres, une part importante de mon travail consiste en la valorisation de la traduction au sens large : nous avons ainsi mis en place des soirées autour la traduction littéraire..."

Les institutions européennes se caractérisent par une énorme production normative... Quelle part représentent les traductions juridiques dans l’activité globale de la DG Traduction ?

A.W. : "La traduction strictement juridique n’est pas pour nous le volume principal, contrairement à la Cour de Justice de Luxembourg. Il y a, certes, des collègues juristes-linguistes au Conseil, à la Commission et au Parlement, qui passent au crible les documents sous l’angle purement juridique.

Mais il s’agit en réalité d’un petit nombre de traducteurs très spécialisés qui le font à la demande de la hiérarchie de chaque institution. Certains, notamment au sein de la Cour, ont la double formation de traducteur et de juriste linguiste, ce qui n’est pas le cas de la grande masse des traducteurs de la Commission.

Cela dit, les traductions juridiques représentent une partie cruciale de notre travail, et pour cela nous avons des traducteurs spécialisés, chargés de traduire des documents à la demande du Service Juridique (SJ) de la Commission européenne. Nous avons également recours, pour alléger notre propre charge - plusieurs milliers de pages par an - de ces travaux de traduction juridique, à des contractants externes, dans le cadre d’appels d’offres spécialisés."

Vous arrive-t-il d’être directement sollicité pour des questions de terminologie juridique, par exemple par des cabinets d’avocats ?

A.W. : "Non, mes collègues à Bruxelles ont pour « core business » la traduction, et aussi la recherche terminologique qui y est associée. Je reçois parfois des questions de cabinets d’avocats, mais je les renvoie vers mes collègues juristes linguistes car je ne suis, pour ce domaine particulier, qu’un intermédiaire « éclairé »..."

En conclusion, avez-vous une anecdote autour d’une question de traduction ayant donné lieu à des divergences ou débats importants ?

A.W. : "Il y a des débats terminologiques extrêmement acérés sur des termes, qui cachent parfois des divergences politiques importantes. Je me souviens notamment de débats acharnés sur le choix de traduction pour le terme « flex-security », le gouvernement français refusant « flex sécurité », terme proposé par la Commission, et préférant « flexisécurité »... un petit « i » qui pèse apparemment très lourd. Ce qui paraît un coupage de cheveux en quatre révèle en fait des visions très différentes d’un système, déjà en vigueur dans certains pays nordiques mais qui n’est pas encore appliqué chez nous."

Alexandre Kasmi
Fondateur de LYNX TRAD - Agence de traduction spécialisée dans la traduction juridique
www.lynxtrad.com

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