Par Pierre Loir, DPO.
 
 

StopCovid et le tracking, de l’idéalisme à la dystopie.

Cet article propose une approche prospective de ce que le traçage des citoyens implique, sous-entend, et promet. Nous allons imaginer un futur qui, décrit dans ces quelques lignes, sera rendu, au fur et à mesure de votre lecture, de plus en plus dystopique. Chaque étape, sourcée, sera justifiée par des arguments et des raisonnements qui pourraient être utilisés pour faire accepter à une société de plus en plus résignée la suivante. Notre point de départ : le projet d’application StopCovid.

La sécurité totale des citoyens est un idéal qui n’est jamais atteint, mais les atteintes aux Libertés fondamentales, elles, sont rapidement quantifiables. A la fin de votre lecture, vous aurez probablement fait votre choix entre deux futurs possibles : l’un prévisible, voire probable si rien est fait pour le contrecarrer, et l’autre, le vôtre, restant à écrire.

Peu d’informations techniques sont à la disposition du public sur l’application de « tracking [1] » en cours de développement en France pour lutter contre la (désormais, nous devons dire « la ») COVID-19. Du fait du faible nombre d’informations qui circulent sur le sujet, et parfois de la faible fiabilité des sources, j’ai beaucoup hésité avant de proposer un texte. Je ne ferai donc pas de commentaires techniques sur ce projet d’application.

Il s’agit d’une réflexion sur ce que le traçage des smartphones [2] implique, et des possibles conséquences de sa systématisation au sein d’un État se prétendant libre et démocratique. Nous allons faire de la prospective (bien que sourcée), et analyser ensemble les arguments qui pourront être invoqués pour légitimer un dispositif de traçage, vers une société de plus en en accord avec la surveillance de masse grâce à l’effet cliquet [3]. Ce ne sont bien évidemment que des suppositions au vu de la trajectoire prise actuellement, imaginant systématiquement le pire.

Nous pouvons espérer être préservé du futur théorique que je conceptualise ici en se persuadant que ces réflexions sont également effectuées par des personnes disposant d’un réel pouvoir décisionnaire en la matière (Je n’en suis malheureusement pas toujours convaincu, raison pour laquelle j’écris cet article).

Nous allons nous y prendre crescendo, vers une société de plus en plus résignée et dystopique [4] : l’étape d’avant renforçant l’acceptation de l’étape d’après.

I. Une application de tracking : lutter contre une pandémie.

T0 : le temps de maintenant, débats en cours.

Pour lutter contre une pandémie aussi terrible que la COVID-19, savoir retracer le déplacement d’un malade et des personnes qui ont été en contact et potentiellement infectées fait sens. Retrouver rapidement les potentiels contaminés, les tester et les isoler est un moyen en principe très efficace pour ralentir voire stopper la propagation d’une maladie aussi contagieuse que difficile à guérir pour les cas les plus sérieux.

Premier problème qui peut être invoqué : il n’y a pas (aujourd’hui) de test à grande échelle des nombreuses personnes porteuses asymptomatiques qui peuvent transmettre le virus sans avoir ne serait-ce que l’idée d’être potentiellement malades. A quoi sert de remonter sur le patient 0 d’une infime portion des vecteurs potentiels de transmission ? Pourquoi ne pas plutôt mettre du financement d’État dans le dépistage massif plutôt que dans un solutionnisme numérique ? Nous ne répondrons pas à cette question pourtant pertinente, mais qui ferait dévier le sujet de cet article. Poursuivrons donc le développement de cette application.

En admettant que l’application sorte et soit disponible au téléchargement sur la base du volontariat : qui va réellement télécharger une énième application de pistage telle que celles dont nos chers grands acteurs du numérique ont le secret ?

C’est un véritable problème d’utilité d’un tel outil de « tracking » car si, en remontant la chaine de contamination, une partie seulement des personnes potentiellement infectées a téléchargé l’application, cela bloque nécessairement l’enquête épidémiologique à un certain stade (à moins que l’application ne permette une traçabilité des tiers qui n’ont pas l’application, Facebook s’étant illustré de nombreuses fois sur de ce genre de système, c’est donc réalisable). Retrouver une faible proportion des infectés potentiels dans le sillage d’un malade serait le seul but d’une telle application ? Je ne le pense pas.

Peut-être peut-on influencer le consentement des citoyens [5] pour les inciter ?

Ou peut-être faudrait-il plutôt imposer le téléchargement aux citoyens ? La rhétorique "culpabilisatrice" d’autorité est toute trouvée : si vous êtes contre, vous assumez d’être potentiellement responsables de contaminations voire de morts de la COVID-19 (c’est un poids moral lourd à porter lorsque l’on dispose d’une conscience).

Imaginons donc qu’après une phase de volontariat vouée potentiellement à l’échec vous n’ayez plus le choix et que ce soit une obligation légale de télécharger cette application, renforcée par la notion de sauvegarde des intérêts vitaux des personnes concernées (oui, le Règlement Général sur la Protection des Données ne bloque pas nécessairement une telle démarche et autorise certains traitements de données lorsque cette base légale est concernée) : téléchargement imposé à tous les citoyens, accords avec les producteurs de smartphones pour l’intégrer dans le pack de sortie d’usine et contrôles systématisés et randomisés pour s’assurer que c’est fait chez tout le monde. Soit.

Nous avons donc maintenant un outil de tracking téléchargé sur les smartphones de tous les citoyens (quid des citoyens sans, ou avec plusieurs smartphones ? Considérons cela comme un problème mineur) qui permet de collecter à grande échelle et de manière systématique certaines données de Santé (uniquement celles concernant leurs contacts avec des personnes infectées et dépistées, rassurez-vous !).

Pourquoi ne pas imaginer d’aller plus loin ? Qui échange avec qui et via quel trajet, pour optimiser la régulation des flux de personnes potentiellement contagieuses au sein de nos nouvelles "safe cities", modèle optimisé de nos désormais connues "smart cities [6]" ? En effet, même sans géolocalisation directe, il est raisonnable d’imaginer pouvoir la déduire par croisement avec d’autres bases de données, même si l’on peut nous assurer sous tous les tons que cela ne sera pas fait. [7]

Nous avons donc une application qui permet, dans une certaine mesure, de remonter et d’isoler les personnes potentiellement infectées par la COVID-19. Les opposants au projet n’ont plus voie au chapitre puisqu’ils seraient responsables de potentielles infections. De toute manière, l’application est lancée : effet cliquet, on ne revient plus en arrière.

II. Le tracking, c’est vraiment pratique.

T0 validé, T1 en cours : futur proche dystopique possible.

Le tracking, ça marche, et ça crée pas mal d’emplois pour se relever de la crise liée au confinement ne serait-ce que pour traiter les données, appeler les personnes infectées etc. Ce n’est pas parfait, car on manque toujours de moyens médicaux pour dépister systématiquement, mais ça marche dans une certaine mesure.

Peut-on aller encore plus loin dans la protection de la population ? Pourquoi ne pas également effectuer un tracking des smartphones des personnes condamnées en justice ou suspectées de terrorisme ? Les comportements et appels à la haine se propagent au moins aussi rapidement que certaines maladies, lorsque certaines conditions sont réunies. Certains ont déjà eu ce genre d’idées en s’appuyant sur le « big data », avec plus ou moins de succès [8]

L’argument juridique et moral est tout trouvé, puisqu’il s’agit encore une fois de sauvegarder la vie humaine (entre autres objectifs peut-être moins avouables… qui pourront peut-être passer le filtre juridique grâce à cet « argument massue [9] »). En effet, qui s’opposerait à la localisation précise d’une personne capable de commettre des actes hautement répréhensibles, et connue pour avoir déjà mis en danger autrui ?

Prenez garde, car, si vous vous opposez à un tel projet, vous pourriez être suspectés de tolérance au terrorisme et à la mise en danger d’autrui par des criminels avérés ou en puissance. Vous en porterez la responsabilité et vous expliquerez avec les familles des victimes potentielles.

Il peut y avoir des blocages constitutionnels, bien sûr, mais il ne faut pas oublier qu’en France le Parlement réuni en Congrès peut modifier la Constitution [10]. Bien sûr, cela suppose une vaste majorité et des parlementaires prêts à suivre le Gouvernement sans esprit critique par instinct de préservation de leurs carrières et mandats… mais ça peut s’arranger en cultivant un entre-soi et un instinct de préservation de groupe fort au sein des élus concernés.

Quoiqu’il en soit, nous pouvons rassurer les détracteurs qui, tout de même, risquent de se manifester et d’avoir un certain poids dans l’opinion : il s’agira d’un tracking limité puisque seuls certains profils, démontrés comme dangereux, seront alors pistés et traqués. Cela laisse une vaste majorité de la population libre de ses mouvements et respectée dans son intimité.

C’est encore un projet, mais nous pourrions peut-être aller plus loin encore : au vu de certaines dégradations et radicalisations de certains citoyens manifestants leurs colères sociales, une application de tracking et de pistage par mots-clefs des communications privées permettrait de détecter les radicalisés violents et dangereux pour les personnes et les biens communs. Cela pourrait atténuer la crise des Gilets Jaunes ou certains courants écologistes radicaux…

III. Tellement pratique qu’on pourrait aller encore plus loin, car tout le monde a le droit d’être protégé.

T1 validé, T2 en cours : le futur dystopique s’installe.

Quelque part, chaque citoyen a besoin de protection contre son prochain, potentiellement dangereux. Que dire des violences conjugales, des viols domestiques et du harcèlement de rue, par exemple ? Le problème de ces actes est qu’ils sont difficiles à démontrer : parce qu’ils sont souvent commis dans le secret de l’intimité ou que les victimes se manifestent souvent trop tardivement pour engager la responsabilité de leurs agresseurs avec des preuves solides.

Nous pourrions remédier à cela en ajoutant au tracking l’enregistrement sonore, et offrir aux citoyens la possibilité de conserver ces informations sur leurs échanges domestique pendant une durée indéterminée. Nous pourrions en garantir la sécurité et le stockage en conservant ces données dans un serveur sécurisé en lien avec chaque smartphone concerné, qui sera mis à la disposition des enquêteurs en cas d’enquête préliminaire.

L’un des problèmes à résoudre pour ce type de violence va nous permettre de justifier d’aller encore plus loin : les victimes de ces actes sont souvent soumises à leurs agresseurs, qui se permettent souvent de fouiller dans leurs téléphones portables, ne serait-ce que pour savoir à qui les victimes ont parlé voire les isoler davantage.

Il faudrait donc une application de tracking qui soit invisible de l’agresseur et de la victime, et soit installée sur le smartphone des victimes sans qu’elles aient à le faire. Quelque chose qui soit également installé sur celui de l’agresseur afin de croiser les preuves et s’assurer de démontrer la criminalité de ses actes… Nous l’avons déjà fait à T0 et l’opinion publique l’a accepté, pourquoi n’accepterait-elle pas cette nouvelle innovation séduisante ?

Vous êtes contre ? Vous êtes donc pour les violences domestiques et les féminicides [11] ? C’est dit, maintenant que les citoyens sont habitués et que la Constitution a été adaptée en ce sens, cet outil sera quoiqu’il en soit installé sur tous les smartphones des citoyens, au départ sur la base du volontariat puis progressivement imposé. Tous sont susceptibles d’être en couple, tous sont susceptibles d’être violents et de créer des victimes innocentes. On ne peut pas se permettre de luxe de faire des sélections sur les citoyens tracés, car c’est bien trop difficile de se baser sur les seules preuves que l’on récolte a posteriori sur les témoignages des victimes survivantes. Nous pouvons éventuellement sous-entendre qu’une personne sans cette application a nécessairement quelque chose à se reprocher…

On pourrait également faire de même avec les appels à la haine. Ceux qui font l’apologie de la violence, du terrorisme et du racisme sont des dangers, autant par leurs actions que par les personnes qu’ils contaminent par leurs discours. Il serait intéressant de savoir qui a échangé avec qui, physiquement ou numériquement. En effet, ce n’est pas forcément la personne qui appelle à la violence qui commet l’acte criminel, mais souvent ses « disciples » : la vague de terrorisme des années 2015 en France nous l’a hélas démontré.

Suivons et enregistrons tout le monde, pour protéger tout le monde sans limitation car notre régime est juste et garantit le bonheur et les Droits des personnes. Chacun a le Droit à un procès équitable et à la sécurité : c’est dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme [12], incluse dans le bloc de constitutionnalité et la Constitution de la Vème République. C’est de surcroit une obligation morale, toujours dans l’intérêt de la Sauvegarde des Intérêts Vitaux des personnes concernées.

IV. Plutôt que de découvrir des preuves a posteriori des actes dangereux et malveillants, pourquoi ne pas s’y prendre à la racine par prévention en promouvant l’auto-surveillance ?

T2 validé, T3 : le futur dystopique s’emballe.

La Chine a trouvé une excellente réponse à cette question depuis l’année 2018. Les gens doivent se contrôler eux-mêmes, et se dénoncer les uns les autres pour prévenir les tendances aux manquements des règles de bonne conduite en société. Les forces de polices y contribuent et sont à la disposition des dénonciateurs. C’est le système de crédit social [13], une invention révolutionnaire qu’il faudra adapter à notre régime (à moins, peut-être, qu’il ne faille adapter notre régime à l’invention) :
- Un comportement vertueux, d’après des critères établis en avance, entraîne une bonne note du citoyen.
- A l’inverse, des comportements critiquables, antisociaux, dangereux ou contestataires font baisser cette note.

Avec un tel outil, adjoint d’un tracking rigoureux des citoyens, on peut facilement isoler les individus à risque et les mouvements dangereux « nuisibles » à l’ordre établi. Une bonne note offre davantage de Droits, une mauvaise note diminue ces derniers.

C’est le même principe que les avis des internautes ou des utilisateurs tels que pratiqués depuis déjà un certain temps par les plateformes d’« uberisation [14] », en fin de compte. Nous ne ferions, in fine, que systématiser un tel système au niveau de l’État, alors qu’il existait déjà chez les acteurs privés.

Les citoyens se sont déjà habitués aux systèmes de « tracking » depuis T0, T1 et T2 et nous constatons qu’ils privilégient massivement la sécurité à l’intimité. L’intimité est dangereuse, et couvre des abus difficilement détectables. Ils ont confiance en l’État (car ils n’ont plus vraiment le choix), et les opposants sont de plus en plus discrédités et isolés comme « antisociaux ». La communication politique est aujourd’hui massivement axée là-dessus. Les quelques opposants sont de plus en plus rares, et une partie d’entre eux ont arrêté de s’exprimer subitement ou ont vu des portions peu reluisantes de leur vie privée être mystérieusement révélées au public, faisant sérieusement douter de la légitimité de leurs intentions.

Les « bons » citoyens (terme de plus en plus repris en communication politique) constituent la majorité de la Société, mais le mal peut surgir de partout, même des milieux les plus privilégiés et vertueux. « L’Homme est à la foi un dieu et un loup pour l’Homme », pour citer Thomas Hobbes [15]. Quoiqu’il en soit, cela ne sera bientôt plus un problème puisque seules des personnes « ayant quelque chose à se reprocher » auront intérêt à combattre un tel système. Cette résistance est d’ailleurs limitée, puisque les manifestations et regroupements de potentiels « influenceurs contestataires » sont difficiles à organiser (la notion d’appel à la haine est aujourd’hui, à T3, de plus en plus extensible incluant parfois de simples divergences politiques), et les leaders les plus violents et radicaux sont arrêtés de manière préventive avant toute manifestation publique.

Mais n’oublions pas le PIB [16]. Nous pourrions utiliser ce système pour maximiser l’efficacité de notre économie : savoir ce que les gens achètent et ce qu’ils pensent acheter. Bref, orienter leurs choix de manière à maximiser leur rentabilité et leur consommation de sorte que ce crédit social n’altère en rien la logique d’économie de marché, symbole utile de liberté (dans un régime qui ne l’est déjà plus, à ce stade, mais passons).

En maximisant ce système de traçage, de suivi, d’enregistrement et d’auto-contrôle de nos concitoyens, nous pouvons enfin créer une conscience globale, mondiale, collective et pacifique, rendant l’ensemble de nos concitoyens unis sous un même cadre d’idées et de valeurs, sanctionnant automatiquement les divergences. Cela sera renforcé par la démocratisation des interfaces homme-machine par la pensée (connaissez-vous le fascinant projet Neuralink [17], d’Elon Musk [18] ?).

Nous observons toutefois que certaines personnes réagissent mal à cette autosurveillance de masse. Il y a des cas de « burn-out » sans raison apparente, de suicides, d’excès de violence imprévisibles ou d’actes de terrorisme liés à des déviances instantanées de « loups solitaires » : c’est pourquoi nous devons également mettre en place un système de suivi particulier et prédictif pour protéger les gens contre eux-mêmes et leurs faiblesses. L’isolement de ces personnes du reste de la population et des mesures d’accompagnement spécialisées peut être une piste intéressante à suivre pour réguler ce problème [19].

Restera-t-il des êtres humains à T4, selon vous ? Comment définir un être humain, si ce n’est pas sa liberté de conscience, ses erreurs et sa créativité personnelle ? Question philosophique voire spirituelle que nous n’aborderons pas ici.

V. On part un peu loin, selon vous ?

Revenons à T0, à notre temps.

Une grande partie des décisions prises sur la surveillance des citoyens le sont par une génération qui a vécu l’âge d’or de l’idéalisation de la science-fiction. Ce qui est technologique est souvent vu comme bien, neuf, et ambitieux. D’autres sont nostalgiques de discours sécuritaires d’un autre temps (qui revient curieusement à la mode). D’autres se disent progressistes : que ce soit pour privilégier une méritocratie fantasmée (systématiquement analysée sous l’angle exclusivement économique), pour une transition écologique abrupte et coercitive pour les citoyens, pour une réindistrualisation directive…

Rares sont ceux qui défendent l’idée d’émancipation, de confiance et de liberté de l’homme. Ils n’ont pas connu la guerre ou l’autoritarisme, si ce n’est dans les discours de leurs parents ou les reportages TV. Ils confondent liberté et libéralisme, même si le marketing digital démontre jour après jour des tendances de plus en plus efficaces à la propagande et à la manipulation des masses par intérêt économique voire électoral [20]. Ils voient dans le règlement de compte à la « Rambo » Hollywoodienne une manière efficace (i.e : populaire et populiste) de gérer certains conflits. Ils votent réactionnaire ou conservateur et veulent mettre fin à l’assistanat (dont ils ont bien profité durant la plus grande partie de leur vie active).

Beaucoup de citoyens sont « atomisés et aculturés », ce qui est l’un des corollaires désastreux des grandes mégalopoles, temples d’une consommation stimulée par l’insécurité du chômage et du coût de la vie. Ces mégalopoles sont constituées d’anonymes (entre eux, bien sûr, mais pas des acteurs du numérique et de ceux qui en bénéficient) qui se croisent mais ne se connaissent plus, ce qui est le terreau du totalitarisme selon Hannah Arendt [21]. Les citoyens ne votent plus massivement, s’engagent de moins en moins mais suivent, consomment. Lorsque certains citoyens se révoltent, c’est souvent sans réel projet de société si ce n’est d’obtenir un budget alloué supplémentaire à tel ou tel secteur afin de stimuler leurs consommations personnelles.

D’où la réponse autoritariste : simple, rapide, efficace et au marketing impeccable puisque maîtrisé par une propagande systématique. Les altérités sont gommées, effacées, silencieusement ou violemment et l’impression générale, un peu brouillée, ressemble à une utopie. Mais que l’on ne s’y trompe pas : c’est bien une dystopie. Peu de gens qui ont connu ces régimes affirment avoir été heureux sous le joug de l’URSS, du fascisme italien ou de tout autre système politique basé le totalitarisme. Mais avec le temps, le souvenir des souffrances s’efface au profit des quelques images fortes de ces régimes : les images de la propagande (imaginez le résultat de cette dernière avec les moyens offerts par les nouveaux moyens de communication : un Big Brother [22] dans chaque poche de « jean », sur chaque bureau, derrière chaque écran et en tout lieu).

Beaucoup d’ingrédients explosifs sont réunis et doivent nous alerter : une telle dystopie est possible, elle est même probable. Une petite concession prise peut devenir une habitude, préparant la concession suivante d’où les T0, T1, T2, T3 et T4. Internet est-il le détonateur, le rêve d’émancipation écrasé et remplacé par la privatisation de quelques grands acteurs économiques, capables de créer des Présidents et des Brexit ? Ces questions sont trop larges pour un simple article, qui n’a pour seul objet que de nous pousser à la réflexion.

Aucune société autoritaire n’a fonctionné à terme, surclassée par des régimes en apparence plus chaotiques, mais plus dynamiques et ouverts. L’autoritarisme n’est pas nécessairement démonstrativement violent, mais il se piège lui-même sous son propre poids et le malheur de sa population, même « rééduquée ».

Pour en revenir à ma conception personnelle : je crois en l’effet « cliquet » en politique, au fait que chaque étape temporaire a tendance à devenir une base granitique et inviolable. C’est pourquoi, lorsque l’on me parle d’une application de tracking sponsorisée par un Etat, même le mien, même avec des idéaux nobles derrière, et même en situation de crise sanitaire, je demeure sceptique voire opposé, car je crains pour la suite.

C’est le drame de notre civilisation : le temps s’est raccourci et le carriérisme a été porté à un tel niveau que chaque rouage, motivé principalement par un intérêt égoïste, s’imagine déresponsabilisé de la direction que prend l’ensemble de la machine « Société ». S’imaginer que « ce qui nous sauve de la bureaucratie, c’est son inefficacité », comme le soutenait Eugène McCarthy [23], ne sera peut-être pas suffisant pour protéger des régimes en apparence si forts mais en réalité si fragiles que sont nos démocraties.

Face aux « chemises brunes du numérique », il est encore peut-être temps, a minima, d’en prendre conscience.

Notes :

[5Voir cet article sur le cahier « la forme des choix » de la CNIL ainsi que celui-ci.

[7Je vous renvoie à cet excellent article du Laboratoire d’Innovation Numérique de la CNIL.

[8Exemple : l’outil phare présenté par Palantir Technologies.

[19Petite piste de réflexion ici.

Pierre LOIR
DPO externalisé et conférencier
Site : Observantiae.com

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Vos commentaires

  • Dernière réponse : 28 mai à 18:36
    par Jérôme , Le 27 mai à 19:17

    Bonjour,

    Vous avez raison à plus d’un titre.

    Tout d’abord, vous avez raison de vous préoccuper du risque d’atteinte à nos libertés et à notre vie privée. Le risque est bien réel et vous levez des points très pertinents, comme l’effet cliquet, sur lesquels il faut absolument rester vigilent. Nous ne le voyons déjà que trop sur les réseaux sociaux, sur les sites web marchands, etc.. Il serait souhaitable d’arriver à faire machine arrière sur certaines pratiques déjà bien en place.

    Vous avez également raison de dénoncer cette démarche intellectuelle qui consiste à vouloir tout sécuriser pour se protéger et pour protéger ses concitoyens, à pousser la sécurisation à l’excès voire à l’extrême, quitte à y perdre une partie de notre humanité.

    Mais je crois que vous avez également un tort. Et c’est justement sur cette démarche intellectuelle que je souhaite revenir.

    Car il me semble que vous-même, vous appliquez cette démarche intellectuelle : pour vous protéger, pour nous protéger contre le risque d’atteinte à nos libertés et à nos vies privées, vous êtes prêt à abandonner une part d’humanité. D’ailleurs, vous n’hésitez pas à franchir le point Godwin en affublant de chemises brunes ceux qui oseraient envisager de mettre le début d’un orteil sur la voie de l’atteinte à nos libertés numériques.

    La raison est souvent affaire de compromis. A l’inverse, l’extrémisme fait parfois de nous nos propres ennemis.

    La vigilance reste de mise !
    Merci pour votre article

    • par Pierre LOIR , Le 28 mai à 18:36

      Bonjour Jérôme,

      Merci pour vos observation et vos remarques !

      Le terme "chemises brunes du numérique" est un terme fort que j’ai hésité à placer.
      Je vais restituer l’auteur de cette expression, puisque c’est tiré d’un roman que j’ai beaucoup apprécié : "Le Cercle" ou "the Circle" de Dave Eggers que je vous enjoins à lire si vous en avez le temps.
      C’est un petit roman agréable qui fait réaliser comment une société peut lentement couler vers la dictature en toute gentillesse et bienveillance.

      Pour ce qui est de la manière d’exprimer mes idées, je comprend votre remarque. J’ai évidemment un parti pris, d’où le titre "point de vue" de cet article. Je pense que nous jouons aux apprentis-sorciers, en se copiant mutuellement, et que de là vient le danger d’un asservissement volontaire numérique qui, si il n’est pas compris par suffisamment de personnes, pourrait nous faire rapidement dériver.

      Enfin, pour les compromis, je suis d’accord dans la théorie, bien sûr. Cependant, il est des cas où il faut réagir et parfois faire preuve d’une réelle altérité pour dévier une marche générale prise par une société, bien plus forte qu’un individu. En d’autres termes, je pense qu’il faut se méfier de la tendance à la "compliance" de nos idées et de nos échanges, et qu’il faut parfois, si l’on souhaite réellement aboutir à un sujet et faire émerger des idées, les dire de manière suffisamment assumée, ce qui entraîne nécessairement une réaction en face (dans un cadre suffisamment respectueux, bien sûr). Je vous enjoins à jeter un œil à une excellente conférence de Roland Gori, à l’Université de Nantes : intitulé "la Fabrique des Imposteurs" et qui est un problème extrêmement grave, symptôme des problématiques de notre société. Elle m’a beaucoup influencé (je crois que vous pouvez la retrouver sur "YouTube").

      Peut-être que nous en discuterons autour d’une terrasse déconfinée, ? Ca serait avec plaisir. N’hésitez pas.

      Prenez bien soin de vous.

  • Dernière réponse : 28 mai à 19:40
    par Hervé G. DENIS, Avocat , Le 28 mai à 10:50

    Cette tribune, partant du système de tracking pour aboutir à une dystopie qualifiée de "probable", est remarquable à plus d’un titre, tant elle ouvre de pistes de réflexion.
    D’autant que le "tracking" n’est pas, et de loin, l’unique système de nature à organiser au plus près le contrôle des citoyens. L’extension de ces mécanismes "approuvée", "consentie", subtilement décrite par l’auteur, est à l’œuvre depuis plusieurs décennies.
    1er exemple : le FNAEG créé initialement pour les délinquants et criminels sexuels, concerne aujourd’hui la plupart des délits ; le refus de prélèvement ADN étant réprimé sévèrement. Et depuis 2016, la recherche dite "en parentalité" à partir de ce fichier aboutit à ce que plus de 40 % de la population française soit désormais fichée de manière directe ou indirecte. A terme, c’est le prélèvement d’ADN obligatoire des nouveaux-nés qui s’annonce.
    2ème exemple : le fichier TES applicable aux CNI et aux passeports a fait l’objet d’une levée de boucliers en 2016 ; mais, en dépit de ces oppositions, il est désormais déployé depuis 2017 avec le bienveillant accord du Conseil d’Etat.
    Sous couvert, notamment, de deux paradigmes abscons (la sécurité est la première des libertés - Il n’y a pas de crainte à avoir si l’on a rien à cacher), par le biais de mécanismes de surveillance sans cesse étendus, s’installe progressivement un système social dans lequel libertés et sûretés ne seront plus que des mots.
    Pour justifier ces extensions, les exécutifs, de tous bords politiques ont utilisé et utilisent la peur : peur de la drogue, peur du terrorisme, peur de la pandémie, peur de l’autre). "Celui qui contrôle la peur des gens, devient maître de leurs âmes" affirmait Machiavel. Peur relayée par la "bien-pensance" qui fait passer les humoristes du siècle dernier (Yanne, Coluche, Desproges) pour de dangereux délinquants.
    L’auteur, qui parle de dictature, d’autoritarisme au bout cette dystopie, veut manifestement croire encore qu’ils ne survivraient pas, s’effondrant sous leur propre poids.
    Il se trompe, hélas. Cette dystopie n’est pas probable : elle est certaine et sera irréversible. Lorsque la foule paniquarde et moutonnière - cohorte d’individus normés, contrôlés, surveillés, si prompts à jeter l’anathème pour un oui ou pour un non - aura l’heur de s’en préoccuper, il sera trop tard ; beaucoup trop tard. Le poison est lent, insidieux, interdisant d’en démontrer le caractère mortifère pour les libertés et les sûretés à chacun de ses effets, modestes, inaperçus, et toujours approuvés au nom de la nécessité par des législateurs et un système judiciaire croupions. Nul n’en voit, ou ne veut en voir les conséquences à long terme. Lorsqu’en 2030 ou 2040 on comparera notre société avec celle des années 70/90, apparaîtra alors notre funeste destin "orwellien", et le puit sans fond de nos abandons, de nos lâchetés, et de notre stupidité.

    • par Pierre LOIR , Le 28 mai à 19:36

      Bonjour Hervé,

      Merci pour votre commentaire et de vos très nombreuses références, et pour votre colère qui démontre que vous croyez en ce que vous dites et l’assumez.

      Je suis d’accord avec la plupart de vos remarques, et de la tolérance qui nous pousse à aller, chaque fois, un peu plus loin dans des pratiques qui ont plus de rapports avec l’autoritarisme que la démocratie.

      Néanmoins, je suis un peu plus partagé (disons plutôt "interpellé") par votre dernier paragraphe. Les gens, les citoyens, ne sont pas systématiquement instrumentalisés par la peur. L’être humain va souvent avoir tendance à faire les choix les plus simple et qui limitent le plus les risques. Face à une option inconnue et complexe et une option connue, il ne faut pas s’étonner qu’un choix prudent soit de mise, particulièrement quand d’autres personnes sont prises en compte dans ce choix (exemple : la famille). Il n’y a quasiment que dans certaines démarches artistiques ou recherches fondamentales sur le long terme (libérées du besoin de sécurité de la pyramide de notre ami Maslow, c’est là tout l’enjeu qui fait que nous en ayons de moins en moins) que l’on va voir des être humains gravissant une montage inconnue dont ils ne distinguent pas le sommet.

      Le problème est que l’alternative peine à arriver. Une surveillance de masse efficace, c’est une protection de masse contre les écarts et ça, on ne peut malheureusement pas lui enlever ce crédit. Plus de liberté signifie plus d’aléatoire et de chaos dans les relations humaines, ce qui révèle le meilleur mais aussi le pire. Peut-on protéger les gens efficacement sans les suivre, sans les contrôler ?

      Pour moi cela passe tout d’abord par une éducation prise dans son sens premier : éduquer (et non "former à un métier" ou "instruire une matière"). Nous aurions de biens meilleurs résultats en terme de sécurité si, par exemple, au lieu d’être une matière accessoire l’éducation civique, adjoint de bases de philosophie et de psychologie, était aussi cardinale que le français et les mathématiques à l’école. C’est l’émancipation d’individus intégrés dans une société qui doit être privilégié à la validation de tel ou tel module. Malheureusement, c’est quelque chose de difficile à obtenir car... non quantifiable en notes sur un tableur Excel qui valorise les meilleurs.

    • par Pierre LOIR , Le 28 mai à 19:39

      Au delà de ça, c’est une réflexion profonde sur le sens qui doit animer les membres de notre société. Malheureusement un consumérisme irréfléchi occupe l’espace et rend les citoyens incertains, peu prévoyants (au jour le jour) et tétanisés par la peur. Cela ne les enjoint pas à rechercher une sérénité réelle dans leur vie quotidienne, qui nécessairement enjoint à l’"achat compulsif", à répondre aux notifications, à l’agressivité ou autres. Ce consumérisme pousse donc parfois à des comportements dangereux au sein de la société. On peut lutter contre ça par les causes : repenser notre système et pousser les citoyens à développer leurs propres idées (Education à la Socrate, en sorte)... ou par les conséquences : surveillance, police, interdictions etc.

      Comme vous le voyez les solutions démocrates, bienveillantes et ambitieuses pour une société qui, elle seule, pourra relever les importants défis de demain, sont des sujets de fond dont les effets s’apprécient sur le temps long avec un investissement d’élus concentrés sur le résultat social plus que leurs propres situations électorales. Or, le temps s’est raccourci (à la prochaine élection, en gros) puisque l’on vous demande des comptes "tout de suite" pour quelque chose qui ne peut pas être instantané. D’où l’idée simple de surveiller/sanctionner pour pouvoir démontrer un effet vertueux court terme, bien que nous n’ayons pas répondu aux causes (qui empirent), mais aux conséquences. Rajoutez à cela la pression économique à éthique "accessoirisé pour du greenwashing" et vous avez le piège dans lequel, je pense, nous sommes enfermés.

      Les gens ne sont pas véritablement responsable, mais d’avantage le mode de fonctionnement de nos carrières politiques : est-ce une carrière pour moi-même, ou est-ce un "sacerdoce" pour quelques chose de plus grand ? Le problème étant que (dans le fonctionnement actuel) pour en arriver à être décisionnaire il faut privilégier la première option sans oublier la seconde. Un autre problème que je vois est qu’un responsable destiné à un projet se retrouve totalement épié et "à nu" numériquement. Or ce qui est écrit sur le Web reste souvent gravé dans le marbre et sera potentiellement "ressorti en temps voulu".
      Or, et ce même chez la personne la plus bienveillante et morale :
      - Qui n’a jamais fait ou dit de bêtise ?
      - Quel être humain n’a jamais fait d’erreur, la réalisant plus tard et changeant d’avis ?
      - Qui n’a pas de faiblesse, et de défauts ?

    • Si vous êtes transparent et que vous avez des émotions, en clair, vous êtes politiquement condamnés, et les survivants "compliant" (e-nettoyés ou sans personnalité) n’ont aucun intérêt à lutter contre une telle situation. Il faudrait que les gens "pardonnent", pensent à l’idée plus qu’à la personne, qu’ils respectent l’idée que l’erreur est humaine... Mais ce n’est pas facilité par l’économie de l’attention dont sont passés maîtres la plupart des entreprises du numérique... et par notre "éducation" qui forme et instruit (pour réguler le marché du travail) au lieu d’éduquer.

      Bref, vaste sujet (en 3 parties) !

      Bonne fin de journée à vous.

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