Quand Eric Dupond-Moretti reparle d’Outreau...

Ah, vous l’avez vu ? Eh bien moi je l’ai senti...
Cette phrase tirée d’une fable de La Fontaine m’est venue à l’esprit en mettant en perspective les assertions d’Eric Dupond-Moretti (EDM) dans son livre « La bête noire » (Editions Michel Lafon) qui vient de paraître. Impossible de lire ce qu’il ose écrire à propos de l’affaire d’Outreau et des expertises qu’il dénigre, sans les mettre en perspective avec certaines anecdotes relatives au comportement de quelques protagonistes : EDM, bien sûr, mais aussi Philippe Houillon, Thierry Normand, et bien d’autres...

Au départ, insolente comme les effets de manche dont EDM a le secret, cette phrase d’apparence fracassante :
« Sa consoeur Marie-Christine Gryson-Dejehansart, qui pratiquait la méthode EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), fondée sur les clignements d’yeux censés déceler la vérité sans coup férir, exerce toujours ; elle figure en bonne place dans le cortège des révisionnistes judiciaires qui s’efforcent de prendre leur revanche après leur débâcle d’Outreau. » (p. 176)

Laissons de côté les aspects clairement diffamatoires de cette ruade pour aller au centre de cette attaque perverse : « Déceler la vérité sans coup férir ». J’ai bien apprécié la réponse cinglante que lui adresse l’intéressée – Marie-Christine Gryson-Dejehansart – dans son article
Outreau : Eric Dupond-Moretti tue les Experts comme jadis on tuait les messagers.
 [1]
Où elle démontre la stupidité de l’assertion.

Mais je ne résiste pas à l’examen des capacités innées des uns et des autres à « Déceler la vérité sans coup férir », telles qu’elles se sont manifestées tout au long de cette affaire, et par la suite, notamment dans le rapport parlementaire [2]

Nul n’est besoin d’être expert, d’avoir toutes les qualifications requises, d’avoir devant soi à longueur d’années des enfants victimes de la perversité d’adultes, d’avoir plus de 600 expertises à son actif, de mener des travaux d’expertises aux méthodes rigoureuses [3] avec une conclusion fondée sur une quarantaine de critères nomenclaturés pour être capable de cette détection performante. Il leur suffit d’avoir la science infuse, en quelque sorte le don de DVSCF : Déceler la Vérité Sans Coup Férir. Prenons un par un ces surdoués de la divination :

Philippe Houillon, le rapporteur de la commission d’enquête, explique dans son ouvrage «  Au cœur du délire judiciaire : Ce que la commission parlementaire sur Outreau a découvert » [4], avec un arrière fond de poésie, qu’il a tout compris de ce dossier en 5 minutes chrono, après qu’il l’ait posé sur sa table de cuisine ! Et pourtant, il est gros le dossier avec ses quelques dix mille pages... Son don de DVSCF est indéniable, à moins que sa cuisine ne soit super-équipée, avec un DVSCF intégré !

Le rapport parlementaire nous révèle par ailleurs des scoops dont vous n’avez pas idée :
«  Tout à l’heure, Mme Lavier nous avait dit que certaines codétenues avaient tout de suite vu qu’elle était innocente. Leur regard était pertinent. Monsieur Lavier, pensez-vous que, dans votre cellule, vous avez vu des gens innocents ? » [5]

Donc c’est clair, et les procès devraient donc être extrêmement simples : un innocent, cela se voit, il suffit d’avoir le DVSCF , un don que beaucoup peuvent avoir... EDM d’ailleurs en fait partie . On s’en aperçoit indubitablement dans cette déclaration :

«  La première fois que j’ai vu la boulangère, j’ai immédiatement eu le sentiment que cette femme était totalement innocente. Il a suffi de l’entendre. » [6]

Ici, même plus besoin de la vue, on voit que le DVSCF peut aussi fonctionner seulement au son...

EDM a d’ailleurs été en quelque sorte intronisé par la Commission Parlementaire, pour qu’aux côtés des avocats de la défense il se substitue aux experts, même cinq ans après les faits, le DVSCF semble infaillible !

«  Les questions que les avocats de la défense ont posées aux enfants ont révélé la fragilité de leurs propos. Certains conseils des parties civiles se sont certes indignés de la vigueur avec laquelle les enfants avaient été interrogés. On peut cependant constater que seul un interrogatoire contradictoire dans un contexte où la parole de l’enfant ne recevait pas une validation systématique de l’adulte, a permis de révéler la fragilité des révélations des mineurs » [7]

Evidemment dans ce cas, prière de ne pas critiquer la méthode utilisée qui a davantage révélé la fragilité d’un enfant devant un colosse que la fragilité de la parole qu’ils ont livrée devant une professionnelle spécialisée et qui a été testée dans un environnement et avec des méthodes appropriées... De plus, les gamins n’avaient certes pas envie d’affronter à nouveau l’enfer qu’ils avaient connus à la barre... Mieux valait se montrer coopératifs.

Autre fulgurance révélée dans son excellente intervention devant la Commission Parlementaire [8] par Mme Pascale FONTAINE, conseillère référendaire à la cour de cassation, ancien membre de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Douai :

« J’envie la certitude de l’avocate de Karine Duchochois, qui a pu dire qu’après un quart d’heure de discussion avec sa cliente, elle savait déjà qu’elle était innocente, notamment « parce que c’était une jeune femme et qu’elle parlait bien »

Sans doute Madame Fontaine n’avait-elle pas réalisé que cette avocate avait – elle aussi – le don de DVSCF. Au moins pour une fois, nous avons connaissance d’un critère supplémentaire : le beau langage. Faites de bonnes études, braves gens, et apprenez donc à bien parler, cela vous évitera des soucis...

Maître Normand, avocat des enfants, avait lui aussi des dons particuliers. EDM lui aurait-il transmis le DVSCF au cours d’un repas au restaurant ? Toujours est-il qu’il les a manifestés à plusieurs reprises. Bien que sa mission n’ait pas consisté à priori à faire état de ses doutes envers la culpabilité de ceux que des enfants mettaient en cause, il a pourtant révélé qu’il avait «  senti innocents » le chauffeur de taxi et l’huissier dès qu’il les a vus à l’audience... [9]

Quelle perspicacité merveilleuse a ce don de DVSCF lorsque tous les sens sont en alerte : la vue, l’ouïe, l’odorat... On se gardera quand-même du toucher.

On le voit, le déroulement d’un procès en assises relève largement de certitudes immédiates, et celles-ci sont au final synthétisées dans l’intime conviction des jurés. Bien curieusement, les indications qui reposent sur des méthodes sérieuses et éprouvées ne pouvaient que contrarier la démarche d’un avocat de la défense, il lui a donc fallu les taguer, et il continue de le faire encore et encore, de peur que leur message ne redevienne lisible, audible, ou que l’on puisse vraiment sentir pour de bon toute la désinformation qui s’attache à l’affaire d’Outreau. Cela permettra alors de réaliser que douze enfants ont réellement été reconnus victimes de viols, agressions sexuelles, proxénétisme et corruption de mineurs... Et là, j’arrête de plaisanter !

Notes :

[2Rapport de la Commission parlementaire N° 3125 « Au nom du peuple français, juger après Outreau ».

[4Editions Albin Michel

[5Rapport de la Commission parlementaire N° 3125, P.V. de la séance du 22 février 2006

[6Rapport de la Commission parlementaire N° 3125 « Au nom du peuple français, juger après Outreau » p 373

[7Rapport de la Commission parlementaire N° 3125 « Au nom du peuple français, juger après Outreau » p 75

[8Rapport de la Commission parlementaire N° 3125 « Au nom du peuple français, juger après Outreau » p 729

[9D’après témoin direct

Jacques Cuvillier

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