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Découvrez l’exposition photo "L’œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus".

Jusqu’au 30 novembre 2017, le photographe Arnaud Théval, expose en photo son travail sur monde pénitentiaire et l’univers carcéral. Cette exposition est l’occasion de montrer une autre vision de la prison, mise en récit par ceux qui l’organisent.
Le Village de la Justice s’est entretenu avec l’artiste pour vous présenter cette exposition peu ordinaire et qui ne laisse pas insensible.

L’exposition "L’œilleton inversé, la prison et ses bleus " est le fruit des échanges qu’Arnaud Théval a eu avec les surveillants de prison depuis 2011, date à laquelle il est entré en résidence à l’Enap (Ecole Nationale d’Administration Pénitentiaire) en suivant leur formation puis leur incorporation en prison.
En parallèle, Arnaud Théval présente des clichés pris lors de la décentralisation des prisons. Il est entré dans de vieilles prisons quelques heures après leur fermeture et le départ des prisonniers pour immortaliser les lieux et les conditions de détention. Afin, de laisser une trace de ces lieux qui se vident, qui se ferment remplacés par de nouveaux modèles.

L’exposition présentée au musée des Beaux-arts d’Agen, est visible de juin à fin novembre 2017.

Entretien avec Arnaud Théval, artiste, photographe :

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Arnaud Théval, le tigre et le papillon : Exposition "L’œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus"(crédits : Marie-Christine Pujeau).

Village de la Justice : Pourquoi avoir choisi de photographier les prisons fermées ?

Arnaud Théval : "La question de l’enfermement est au centre de mon projet artistique, notamment avec deux institutions publiques, l’école et l’hôpital. J’ai côtoyé la prison comme quelque chose qui absorbe et recrache des personnes rencontrées ici et là, comme un objet absent. Une architecture physiquement présente mais lointaine, une rumeur à peine audible.

Il aura fallu un élément déclencheur pour me ressaisir de cette question enfouie : la manchette d’un quotidien régional, début 2011. Une nouvelle prison allait bientôt être livrée, sonnant le glas de l’ancienne, située en centre-ville. La nécessité urgente de me saisir de ce lieu que la société allait effacer de sa mémoire m’a frappé.

"la fermeture d’une prison est le moment de sa mise en récit par ceux qui l’organisent"

Ces vieilles prisons construites au XIXe siècle, progressivement englouties par l’extension des villes, jusqu’à devenir des objets intégrés au paysage urbain, renaissent désormais aux abords des grandes agglomérations ou en rase campagne. C’est un moment particulier pour les prisons françaises, à la fois un changement de modèle et de place dans notre société. Dès lors, je n’ai eu de cesse de m’immerger dans la culture pénitentiaire, en commençant par le début : la fin d’une époque.

Le transfert des détenus s’achève à peine. La prison ferme. Épuisé, le personnel de l’administration pénitentiaire l’abandonne, ou s’active pour nettoyer le chaos. Les photographes officiels rangent leurs objectifs, les journalistes ont leurs unes et les CRS retrouvent leur caserne. C’est le moment où je décide d’entrer en prison. Aucune porte n’est plus fermée, le silence et le vent commencent à prendre leur quartier. Mais pour quelques heures encore, le vivant résiste. D’abord spectateur médusé, je deviens vite acteur, recréant par étapes les espaces de l’enfermement.

Je cherche à reconstituer un nouvel endroit, où je n’ai vécu ni comme détenu ni comme surveillant. Pourtant, ma tête est pleine d’images. Mes photos sont des souvenirs muets qui, plus tard, m’exploseront au visage quand les surveillants y mettront des mots. La prison est rarement mise en récit par ceux qui l’organisent. Et la fermeture des prisons est le moment que je choisis pour inverser l’œilleton."

Que vous racontent ces prisons fermées ?

"Il y a là la violence et la beauté de la relation entre le surveillant et le détenu, entre la société et ce cul-de-sac."

"Je tire mon expérience de trois prisons vidées et de plusieurs années d’immersion dans la culture pénitentiaire. Mon choix exclut la relation frontale aux corps enfermés et la contrainte d’avoir à photographier sous contrôle. Je ne viens pas non plus à la suite d’une commande qui m’aurait été passée.

Dans ces murs crasses, mes gestes sont prudents, comme ceux d’un archéologue. Je m’épuise à archiver ce patrimoine vivant, jusqu’à photographier de minuscules objets abandonnés. Il y a là la violence et la beauté de la relation entre le surveillant et le détenu, entre la société et ce cul-de-sac.

Ces instants d’après contiennent, encore pour un temps, l’essence même de l’enfermement. La poignée d’heures pendant laquelle la prison est encore une prison va s’écouler plus vite que d’ordinaire : le lendemain déjà, la prison n’en sera plus une.
C’est dans cet état remuant, tandis que les odeurs sont encore fortes, les tasses à café pas tout à fait finies, que les lits retiennent les marques des corps allongés, que je me confronte aux signes qui régissent les lieux, à cette poésie brutale qui suinte, entre désastre, espoir, et humour.

Le contrôle du pouvoir est ici mis à l’épreuve. Les détenus cherchent à créer des circulations, à gagner de l’espace, les surveillants à faire tenir la loi en colmatant les porosités dangereuses qui mettent en jeu la sécurité de tous. Un système symétrique – renverser l’ordre de la surveillance ou en assurer le maintien – se manifeste au gré d’indices. Comme ce dessin d’un tigre bondissant pour croquer un papillon [1], les rapports de force sont perpétuellement réévalués entre les protagonistes, jusqu’à ce que les deux camps s’épuisent.
C’est une prison incertaine et flottante que je contemple, en idiot."

S’il ne fallait en évoquer qu’un, quel point fort souhaitez-vous mettre en avant dans cette œuvre ?

Résiter à l’idée que l’art n’a rien à faire en prison ni dans l’espace de formation des élèves-surveillants."

"Le point fort réside dans cette rencontre faite de moments qui échappent, de productions d’images et de textes qui génèrent du dissensus ouvrant sur l’inverse de la simplification de la figure du surveillant dans sa prison.
Il y a dans ces rencontres quelque chose qui résiste à l’idée que ce n’est pas pour eux, que l’art n’a rien à faire en prison ni dans l’espace de formation des élèves-surveillants. C’est ce décalage des évidences qui fait émerger la poésie de la rencontre, pour eux comme pour moi.

Ce processus de création se déploie avec lenteur dans la durée de sorte à ce qu’une confiance réciproque s’installe, accueillant également le conflit à partir de signes contenus dans les images (elles agissent comme des révélateurs de non-dits ou comme si elles échappaient à quelque chose).
Cette œuvre contient la richesse d’une convergence de spécialistes du regard ou de l’observation. Même si je me considère comme ignorant de ce qu’il y a à voir au début, c’est le cheminement dans leurs récits qui me fera voir ce qu’il y a à faire émerger en m’immisçant dans l’institution."

Quel message souhaitez-vous faire passer par cette exposition ?

"Lors d’une cérémonie officielle, face à plus de six cents élèves, je prononce un discours intitulé « Un bleu parmi les bleus ». Je dit la similitude entre ma pratique de l’art et leur pratique de surveillant, celle de regarder avec précision et intention.
Même si nos regards ne produisent pas la même chose, cette similitude est troublante. De l’œilleton à l’appareil photo ou à l’écriture, le cheminement de l’image vers la mémoire est un peu similaire. Elle est latente un long moment avant qu’un élément déclencheur l’agite et lui donne une place dans ma création et un long moment ou une circonstance particulière pour qu’ils en parlent tout court. Comme nos rencontres.

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Exposition "L’œilleton inversé, la prison vidée et ses bleus"/ Arnaud Théval.

Mon propos est de faire émerger ces situations dans d’autres images, comme celle de ce surveillant à la pelle marchant sur un chemin de ronde dans l’obscurité. Le directeur de la prison avait fait rouvrir la maison d’arrêt spécialement pour moi et ce surveillant était venu m’ouvrir pour que j’y travaille toute la nuit. Il était avec sa pelle à faire je ne sais pas trop quoi et moi avec mon appareil à tenter de vaincre mes peurs. Un peu comme si l’un et l’autre allions creuser dans nos mémoires.

L’œuvre travaille sur et dans cette administration pénitentiaire en associant ces acteurs, à la fois au centre puisque que je m’intéresse à leurs histoires entre « intimité et extimité », et décentrés car ils apparaissent autrement que dans une image attendue.
Ce qui est touchant dans cette œuvre, c’est l’acceptation de la création d’un espace de l’art qui vienne agiter les représentations standardisées dans une administration qui se méfie, à raison souvent, des caricatures et des simplifications que la société produit à dessein et qu’elle même se réapproprie comme une punition."

A noter : ce travail artistique d’Arnaud Théval est repris dans un ouvrage La prison et l’idiot aux Editions Dilecta.

Propos recueillis par Marie pour le Village de la Justice.

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Notes :

[1NDLR : voir photo plus haut.