L'enquête interne anticorruption à l'épreuve du droit positif : vers l'émergence d'un standard déontologique ? Par Myriam Dami, Risk manager.

L’enquête interne anticorruption à l’épreuve du droit positif : vers l’émergence d’un standard déontologique ?

Par Myriam Dami, Risk manager.

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Face à l’absence de cadre légal unifié, l’enquête interne anticorruption s’est progressivement imposée comme un outil central des dispositifs de conformité. Au carrefour du droit pénal, du droit du travail et du droit des données personnelles, elle concentre aujourd’hui des enjeux juridiques et déontologiques majeurs. Cet article propose une lecture du droit positif et des pratiques observées, afin de dégager les contours d’un standard déontologique de l’enquête interne anticorruption.

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La généralisation des dispositifs anticorruption a profondément transformé les pratiques internes des organisations. L’enquête interne est désormais mobilisée comme un instrument clé de gestion des risques, mais aussi comme un élément de démonstration de l’effectivité des programmes de conformité. Sous l’influence combinée des engagements internationaux de la France, de la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 dite Sapin II et du renforcement des contrôles exercés par les autorités compétentes, elle est devenue un outil structurant, alors même qu’elle demeure dépourvue de définition légale unifiée.

Dans la pratique, cette situation place les acteurs de la conformité dans une position délicate. Faute de cadre normatif spécifique, les enquêtes internes doivent être construites à partir de règles issues de branches du droit distinctes : droit pénal, droit du travail, droit de la conformité et droit des données personnelles afin de sécuriser des démarches dont les enjeux juridiques et réputationnels sont considérables, en particulier lorsque les outils numériques occupent une place croissante.

I. Un socle normatif international et national structurant.

Le cadre juridique de la lutte anticorruption s’appuie d’abord sur des instruments internationaux majeurs. La Convention des Nations unies contre la corruption, adoptée le 31 octobre 2003, impose aux États parties de développer des politiques coordonnées de prévention et de détection des faits de corruption, y compris dans le secteur privé (articles 5 et 12). La Convention de l’OCDE du 17 décembre 1997 relative à la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers consacre, quant à elle, une approche fondée sur la responsabilité des entreprises et la traçabilité des comportements à risque.

Ces engagements ont trouvé une traduction directe en droit interne avec l’adoption de la loi Sapin II, qui impose à certaines entreprises la mise en œuvre de mesures destinées à prévenir et détecter les faits de corruption ou de trafic d’influence. Parmi ces mesures figurent notamment les dispositifs d’alerte interne et les procédures de contrôle, dont l’enquête interne constitue un prolongement opérationnel essentiel, bien que le législateur n’en ait pas proposé de définition autonome.

Les recommandations de l’Agence française anticorruption (AFA), publiées en 2017 puis actualisées en 2021, insistent sur la nécessité de procédures d’enquête internes formalisées, proportionnées aux risques et adaptées à la taille et aux activités des organisations. Elles contribuent à structurer les pratiques, sans toutefois instaurer un cadre juridique unifié.

II. L’enquête interne anticorruption : un instrument juridique hybride.

L’enquête interne anticorruption se distingue des enquêtes diligentées en matière de harcèlement ou de discrimination par sa finalité première : identifier des manquements susceptibles d’engager la responsabilité pénale de la personne morale, voire de ses dirigeants, et attester du fonctionnement effectif du dispositif de conformité.

Cette spécificité ne dispense toutefois pas l’entreprise du respect des principes fondamentaux du droit. La jurisprudence française rappelle de manière constante que la recherche et la production de la preuve doivent s’inscrire dans une démarche loyale et proportionnée, respectueuse du droit à la vie privée et des libertés individuelles. En matière sociale comme civile, les éléments issus d’une enquête interne peuvent être admis comme mode de preuve dès lors qu’ils ont été recueillis dans des conditions licites ou, à tout le moins, compatibles avec l’exigence d’une procédure équitable, appréciée à l’aune des droits fondamentaux en présence.

En pratique, l’enquête interne évolue ainsi dans une zone de tension permanente. Elle doit être suffisamment approfondie pour répondre aux exigences de prévention et, le cas échéant, de coopération avec les autorités, sans pour autant se substituer à l’enquête judiciaire ni porter atteinte aux droits des personnes concernées. Cette hybridité justifie l’adoption de méthodologies claires et juridiquement sécurisées.

III. Données personnelles et outils numériques : des contraintes juridiques renforcées.

Le recours accru aux outils numériques dans les enquêtes internes anticorruption accentue ces difficultés. L’exploitation de courriels professionnels, de données de connexion ou de flux financiers constitue un traitement de données à caractère personnel soumis au règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 (RGPD).

À ce titre, l’entreprise doit respecter les principes de licéité, de minimisation et de proportionnalité des traitements (article 5 du RGPD), ainsi que les droits reconnus aux personnes concernées. La jurisprudence administrative a rappelé que les données traitées dans le cadre d’une enquête interne ne sont pas, par principe, exclues du droit d’accès prévu à l’article 15 du RGPD, sous réserve de la protection des droits et libertés d’autrui.

L’utilisation d’outils d’analyse automatisée ou algorithmique appelle également une vigilance accrue au regard de l’article 22 du RGPD relatif à la prise de décision automatisée. Une enquête interne ne saurait reposer exclusivement sur un traitement automatisé sans intervention humaine significative, sous peine de fragiliser tant la conformité du dispositif que la valeur probatoire des éléments recueillis.

IV. Vers l’émergence d’un standard déontologique de l’enquête interne anticorruption.

Face à l’absence de définition légale unifiée, la pratique fait progressivement émerger un standard déontologique fondé sur quelques principes structurants : indépendance des enquêteurs, impartialité dans l’analyse des faits, confidentialité des informations, traçabilité des diligences et respect du contradictoire dans des limites compatibles avec l’objectif poursuivi.

Ces principes, inspirés des exigences applicables aux professions juridiques réglementées, constituent un levier déterminant de sécurisation juridique. Ils permettent aux organisations de démontrer la sincérité et l’effectivité de leur dispositif anticorruption, notamment lors des contrôles exercés par l’AFA ou dans le cadre d’échanges avec l’autorité judiciaire.

Dans ce contexte, la professionnalisation des enquêtes internes apparaît moins comme une option que comme une condition de crédibilité et de robustesse des programmes de conformité.

L’enquête interne anticorruption occupe désormais une place stratégique dans l’architecture de la conformité. Ni simple outil managérial, ni véritable enquête judiciaire, elle constitue un instrument juridique hybride dont l’encadrement repose encore largement sur la pratique et sur les principes généraux du droit.

Alors que les risques se complexifient et que les outils numériques s’imposent dans les dispositifs de contrôle, l’émergence d’un standard déontologique partagé apparaît comme une réponse pragmatique aux incertitudes actuelles. À défaut d’un cadre législatif unifié, cette approche invite à repenser l’enquête interne non comme un simple mécanisme de conformité, mais comme un véritable exercice de responsabilité juridique, au cœur des exigences contemporaines d’intégrité des organisations.

Myriam Dami, Risk Manager/Compliance Officer & fondatrice d’IntegrityLab

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