Rédaction Village de la justice

 
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  • Parution : 4 février 2004

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Guide de lecture.
 

Transfuges, ces juristes papillons. Retours d’expérience. (Enquête)

Nombre de juristes s’interrogent fréquemment sur les possibilités de passerelles entre les différentes professions juridiques.
En effet, avec des formations de plus en plus spécialisées, des besoins juridiques de plus en plus spécifiques et un marché de l’emploi incertain, les juristes tentent de faire valoir leurs compétences.

Pour mener à bien notre investigation, le Village de la Justice a choisi trois juristes aux parcours atypiques, représentatifs de cette tendance de plus en plus forte aux changements de carrière. Ils vous livrent leurs expériences et leurs ressentis.

I) Du juriste d’entreprise à l’avocat, l’exemple de Me Gilles Buis, avocat à la Cour d’appel de Paris

Gilles Buis est avocat dans les secteurs de la communication et de la distribution après avoir fait l’essentiel de sa carrière en entreprise.
Très jeune, il était déjà intéressé par la profession d’avocat, mais il voulait éviter les divorces et le droit de la famille.
Après une ma”trise de droit des affaires et fiscalité à Assas, il s’orientait donc vers les droits des sociétés, du travail ou financier. J’ai aussi acquis des expériences complémentaires dans tous les domaines du droit de l’entreprise.
Après une ma”trise de droit des affaires et fiscalité à Assas, il a notamment dirigé les services juridiques liés à la communication dans des grands groupes tels que Canal+, Sega France ou encore le milieu de la publicité.

VJ : Vous avez toujours été un membre actif de l’AFJE (NDLR : Association Française des Juristes d’Entreprises). Qu’est-ce que cela vous a apporté et qu’est-ce que cela vous apporte encore ?

Je dirais en fait que cette association ö représentative de la profession - m’apporte déjà ce que j’y amène, c’est-à-dire un échange de compétences et d’expériences, un véritable travail d’équipe, sans concurrence.

Hormis l’intérêt évident d’y avoir développé un réseau d’amis et de nombreuses relations, j’y ai aussi approfondi ma culture de l’entreprise et mon gožt des responsabilités.

C’est en 1995 que j’ai créé la commission "juristes PME", que j’ai animée durant presque 8 ans ; puis, la commission "droit de la communication et commerce électronique" il y a maintenant deux ans. Je suis également resté quelques années au Conseil d’Administration, dont je n’ai démissionné que pour devenir avocat.

Vous avez succombé aux sirènes de la profession d’avocat. Pourquoi ?

C’est au cours de l’été 2003 que j’ai décidé de créer mon entreprise et que j’ai constaté que les feux étaient au vert pour la passerelle ; je me suis donc lancé. Je trouvais fascinant de créer ma propre entreprise et de construire, bâtir.

Parce que cela correspondait à mes attentes : développer un business, construire du durable, c’est-à-dire quelque chose qui sera encore là dans vingt ans. Il est vrai que j’aime bien "être ma”tre du jeu".

Je peux choisir mon domaine d’activités, dans lequel j’ai une vraie valeur ajoutée, et mes clients, qui sont des personnes morales uniquement.
Ne pas me considérer comme un avocat de souche et le dire aux clients constitue également un atout puisque je mets en avant mes connaissances de l’entreprise et ses hommes.
Ensuite, il y a une qualité de contact beaucoup plus facile qu’en entreprise. Je trouve que c’est une relation confortable étant donné que le lien de subordination saute.
Et ça marche ! Les trois derniers mois ont été très encourageants, puisque conforme aux objectifs de chiffre d’affaires (retrouver une rémunération au moins égale à celle que je percevais en entreprise). La prochaine étape sera une mutualisation de la charge de travail (recruter un collaborateur sous deux ans, ou avant).

Avez-vous une remarque d’ordre général à formuler ?

Actuellement, j’ouvre beaucoup mes yeux et mes oreilles. Je découvre des choses que je ne connaissais pas, et notamment, j’apprends à conna”tre mes nouveaux pairs : les avocats.
Je crois qu’il faut créer des partenariats entreprises/avocats sur la durée, surtout pour les entreprises n’ayant pas les moyens de posséder un service juridique.
Enfin, après le nombre d’années que j’ai passées en entreprise, je ne peux que continuer à aimer l’entreprise et les juristes d’entreprises.

II) De l’avocat à l’entrepreneur, l’exemple de Christophe Rossi, ancien avocat et chef d’entreprise

Christophe Rossi a débuté sa carrière chez Andersen en tant que conseil en matières fiscale et bancaire. Il a notamment travaillé pour Europ@Web, une filiale du groupe LVMH pour les activités internet.
Véritable "touche-à-tout" en informatique, il a alors vu son activité professionnelle coîncider avec son intérêt personnel pour les nouvelles technologies.
Enfin, il est parti pour participer à un projet d’agence de communication spécialisée pour les avocats et les professions réglementées dont la partie émergente était constituée par le site Ruedudroit.com, aujourd’hui offline mais qui est resté très bien référencé longtemps après l’arrêt de l’activité.

VJ : Christophe Rossi, vous avez abandonné l’avocature pour l’entrepreneuriat. Actuellement, vous êtes patron (NDLR : Gérant associé) de Twentyfive Technology. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je suis arrivé il y a un peu plus de 10 mois maintenant. Twentyfive Technology développe des solutions de sécurité tournées résolument vers l’entreprise et son utilisateur final internaute, notamment au niveau des e-mails et de tout ce qui leur est proche (filtrage, pièces jointes...).
Ainsi, la majeure partie de notre activité se situe autour des filtres anti-spam et anti-virus.
Notre security architecture, 25 Security Architecture, procède par l’application d’un système de scoring (NDLR : un peu comme le moteur de recherche Googleú) et non d’une liste noire. Une empreinte est appliquée aux courriels déclarés comme spams et c’est à l’utilisateur que revient la décision finale. En fait, l’utilisateur final peut en dernier ressort remettre en cause le jugement de l’application, ce qui lui évite tout risque de perte de données.
A cela, nous ajoutons ce que l’on appelle des filtres "bayesiens" dans le jargon, c’est-à-dire que le programme possède certaines fonctions d’intelligence artificielle puisqu’on peut lui apprendre à reconna”tre des spams selon un contenu spécifique, une extension de fichiers particulière, une provenance d’un nom de domaine précis, la présence de certains mots dans l’objet ou le corps du mail. Plus le soft est alimenté, plus il affine ses règles de filtrage.

Avez-vous d’autres activités ?

Oui. Je suis administrateur d’une entreprise de webmarketing qui était en "difficulté" jusqu’à peu et qui vient de trouver son second souffle. Cela m’a donc permis de travailler sur les difficultés et ainsi de mieux cerner les pièges que peut rencontrer une entreprise.

Envisagez-vous, à plus ou moins long terme, un retour vers la profession d’avocat ?

Non. Je crois que j’ai trop pris gožt au challenge. De plus, la profession n’évolue pas assez rapidement, notamment en France.
Je suis bien plus satisfait de ma vie professionnelle maintenant. Le champ d’activités est beaucoup plus étendu. Désormais, je vois et je gère l’entreprise dans son entier.
Le mieux-être est incontestable depuis que je suis chef d’entreprise.

III) De l’avocat au juriste d’entreprise, l’exemple de Serge Worthalter, avocat à la cour d’appel de Paris

Serge Worthalter est ce qu’il est convenu d’appeler un "avocat de souche". Inscrit au Barreau depuis 1980 où il a exercé jusqu’en 1991 en tant que généraliste, il a démissionné pour devenir juriste d’entreprise dans un cabinet financier où il a été licencié pour motif économique en 1994.
Il a alors décidé de reprendre les études et a obtenu un DESS de droit international avant de réintégrer le Barreau en 1996.
Empreint d’une "culture PME", il est spécialiste en droit des affaires et des sociétés, faillites et contrats internationaux. Il s’intéresse également beaucoup à l’internet, notamment pour les aspects touchant au commerce électronique.

VJ : Pourquoi ce double revirement ?

Au sortir de mes études, je me suis lancé vers la carrière de juriste d’entreprise via un contrat d’intérim, mais je me suis vite aperçu que je ne supportais pas la hiérarchie et que les dossiers m’échappaient dès lors qu’ils entraient en phase contentieuse. De plus, l’envie d’être patron se faisait de plus en plus forte.
Cela m’a donc tout naturellement amené à passer le CAPA.
Ensuite, la difficulté de trouver des clients, de s’assurer de leur solvabilité et le trop plein de charges m’ont fait jeter l’éponge et je suis alors revenu vers l’entreprise.

Enfin, ce sont les très grosses difficultés que j’éprouvais pour retrouver un emploi qui m’ont poussé de nouveau vers le Barreau. De plus, j’étais impatient d’étrenner mes nouvelles compétences, fort de mon nouveau diplôme à l’international qui est par ailleurs un domaine qui me passionne.

Qu’est-ce que votre double expérience vous a apporté concrètement ?

J’ai une meilleure compréhension des besoins et des métiers de mes clients. Je pense que j’avais une vision trop théorique avant, lors de mes premières années en tant qu’avocat.
Ma satisfaction actuelle vient surtout du fait que le métier est passionnant, même si les problèmes de concurrence et d’accès au droit me préoccupent. Le Français n’a pas la culture de consommer du droit contrairement aux anglo-saxons.
Enfin, cette logique d’entreprise m’appara”t comme fondamentale pour différencier les deux professions.

Qu’attendez-vous de l’évolution des institutions juridiques sur ce point ?

Je suis pour une grande profession du droit, mais sous conditions ; et notamment, de déontologie (secret professionnel, transparence) et d’éthique (indépendance). Je pense qu’il faut voir en termes de partenariats plus qu’en termes de conflits.

Plus que jamais, il faut maintenir le débat contradictoire et sanctionner lourdement les "brebis galeuses" pour éviter les dérives dont on a parlé récemment.
Favoriser les passerelles me para”t aussi être un pas vers le progrès, car la double culture du judiciaire et du juridique s’avère de plus en plus incontournable.
Il serait également préférable que les décisions de justice aient un caractère pédagogique à l’instar du modèle anglo-saxon de motivation.

J’accorde également beaucoup d’importance à la formation permanente. C’est pourquoi je participe à de nombreux colloques et séminaires. Je suis d’ailleurs membre d’un syndicat et de plusieurs commissions de l’Ordre.
Toujours dans cet esprit, je suis chargé d’enseignement à l’EFB, à la chambre de commerce de Paris et dans une école de commerce.

Enfin, le marketing est essentiel : préserver son nom, écrire dans des revues, participer à des séminaires, engager des stagiaires, pour se faire mieux conna”tre et être plus "lisible" dans une masse de noms que le public déchiffre avec difficulté.

Vers une grande profession du droit ?

Une grande profession du droit. Voilà ce à quoi rêvent certains juristes. Loin de tous les clivages et des guerres de chapelles qui déchirent souvent ces professions, il existe des personnes aussi ouvertes d’esprit que soucieuses de leur travail.

Sans remettre en question les légitimes monopoles de certaines professions, d’aucuns ont même pensé au rétablissement de la profession de conseil...

Mais l’essentiel n’est pas là. Il réside dans le fait que le droit se veut de plus en plus transversal et doit se ma”triser non par matière mais par secteur d’activités.

Sébastien Guerrero

Rédaction Village de la justice

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