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L’avocat : pieds dans le bourbier, pensées au ciel.

L’avocat est un être tiraillé entre deux destinées : praticien et penseur. Autrement dit, il a les pieds dans la tourbe et la tête au firmament.

Un regard d’aigle.

Dîner placé de mariage. On ne choisit ni sa table ni ses voisins. Je me trouve encadré par deux inconnus. A ma gauche un homme haut en couleurs qui parle fort. Tant mieux, le brouhaha général qui se répercute sous les voussures de la mansarde où nous nous trouvons rend impossible toute conversation susurrée. Il est financier. A ma droite, un homme apparemment plus discret mais avec un regard d’aigle. Il est professeur de philosophie.

Entre la poire et le dessert, je me penche tantôt à gauche, tantôt à droite. A bâbord, j’apprends les rouages du financement de starts up exposés brillamment. A tribord, je retrouve les cours de philosophie du droit de mes années de faculté. J’admire chez cet érudit une pensée libre et profonde.
Deux profils apparemment si contraires !

La barbarie de l’utile.

Je me remémore une phrase de Jacques Maritain qui écrivait : « Il faut qu’il y ait des hommes qui tendent toutes leurs forces intellectuelles vers le salut immédiat de la cité. N’ayons pas la vilenie de les payer d’ingratitude. Mais il faut qu’il y ait des hommes qui tendent toutes leurs forces intellectuelles purement vers l’être, soit pour le contempler selon la vérité, soit pour produire des œuvres selon sa beauté. Aimons leur loisir, qui est nécessaire à la cité, exigeons qu’il soit respecté d’un monde envahi par la barbarie de l’utile. Poètes ou philosophes, artistes ou savants, ils sauvent un dépôt sacré. » [1].

Profitant d’un silence relatif, le financier qui a beaucoup parlé se tourne vers moi : - et vous que faites-vous dans la vie ? - Avocat réponds-je. Ce mot déclenche chez mon interlocuteur un laïus où les termes de dossiers croustillants côtoient ceux de montant des honoraires et d’attente interminable aux audiences. A ma droite, le sage lève les yeux au ciel en déclamant Châteaubriand : « La justice est le pain du peuple, il est toujours affamé d’elle » [2].

Chacun tire la robe d’avocat à lui. L’un se focalise sur la vie concrète de l’auxiliaire de justice et ses sujétions, l’autre goûte aux sources du droit. Et pourtant aucun des deux ne se trompe. L’avocat a bien les pieds sur terre lorsqu’il s’attelle à résoudre un conflit opposant propriétaire et fermier où les plaintes à la gendarmerie succèdent aux menaces et aux destructions de clôtures. L’avocat a bien la tête au ciel lorsqu’il défend farouchement au nom de la liberté d’expression un client cité en diffamation devant le Tribunal Correctionnel.

Pieds dans le bourbier

Je prends conscience que l’avocat est un cœur tiraillé. Toujours partagé entre le terreau et les principes, l’avocat n’est jamais seulement praticien ou penseur. Il doit accepter d’être les deux, c’est sa vocation. D’ailleurs, cela lui laisse une certaine liberté. Suivant son inclination et la matière abordée, l’avocat peut donner à son travail une tonalité plus technique ou philosophique.

Fort de cette réflexion, je reprends la parole d’une voix suffisamment forte pour être entendue de mes commensaux :

  • Oui, avocat, une profession qui pourrait se résumer en une expression [3] : pieds dans le bourbier, pensées au ciel.

J’avale un verre de vin pour laisser le temps à mes voisins de prendre la mesure de la formule.

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Notes :

[1Jacques Maritain - Théonas.

[2François-René de Chateaubriand ; Les pensées, réflexions et maximes (1848).

[3Aphorisme inspiré de celui de Sylvain Tesson : « Cul sur la selle pensées au ciel » - Sylvain TESSON, Petit traité sur l’immensité du monde.