Propos recueillis par :
Christine Méjean et Isabelle-Eva Ternik, Avocates.

 
 

[Chronique] Avocates et élues investies, inspirez-nous ! Entretien avec Nathalie Ganier Raymond (6).

Dans le cadre de la chronique « Avocates, inspirez-nous ! », Christine Méjean et Isabelle-Eva Ternik s’entretiennent également avec des avocates qui sont d’anciennes élues, enthousiastes à l’idée de partager leur vision de la profession. Le Village de la Justice a souhaité vous faire part de la richesse et de la diversité de leurs propos.

Pour cette nouvelle chronique [1] nous avons rendez-vous avec Nathalie Ganier Raymond, avocate en droit pénal, droit d’auteur et droit de la famille depuis 34 ans, et nouvelle Membre du Conseil de l’Ordre de Paris.
Pour cette avocate, au caractère entier et volontaire, "un avocat doit être en capacité de se lever contre la foule" et de "défendre tout homme même le plus affreux". Une de ses particularités ? Elle fait du théâtre d’improvisation.

"Avocates, inspirez-nous" : les origines du projet.

La loi du 1er décembre 1900 a permis aux femmes d’exercer la profession d’avocat. Olga Balachowsky-Petit a été la première femme à prêter serment le 6 décembre 1900 et Jeanne Chauvin a été la première femme à plaider dans une affaire de contrefaçon de corsets en 1907.
118 ans plus tard, en 2018, les avocates sont plus de 36 000 en France et représentent plus de 55% de la profession d’avocat [2]. Cependant, seules 24,5% d’entre elles sont associées dans les 100 plus grands cabinets d’affaires et leurs revenus moyens sur l’ensemble de leur carrière sont inférieurs de plus de 50% à ceux des hommes [3].
Apprenons à les connaître ! Comment les avocates appréhendent-elles leur métier ? Quelles sont leurs clefs de succès ? Quelle(s) transformation(s) apportent-elles au sein de la profession ?


Nathalie Ganier Raymond, Avocate en droit pénal, droit d’auteur et droit de la famille depuis 34 ans et élue Membre du Conseil de l’Ordre de Paris [4].

(Crédit photo. : Isabelle-Eva Ternik)

Ses attentes du métier d’avocat :

« Il y a une chose que j’ai toujours détesté, c’est quand tout le monde se ligue contre quelqu’un ! L’uniformité de la pensée est dangereuse. J’avais et j’ai toujours la conviction que la mission de l’avocat est de s’interposer en cas de lynchage. Tout homme même le plus affreux mérite d’être défendu : on l’oublie parfois aujourd’hui en croyant agir dans l’intérêt des victimes. Je suis gênée lorsque des avocats surjouent la victimologie comme si l’état de victime était définitif alors qu’il s’agit d’un état transitoire, qui peut se surmonter avec un accompagnement adapté. La liberté de la victime c’est aussi de ne pas être enfermée pour toujours dans un statut de victime qui peut entraver sa reconstruction. »

Le sens qu’elle donne à son métier aujourd’hui :

"Défendre son client, ce n’est pas penser à sa place."

« Mon parcours d’avocat a été en zigzag. J’ai suivi mes envies en saisissant les opportunités lorsqu’elles se sont présentées : droit pénal puis droit d’auteur et enfin droit de la famille.

L’avocat a pour mission de défendre les intérêts de son client. Défendre son client ce n’est pas penser à sa place. Entre avocat tout puissant et avocat aux ordres de son client, il convient de trouver la juste place. L’écoute active est très utile pour mieux comprendre son client et choisir la bonne distance avec lui. Par ailleurs, il est important de prendre conscience de ses propres biais d’interprétation pour être capable de s’en détacher. Il arrive que certains confrères adoptent une attitude si protectrice devant leur client qu’ils font écran : je me retrouve alors bloquée pour l’élaboration de solutions, car ce confrère ferme toutes les portes et toutes les fenêtres que j’ouvre. Il me semble que si nous avocats faisons rempart, nous risquons aussi d’infantiliser nos clients, d’empêcher tout dialogue et donc toute co-construction d’une issue amiable. Pour moi, être avocat, c’est aider mes clients à devenir plus autonomes et acteurs de leur vie. »

Sa philosophie de vie professionnelle :

« Il ne faut pas étiqueter les clients par avance, sinon on projette des choses sur eux et on passe à côté de leurs besoins sous-jacents. Il est important de garder à l’esprit que même dans une « situation cliché », chaque personne a ses aspérités. Point de lassitude, si vous acceptez de vous laisser surprendre par l’humain ! »

Son experience d’élue :

« Au sein de la Commission « Exercice en Groupe », nous essayons de concilier les confrères qui ont des différends entre associés. Qui a raison ou qui a tort ? Le binaire s’avère simpliste et inadapté. La solution est à rechercher sur un autre terrain. Souvent, on constate que les deux parties sont en souffrance. Amener les confrères à exprimer les raisons sous-jacentes du conflit et à constater qu’ils ont des préoccupations communes peut les aider à régler leurs difficultés.
Au sein de la Commission « Déontologie Générale » à l’écoute des réclamations déontologiques entre confrères (telles que non-respect du contradictoire et défaut de délicatesse), il est frappant de voir à quel point le quotidien de ce métier pèse sur les épaules des confrères, qui parfois « explosent » sous la pression. »

Ses caractéristiques d’exercice :

"Avec le droit collaboratif, les avocats ne sont plus adversaires, mais co-équipiers (...)"

« Depuis 10 ans, je pratique le droit collaboratif en droit de la famille. Nous, avocats, ne sommes plus adversaires mais co-équipiers ce que j’apprécie beaucoup et qui change radicalement notre façon de travailler. En effet, nous aidons nos clients à trouver une solution adaptée qui convient en pratique aux deux parties sur le long terme. Je suis formatrice au sein de l’AFPDC, heureuse de partager ma pratique et de faire découvrir à mes confrères une méthode qui permet de travailler en équipe avec le confrère et les parties, d’être inventifs et de mettre en place des accords adaptés et durables.
J’espère que de plus en plus de confrères s’empareront de cette méthode qui est vraiment faite pour eux ! »

Ses trucs et astuces pour réalimenter le moteur au quotidien :

« Mon moteur est la curiosité : j’ai besoin de comprendre… je ne supporte pas quand on dit « il n’y a rien à comprendre »... au contraire, il y a toujours une voire plusieurs explications... »

Equilibre vie pro – vie perso :

« Le théâtre d’improvisation est mon sas de décompression depuis 30 ans. En début de séance d’improvisation, on ne sait pas où on va, mais on décide d’y aller ensemble. On fait confiance à l’autre : on dit toujours oui à toutes ses propositions (sujet, lieu, décor, personnage, etc…). Symboliquement, on saute dans le vide et l’imaginaire nous sert de parachute. J’adore cette sensation de flottement, qui me fait ressentir une certaine ivresse de l’instant présent. Une improvisation fonctionne, quand on renonce à ses certitudes, accepte de ne rien maîtriser et coconstruit avec l’autre. »

A votre avis, être une femme est-il un atout dans l’avocature ?

"Je suis une femme, c’est un fait."

« Je ne me suis jamais posée la question de savoir si ma féminité était un handicap dans la profession d’avocat. Je suis une femme, c’est un fait. Quand les choses ne se déroulent pas comme je l’avais imaginé, je me remets systématiquement en question en me disant : « Qu’est-ce qui s’est mal passé ? ». Je pense qu’il existe deux catégories de gens : ceux qui se considèrent responsables de leurs actes et ceux qui cherchent des responsables à leurs échecs. »

Avez-vous deja ete temoin d’attitudes sexistes ?

« Je n’ai jamais eu de problème de misogynie. Peut-être ai-je été imprégnée d’un état d’esprit transmis par ma lignée familiale… nous sommes des filles uniques depuis des générations ! ma mère, ma grand-mère, mon arrière-grand-mère travaillaient… la question de genre n’a jamais fait débat. »

Ses conseils aux étudiants :

« Un avocat se doit d’être rarement d’accord avec la masse. Il doit être en capacité de se lever contre la foule. Devenir avocat, c’est oser se tenir droit en plein tumulte : ne pas s’abaisser à hurler avec les loups en meute. Les principes de présomption d’innocence et de liberté d’expression ne doivent pas être à géométrie variable. Par exemple, un avocat ne peut pas se réjouir que la présomption d’innocence soit piétinée comme cela a été le cas dans l’affaire Balkany, juste parce que le personnage est sulfureux. »

Ses conseils aux jeunes avocats :

"Etre proactif et développer des compétences humaines que les plateformes n’auront jamais."

« Dans l’exercice du métier d’avocat, il faut allier côté intellectuel et côté commercial. Être excellent sur le plan technique n’est pas suffisant. Cultiver son réseau est essentiel pour consolider ses relations clients. Aujourd’hui, les clients sont des consommateurs de services juridiques et les avocats sont sélectionnés comme des fournisseurs. Les clients comparent sur différents critères. Le travail d’un avocat est beaucoup plus complexe à évaluer que celui d’un restaurateur ou d’un hôtelier.
Tout client est apte à juger si le plat d’un restaurant est bon ou si la chambre d’un hôtel est propre. Il n’en est pas de même de la pertinence juridique d’une prestation d’avocat. L’égalitarisme a effacé la hiérarchie du savoir et Internet a créé l’illusion de l’accessibilité du droit pour tous les internautes. Sauf qu’il ne suffit pas de connaître les règles de droit ! Le plus de l’avocat, c’est qu’il sait analyser les situations dans leur singularité sous leurs multiples dimensions et pas seulement du point de vue juridique. Il devient impératif pour les jeunes avocats d’être proactifs et de démontrer leur plus-value auprès des justiciables en élargissant leurs domaines d’activité mais aussi et surtout en développant des compétences humaines que les plateformes n’auront jamais. »

Sa vision de l’avenir du métier :

"Il faut réformer l’aide juridictionnelle et repenser l’accès à l’avocat (...)"

« Nous avocats sommes des colosses aux pieds d’argile.
Beaucoup trop d’avocats vivent dans la précarité. Ils sont censés aider les plus faibles ; or, ils sont eux-mêmes fragiles. Comment gagner sa vie en défendant les plus modestes ? Il faut certainement réformer l’aide juridictionnelle et repenser l’accès à l’avocat, réfléchir à la gratuité de la prestation qui déresponsabilise le justiciable et qui ne peut pas être une solution à long terme. Le système ne peut pas reposer sur le sacrifice des avocats les plus précaires au service des citoyens les plus démunis, ça n’a pas de sens.
En cette période de crise sanitaire et économique, les avocats sont des veilleurs et aussi des vigies qui voient venir les changements de société et qui s’y adaptent. L’avenir post-Covid 19 est actuellement incertain mais j’ai une conviction : les avocats étant d’un naturel courageux et résistant, ils seront capables de se réinventer. »

Notes :

[2Source : www.justice.gouv.fr

[3Source : Rapport Haeri 2017.

[4Elue Membre du Conseil de l’Ordre de Paris fin 2019 avec prise de fonctions en 2020

Propos recueillis par :
Christine Méjean et Isabelle-Eva Ternik, Avocates.

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