Votre métier en 5 points clefs, c’est...
1) Un enjeu.
L’enjeu principal à mes yeux aujourd’hui en tant que directrice juridique, est celui du juste équilibre. Il s’agit de concilier l’expertise juridique, le management de juristes dont le métier est en pleine mutation et le positionner la direction juridique à un niveau stratégique. Les directions juridiques ont modifié leur posture stratégique pour passer d’un rôle d’expert à un rôle de business partner intégré aux opérations. Il reste encore des compétences à développer au-delà de l’expertise juridique pour parfaire ce positionnement.
À la Société des Grands Projets, 15 expertises de droit sont mobilisées pour sécuriser juridiquement la conception et la réalisation du Grand Paris Express – projet d’envergure métropolitaine comprenant 4 nouvelles lignes de métro, 68 gares et leurs quartiers associés. Cette complexité exige une convergence entre disciplines juridiques et une interface fluide avec les équipes opérationnelles.
Notre mission dépasse la simple consultation juridique : il s’agit de transformer l’expertise en outil d’aide à la décision. Cela implique non seulement une maîtrise technique approfondie des projets d’infrastructure, mais surtout la capacité à traduire les contraintes juridiques en leviers opérationnels actionnables, permettant aux parties prenantes d’intégrer le risque juridique dans leurs décisions. Il ne s’agit notamment plus uniquement de dire le droit ou de donner une solution juridique à une problématique, mais de bien faire passer les messages.
2) Une compétence.
Dans un environnement de projets complexes, la communication constitue un vecteur d’efficacité de l’expertise juridique. Le défi particulier du juriste réside dans sa capacité à décloisonner un savoir technique historiquement formaté par un vocabulaire et un champ lexical très particulier, et à le rendre immédiatement opérationnel pour des interlocuteurs non-juristes.
Cette exigence trouve aujourd’hui un cadre méthodologique avec la norme ISO 24495-2 (Plain Language - Part 2 : Legal communication), publiée en 2025. Cet outil normatif offre une méthode permettant de concilier précision juridique et accessibilité linguistique. Son appropriation, bien qu’exigeante, génère une valeur ajoutée mesurable : les opérationnels intègrent plus spontanément les contraintes légales ou réglementaires lorsqu’ils en saisissent pleinement la portée. Mon rôle est donc d’accompagner le développement de ces compétences ou softs skills au sein de mes équipes.
Cette démarche s’inscrit dans une stratégie globale de knowledge management que commence à déployer notre direction juridique. Depuis juin 2025, nous avons mis en ligne un portail intranet de ressources juridiques proposant des contenus en libre-service (fiches pratiques, procédures, guides). Cette disponibilité de l’information juridique favorise l’autonomie des équipes tout en garantissant la cohérence des pratiques et l’efficience du dispositif de conseil.
3) Une tech’
Technique ou technologie ?
Pour la technique : le legal design comme méthodologie centrée utilisateur
Le legal design transpose au droit les principes du design thinking : une approche itérative et centrée sur l’expérience utilisateur pour apporter une réponse à des problématiques juridiques complexes. Loin de se résumer à une "cosmétique documentaire", cette méthodologie structure une démarche rigoureuse en cinq temps : empathie (identification des besoins réels), définition du problème et recherches, structuration, rédaction puis test et amélioration continue.
Cette posture suppose un renversement de perspective : partir non du cadre juridique abstrait, mais du besoin opérationnel concret pour construire une réponse parfaitement calibrée. Cette exigence méthodologique requiert une solide formation et une mise en pratique suivie, mais génère une pertinence accrue des prestations juridiques.
La technologie : l’IA générative comme amplificateur d’analyse. Les outils d’intelligence artificielle générative, correctement encadrés, constituent un accélérateur précieux dans la phase d’empathie du legal design. Ils permettent d’identifier des angles morts dans l’analyse initiale du besoin, d’explorer des scénarios alternatifs et d’enrichir la compréhension contextuelle d’une problématique. L’IA devient ainsi un complément analytique à l’intuition professionnelle du juriste, élargissant le spectre de sa réflexion stratégique.
4) Une bonne pratique.
L’écoute active comme fondement du dialogue juridique. Elle constitue, à mes yeux, un socle relationnel pour une fonction juridique moderne. Elle se pratique à deux niveaux complémentaires :
1. L’écoute individuelle de l’interlocuteur permet de décoder le besoin implicite derrière la demande formulée, de capter les contraintes non verbalisées et d’ajuster le conseil en conséquence.
2. L’écoute de l’organisation – ses enjeux stratégiques, ses défis opérationnels, sa culture – permet d’aligner la prestation juridique sur les priorités de la structure et d’anticiper les besoins émergents.
Cette écoute génère une dynamique de réciprocité : un juriste qui écoute activement conquiert légitimité et crédibilité, conditions nécessaires pour être à son tour écouté. C’est là que la boucle vertueuse se crée entre communication et impact de l’expertise.
5) Un terme juridique.
« En l’espèce » car nous adaptons des concepts et réflexions juridiques à des cas particuliers, pas au service du droit seul mais au service d’un projet ou d’un objet qui est par essence particulier.
La question bonus : votre pire cauchemar professionnel !
Des juristes d’entreprise qui répondent à une question juridique sans adapter leur vocabulaire ni s’interroger sur le besoin réel de leur interlocuteur, simplement parce que la question abstraite en droit était passionnante. J’ai à l’inverse la grande chance de piloter une direction dont les managers et les juristes sont engagés dans la transformation de leur métier et conscients des enjeux inhérents à leur fonction. C’est une grande source d’épanouissement professionnel.



