#Confinement de juristes... Témoignages (8) : « Les petits comme moi ne vont pas mourir. Oui, je vais avoir un problème de trésorerie, oui ça va être compliqué mais ça va reprendre ».

Covid-19 : 76% des Français en télétravail regrettent leurs bureaux... et vous ? [1]. Suite à notre appel, des juristes témoignent ici de leur organisation, difficultés et constats... Voici un nouveau témoignage.

Aujourd’hui, le témoignage de Virginie, avocate au Barreau de Paris depuis 2008. Elle s’est mise à son compte en 2016. Elle travaille à mi-temps pendant ce confinement, les dossiers étant majoritairement à l’arrêt. Témoignage recueilli par Marine Cahn [2].

Tu exerces la profession d’avocat à titre individuel. Comment cela se passait pour toi avant le confinement ?

Je suis effectivement à mon compte depuis 2016. Je suis associée avec deux autres avocats mais nous facturons séparément et ne partageons pas beaucoup de dossiers. Avant le confinement, j’avais un nouveau dossier qui tombait tous les 3 - 4 jours environ. Pas forcément de gros dossiers mais en tout j’avais des clients qui se manifestaient souvent. Mon chiffre d’affaires est constant depuis que je me suis installée. Je dois avoir une trentaine de clients fidèles qui « tournent ». Parmi eux, j’ai quelques gros clients qui me sollicitent sur des opérations qui me permettent de bien facturer (cessions de fonds de commerce, corporate, levée de fonds, M&A). Les dossiers me viennent essentiellement par le « bouche à oreille ».

Que s’est-il passé le lendemain du confinement ?

C’est simple, j’ai arrêté de recevoir des emails et des coups de téléphone. Plus de son, plus d’image. Normalement mon portable sonne toute la journée. La première semaine du confinement, j’ai continué à travailler un peu car j’avais une levée de fonds en cours. J’ai finalisé et envoyé la documentation aux investisseurs et rapidement deux d’entre eux m’ont dit qu’ils suspendaient tous leurs investissements. D’ailleurs, comme j’avais prévu de facturer le client une fois l’opération réalisée, je n’ai à ce jour rien perçu au titre du travail déjà effectué. Globalement, ce que je peux dire c’est que les clients ne m’ont pas appelée pour me demander de lever le stylo. C’est plutôt moi qui les ai sollicités pour savoir ce qu’il en était.

Aujourd’hui, après plus de 4 semaines de confinement, je constate que ça repart un peu. J’ai l’impression que la « période panique » est derrière nous. Les gens voient que ça dure et se disent peut-être qu’il faut préparer l’après ! D’ailleurs, je constate que les demandes que je reçois correspondent à une volonté de « remettre à plat » la documentation juridique existante (par exemple, harmoniser leur contrat).

Financièrement ça se présente comment ?

En mars, j’ai reçu deux paiements. A mon avis ils avaient déjà été ordonnés avant le confinement ! Je n’ai reçu aucun autre règlement depuis malgré le fait que des sommes me soient dues. J’ai presque 20 000 euros dehors. Pour moi c’est beaucoup. Il y a des clients qui m’ont clairement dit qu’ils ne me
paieraient pas tout de suite car ils avaient gelé tous les paiements. Parmi ces clients, il y en a pourtant de gros. C’est inquiétant.

Quels sont tes coûts fixes ?

Notre loyer est de 3600 euros HT par mois. Ma quote-part est de 1200 HT. Ce n’est pas moi qui suis en lien direct avec le bailleur mais, à ma connaissance, nous n’avons pas réussi à obtenir un report du paiement du loyer. J’ai aussi une stagiaire. Elle a été entrepreneure avant donc elle comprend tout à fait les problèmes de trésorerie. J’ai décidé de la garder. C’est vrai qu’elle travaille assez peu en ce moment mais on s’appelle tous les jours pour échanger et garder le lien. C’est important. J’ai fait le choix de continuer à la payer pour deux raisons : j’ai de la trésorerie qui me le permet et je sais qu’elle risque d’être en difficulté si je suspends son stage.

Les coûts fixes, c’est ce qui va à mon sens amené beaucoup d’avocats à mettre la clé sous la porte. Les petits comme moi ne vont pas « mourir ». Oui, je vais avoir un problème de trésorerie, oui ça va être compliqué mais ça va reprendre. Je pense en revanche que pour les moyennes structures, celles qui ont plusieurs collaborateurs à leurs charges, plusieurs stagiaires, un loyer élevé, de nombreux abonnements à des sites de recherches en ligne, mais dont la surface financière n’est pas si importante (peu de trésorerie d’avance), ça va être compliqué. Je pense aussi aux avocats qui vivent quasi exclusivement de l’Aide Juridictionnelle. Eux, ils sont vraiment en galère ».

Regrettes-tu le temps où tu étais collaboratrice et tu percevais une rétrocession fixe tous les mois ?

Pas un instant ! Je ne retournerai pas dans un cabinet. En tout cas, pas pour être collaboratrice. J’ai décidé de me mettre à mon compte après 8 années passées en cabinet d’affaires. J’avais initié des discussions concernant mon association avec mon associé de l’époque. Sur le principe, il était d’accord mais rien ne bougeait. Un jour j’ai demandé un « intéressement » sur les dossiers que j’amenais et que je traitais seule de A à Z. Il m’a alors dit que cette démarche le rendait septique quant à mon association. C’est à ce moment-là que j’ai compris que nous ne partagions pas du tout les mêmes valeurs. Et comme je n’étais pas très bien payée à l’époque, je me suis dit que j’étais capable d’obtenir la même chose en me mettant à mon compte. Je me suis lancée en 2016 et j’ai découvert le plaisir d’avoir la main sur son emploi du temps et sur sa façon de gérer les clients. Fini le « vous en êtes où de la réponse à Monsieur X ? ». Aujourd’hui, quand je ne peux pas répondre aux clients avant une certaine date, je leur dis et c’est OK !

Le confinement lève-t-il le voile sur certaines choses ?

Je dirais pour commencer que ce genre d’évènement révèle la vraie nature des gens et la réalité des relations dans le cadre du travail. Il y a les personnes qui sont présentes et celles qui ne demandent même pas de tes nouvelles depuis le début du confinement. Ça fait réfléchir.
Le confinement montre également à quel point le contentieux manque de fluidité. Je trouve ça aberrant en 2020 que les audiences 100% visio n’existent pas, au moins sur les dossiers dont la faible complexité le permet. Il faudrait que le système judiciaire soit plus moderne. Dans le même ordre d’idée, il faudrait aller plus loin dans le zéro papier. Je pense notamment au service des impôts qui demande encore systématiquement plusieurs exemplaires « papiers » de certains contrats dont l’enregistrement est nécessaire (les contrats de cession de parts par exemple). Je perds beaucoup de temps lors de l’accomplissement de ces formalités.

Quelles sont les différentes actions que tu entends mener pour « relancer la machine » après le confinement ?

Je suis en contact avec mes clients et ce de façon très régulière. Je suis à fond sur l’humain. Je connais bien mes clients. C’est comme ça que je travaille. Pour moi un conseil ce n’est pas un gratte papier. C’est quelqu’un qui t’accompagne dans ta vie. C’est donc quelqu’un à qui tu dois avoir envie de parler.

Pour continuer à développer, j’ai rejoint un groupe BNI (avant le confinement). Je pense que le réseau est quelque chose de fondamental pour maintenir son activité. Dans ce cadre, il ne faut pas hésiter à dire que tu as besoin de « développer ton activité » et à rappeler ce que tu fais exactement. La plupart des gens que nous côtoyons, même à titre personnel, ne connaissent pas nos spécialités. Demander de l’aide, c’est vrai que ce n’est pas facile, mais ça marche. Les gens sont contents de t‘aider en général.
Et si vraiment le business ne reprend pas, je rendrai peut-être mon bureau pour économiser le loyer. Je travaillerai de chez moi !

As-tu un souhait particulier pour l’après confinement (mise à part la réduction des charges !) ?

(Rire). J’aimerais ne plus avoir à négocier systématiquement mes honoraires. J’aimerais que les clients reconnaissent la difficulté de notre travail et sa valeur. Beaucoup d’entre eux considèrent que les honoraires d’un avocat se négocient et ce par principe. Se rajoute à cela le fait qu’on nous paye très souvent plusieurs mois après la mission ! Le problème de valorisation de notre travail tient au fait que celui-ci est abstrait pour eux. Nous ne fabriquons pas quelque chose comme un vêtement ou une baguette ! Quand nous passons du temps à expliquer quelque chose pour le rendre plus compréhensible, ce n’est pas du travail concret pour eux car on ne leur remet rien. Ce n’est parfois que des échanges oraux. Pourtant c’est notre expérience et notre travail qui nous permet de conseiller, synthétiser et d’être efficace. Le client ne voit donc, la plupart du temps, que le résultat. Il se dit qu’il pourrait le faire lui-même et que cela a dû prendre très peu de temps. Mais un simple courrier d’une page ne prend jamais 5 min ! Récemment, j’ai un client qui a négocié mes honoraires en m’expliquant que je faisais principalement du « copié coller ». Il y a un vrai travail pédagogique à faire à chaque fois, pour chaque dossier et pour chaque client. J’aimerais bien que les mentalités évoluent. La solution est peut-être dans la modification de notre business model...

Notes :

[1Source sondage Deskeo.

[2Marine Cahn est coach professionnel pour Avocats / Associée du Cabinet LEXD.

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