[Dossier du Village] La RSE, levier stratégique des cabinets d’avocats. Interview de Véronique Maras et de David Billard.

« C’est une façon de penser l’entreprise que l’on crée et la façon de penser les objectifs que l’on se fixe qui est à l’origine de notre démarche, avec l’importance de la pousser jusqu’au bout et d’y mettre ce que l’on est ! » La philosophie et l’enthousiasme de Véronique Maras et David Billard, associés co-fondateurs de Maras Billard Avocats, sur la RSE des avocats sont communicatifs. Passons dans les coulisses de la création de leur cabinet.

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Village de la Justice : Vous avez créé votre structure assez récemment, avec une philosophie un peu particulière, avec des critères ESG [1] assez forts. Qu’est-ce qui vous a motivé ?

David Billard : Nous étions tous les deux dans le même cabinet et nous sommes « retrouvés » sur des valeurs humanistes, la façon d’exercer le métier, le relationnel client, l’horizontalité dans le management, etc. Toute une philosophie partagée sur de nombreux sujets en quelque sorte. Et ces valeurs, nous avons eu envie de les appliquer au fonctionnement d’un cabinet.

« C’est un peu compliqué à mettre en place au départ – on ne va pas se mentir ! »

Nous avons aussi constaté que pour qu’elles puissent être transposées dans l’univers professionnel, il fallait que ce soit un peu consubstantiel à la création d’une structure. Quand on les applique après coup, c’est souvent moins efficace et plus difficile à mettre en œuvre. Ce n’est pas que ce n’est pas faisable bien sûr, mais je pense que le poids culturel et des habitudes est très fort. C’est un peu compliqué à mettre en place au départ – on ne va pas se mentir – mais depuis, si vous nous permettez l’expression, « on s’éclate ! » !

Comment est-ce que cela se traduit lorsque l’on construit le projet de structure ?

Véronique Maras : Ce sont effectivement ces valeurs partagées qui ont été le point de départ de notre discussion lorsque nous avons pensé à créer une structure ensemble. Assez naturellement, en fait, nous avions déjà réfléchi individuellement à ces questions : si on crée une structure, qu’est-ce qu’on peut porter comme valeurs ? Qu’est-ce qu’on veut « créer dedans » ?

Dans nos discussions est tout de suite arrivée la question d’une gouvernance paritaire. Et c’est important puisque David était associé, moi collaboratrice et qu’il avait bien sûr plus d’expérience que moi ! Et pourtant, il a accepté dès le début que nous soyons à égalité, tant en ce qui concerne les parts sociales et la gouvernance, que la rémunération, ce qui est un signal fort, surtout en tant que femme quand on connaît les écarts de rémunération entre les hommes et les femmes dans notre profession !

« Ce sont des valeurs partagées qui ont été le point de départ de notre discussion. »

De manière très forte, nous avons aussi la certitude qu’une structure ne peut pas être coupée des problématiques environnementales que nous vivons tous, et que nous devions donc immédiatement prendre des engagements sur ce sujet dans notre fonctionnement. On y reviendra probablement, mais l’idée est de privilégier un certain nombre de process, de fonctionnement, d’équipements aussi, qui respectent cette démarche environnementale.

Sur l’aspect social, nous nous sommes là aussi retrouvés immédiatement, parce que notre expérience nous faisait dire que nous ne voulions pas reproduire ce que nous considérions comme des mauvaises pratiques. Une gouvernance plus horizontale comme le disait David, qui passe notamment par le fait d’inclure complètement nos collaborateurs et stagiaires dans la vie du cabinet, par le fait que nous soyons à l’écoute de leurs attentes. Nous nous sommes aussi engagés à soutenir nos collaborateurs dans le développement de leur clientèle personnelle.

Ce management horizontal repose sur un important « capital confiance » vis-à-vis des collaborateurs. La possibilité de développer une clientèle personnelle est en principe une obligation…
Mais elle implique aussi quand même des ajustements dans la gouvernance ?

V. M. : Oui, c’est un vrai parti pris que de faire confiance à nos collaborateurs et stagiaires. C’est également se dire que leur regard, leur pratique nous apporte aussi des choses, peut nous obliger à nous remettre en cause. Il repose aussi sur le fait que nous sommes tous avocats, que nous portons tous la robe et qu’il faut revenir à ces valeurs d’égalité. Nous avons a une structure d’avocats dont nous sommes les associés et nous portons le risque afférent à notre statut. Pour autant, nos avocats collaborateurs et stagiaires ont toute leur place dans l’évolution de la structure, comme nous le disions.

« C’est un vrai parti pris que de faire confiance à nos collaborateurs et à nos stagiaires. »

C’est un mode de gouvernance qui nous est cher : c’est très difficile quand on est collaborateur, de pouvoir véritablement développer ses activités, tout en menant de front la pression des dossiers pour le cabinet et grandir soi-même dans la profession. Or, un collaborateur a vocation à s’envoler à un moment où un autre. Cela faisait donc partie du schéma que nous voulions tout de suite mettre en place. En conformité effectivement avec nos obligations, mais en allant plus loin et en accompagnant véritablement nos collaborateurs sur ce sujet-là.

D. B. : Cela implique en effet une confiance et une liberté totales. Mais en réalité, ce que nous constatons, c’est qu’avec une liberté de fonctionnement, il n’y a finalement pas d’abus. Que ce soit pour la clientèle personnelle ou d’autres questions, comme le télétravail par exemple. Et, de notre côté à Véronique et moi, je pense que c’est bien aussi d’être challengés, y compris sur les décisions et le mode de fonctionnement.

Et cela a aussi pris forme dans votre pacte d’associés ?

V. M. : Oui. Notre engagement RSE, nous n’avons pas souhaité l’inscrire dans une charte non contraignante, ni dans notre objet social, mais dans notre pacte d’actionnaires, parce que c’est quelque chose qui nous lie entre associés, qui montre que notre engagement est consubstantiel à la création de notre structure et perdurera si demain de nouveaux associés l’intègrent.

Ainsi, la question de la gouvernance paritaire est incluse dans le pacte d’actionnaires, de même que la gestion de nos collaborateurs, les attentes que l’on a vis-à-vis d’eux, les engagements qu’on prend à leur égard. Cela se décline avec une fiche d’engagements mutuels, qui va au-delà de la convention de collaboration libérale et figure en annexe de notre pacte d’associés. Sur l’aspect environnemental, nous ne sommes pas allés jusqu’à définir les outils avec lesquels nous allions travailler, mais nous avons pris un engagement pour s’approcher du zéro carbone.

« Notre pacte d’actionnaires comporte à la fois des obligations et des objectifs à atteindre. »

D. B. : Notre pacte d’actionnaires comporte en effet à la fois des obligations, qui nous lient donc, et des objectifs à atteindre, y compris sur les aspects humanistes, avec une vocation à agir sur les problèmes locaux, les partenariats et l’insertion. Sur l’aspect environnemental, ce sont aussi les modes de préservation de l’environnement : tri et recyclage, choix des imprimantes, diminution du papier, déplacements en privilégiant les transports en commun évidemment et le train plus particulièrement, avec par exemple, dès que c’est possible, la visioconférence entre nous et avec nos clients, ou bien encore le choix d’autres outils numériques soucieux de l’environnement et de la protection des données.

Notamment, pour notre site internet qui a été mis en ligne récemment, nous avons choisi de recourir au service une agence de communication responsable (Wild&Slow) pour qu’il soit créé dans une démarche d’écoconception : notre objectif étant qu’il consomme le moins possible, ce qui implique des choix importants sur les contenus (pas de vidéos, favoriser les illustrations graphiques, etc.). Cet objectif a été parfaitement rempli puisque, pour les connaisseurs, il obtient une note A selon l’Ecoindex de GreenIT

Et effectivement, la sécurité des données, les vôtres, celles de vos clients, dans l’espace numérique est importante. Quels choix avez-vous fait à cet égard ?

V. M. : Nous utilisons un logiciel de gestion de cabinet. Là, nous avons préféré travailler avec un prestataire qui nous apporte des garanties sur le fait que toutes nos données sont localisées dans son data center en France, avec l’application des normes françaises et européennes. Ça a été un vrai choix, qui nous a conduit à refuser l’offre d’un autre prestataire qui nous proposait un hébergement de données dans des data centers américains, parce que nous voulions conserver la souveraineté des données.

« Ça prend du temps de trouver les bons prestataires, mais c’est nécessaire et cohérent avec ce que nous sommes. »

C’est aussi le cas pour d’autres autres outils numériques. Par exemple, pour le partage des données, nous utilisons aussi une solution française (FileVert), qui est dotées de caractéristiques qui correspondent à nos engagements : chiffrement, souveraineté, éco-compensation. Bien sûr, ça prend du temps de trouver, comparer, etc. ces fournisseurs et prestataires, mais comme c’était dans nos objectifs dès le départ, ce travail de sélection est nécessaire et très cohérent avec ce que nous sommes.

Sur l’aspect environnemental justement, comment est-ce que cela se passe chez vous ?

V. M. : C’est important en effet, notamment lorsque l’on s’installe. Pour le copieur et le mobilier, nous avons privilégié le remploi, plutôt que de tout acheter en neuf. Nous nous sommes aussi équipés d’objets du quotidien qui favorisent les bons gestes (à commencer par des poubelles de tri !) et nous avons fait appel à une entreprise de l’économie sociale et solidaire (LemonTri) qui a récupéré tous nos cartons de déménagement, etc. Donc, nous essayons d’agir sur tous les aspects.

Aujourd’hui, c’est vrai que nous sommes un petit cabinet, avec un fonctionnement réduit si l’on peut dire, mais l’important c’est que nous avons déjà mis en place tous les outils qui nous permettront demain si l’on grossit, de garantir une démarche de préservation de l’environnement.

D.B. : Comme le dit Véronique, c’est toujours l’idée d’avoir ces démarches consubstantielles au cabinet, de continuer à les appliquer et de les faire évoluer au fur et à mesure de la croissance de notre structure. Cela va nécessairement impliquer une augmentation des moyens dédiés, mais d’autres aspects également, comme de nouveaux secteurs d’activités. Donc nous avons commencé par ce qui pouvait être enraciné assez facilement et ensuite, nous allons travailler avec ces mêmes objectifs, au fur et à mesure de notre développement.

Vous êtes spécialisés en droit public. Qu’est-ce ces engagements vous apportent dans la réalisation de vos missions proprement juridiques, en conseil particulièrement ou pour des marchés publics ?

D.B. : Cela peut être un critère estimé comme favorable. Cela peut jouer à un moment, mais je ne pense pas que cela soit vraiment déterminant. Autant l’aspect environnemental me paraît être un critère qui est regardé – même d’assez loin – par certaines collectivités, autant l’aspect fonctionnement et gouvernance, ne me semble pas être pris en compte.

Pour des clients, avoir des structures qui travaillent de manière très collective et horizontale peut être un gage de disponibilité beaucoup plus forte que dans des structures pyramidales. Ce n’est pas pour cela que nous l’avons fait, mais c’est probablement un effet bénéfique.

« Avoir des structures qui travaillent de manière très collective et horizontale peut être un gage de disponibilité. »

V. M. : D’une manière générale, pour y revenir, notre politique ESG est avant tout ce que nous sommes et que nous voulons porter dans les valeurs de notre cabinet. Effectivement, notre démarche peut être évoquée dans une réponse à des marchés publics, mais je pense comme David qu’objectivement, cela ne peut pas être un critère différenciant, dans la mesure où ça ne fait pas partie, aujourd’hui, d’un critère de jugement mis en avant et généralisé par les acheteurs publics. Ils y viendront peut-être demain compte tenu des évolutions législatives sur les critères sociaux et environnementaux, mais ce n’est pas le cas pour l’instant.

Sur les prestations juridiques, ce qui est surtout attendu et qui est différenciant entre les cabinets, c’est quand même avant tout la compétence, l’expérience et la qualité des prestations, avec souvent des demandes classiques d’exemples de décisions obtenues ou de consultations rédigées, ou encore des réponses à des cas pratiques.

La profession est encore assez timide sur le sujet de la RSE. Selon vous, y a-t-il une différence entre la RSE et la RSCA ? Est-ce différent des valeurs de la profession d’avocat ? Est-ce lié au fait que les cabinets ne sont pas des entreprises comme les autres ?

D.B. : Est-ce que cela recoupe des valeurs de la profession ? Oui, totalement ; cela recoupe même notre serment Comme vous le disiez, notre idée était, en créant notre structure, de décliner notre serment jusqu’au bout, dans toutes ses composantes. Et là aussi, ces composantes se recoupent : l’indépendance qui recoupe la transparence avec ses clients par exemple.

« Notre idée était, en créant notre structure, de décliner notre serment jusqu’au bout, dans toutes ses composantes. »

Ces questions sont aussi liées aux objectifs fixés par les structures. De notre côté, nous avons des ambitions de croissance raisonnable et raisonnée. Sur l’aspect social et l’aspect environnemental, cela nous semble indispensable : avoir une croissance que nous sommes en capacité d’assumer et de gérer avec les mêmes valeurs, sans course à la surenchère.

V. M. : J’ajouterai que nos engagements notamment sur le choix de nos outils numériques répondent au respect du secret professionnel, avec la confidentialité et la souveraineté des données. Pour nous, notre démarche RSE est donc intrinsèquement liée aux valeurs de la profession. Sans généraliser bien sûr, mais je pense que la timidité que vous évoquiez des avocats à s’engager plus explicitement sur ces questions s’explique aussi peut-être par le fait que les cabinets d’avocats ne se pensent pas comme des entreprises, car nous sommes une profession réglementée qui se veut un peu à part. Un engagement RSE fort suppose de considérer que, bien qu’avocats, nous avons les mêmes responsabilités et les mêmes obligations vis-à-vis de la société, de nos équipes, etc., que les autres organisations. C’est pour nous le sens de l’histoire et on ne peut pas être en dehors de ça !

« On constate quand même une prise de conscience et un renouvellement au sein de la profession. »

Mais on constate quand même une prise de conscience et un renouvellement au sein de la profession. Comme le disait très bien David, c’est une façon de penser l’entreprise que l’on crée et la façon de penser les objectifs que l’on se fixe qui est à l’origine de notre démarche, avec l’importance de la pousser jusqu’au bout et d’y mettre ce que l’on est ! Et c’est ce qui donne aussi encore plus de sel, de sens et de satisfactions, en dépit des obstacles de la création !

Propos recueillis par A. Dorange
Rédaction du Village de la Justice

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[1Critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance

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