Enseigner et apprendre le droit dans un monde IA, une évolution en marche.

Enseigner et apprendre le droit dans un monde IA, une évolution en marche.

Marie Depay,
Rédaction du Village de la Justice.

Serait-ce faire entrer le diable à l’Université que d’y utiliser l’IA ? Pour les enseignants et les étudiants présents à la conférence "Enseigner et apprendre le droit dans un monde IA" proposée lors du 9ᵉ Rendez-vous des Transformations du Droit, la réponse est définitivement : "Non !"
Et certains d’entre eux, sous forme de retours d’expériences, sont venus présenter leurs usages de l’IA dans le cadre de leur enseignement du Droit et les outils IA qu’ils ont mis en place. L’objectif étant de former les étudiants (et les enseignants) à cet outil puissant qu’est l’IA et de s’assurer qu’un usage éthique et intelligent en est fait. Par ces pratiques, ils veillent à ce que l’intelligence artificielle n’asservisse pas celui qui en use, mais au contraire qu’elle soit l’opportunité d’aller plus loin dans sa réflexion.... Ils préparent ainsi les professionnels de demain.

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(crédit photo : Legi Team au congrès RDV des transformations du Droit)

Quelle place pour l’IA dans l’enseignement supérieur ?

Si en 2023, un certain consensus existait sur la non-accessibilité de l’IA dans le cadre des études supérieures, force est de constater qu’en 2025, cette interdiction n’est plus de mise. En effet, les acteurs de l’enseignement supérieur en Droit, du secteur public, comme du secteur privé, se sont emparés de la question de l’IA et de ses usages dans leur quotidien professionnel et professoral.
Certes, il existe encore des réticences dans le monde de l’enseignement supérieur, mais en parallèle une dynamique d’évolution est en marche, portée par des universités et leurs différents acteurs.

L’édition 2025 du Rendez-vous des Transformations du Droit a voulu mettre en avant cette prise de conscience du monde universitaire face à l’IA et a organisé cette conférence sur l’évolution de l’enseignement et de l’apprentissage du Droit et de la place qui peut être faite à l’IA en la matière.
Animée par Stéphane Baller, ici sous la casquette de membre de l’Association Open Law* Le Droit ouvert, la conférence avait pour invités Alicia Mâzouz, enseignante à la Faculté catholique de Lille et Jérôme Frizzera-Mogli, Chercheur affilié et Directeur de l’Innovation à l’EDHEC. Tous deux dans leur quotidien œuvrent à l’évolution de l’enseignement du Droit afin qu’il corresponde mieux aux attentes des élèves et de leurs futurs employeurs. Ils travaillent à ce que les études de Droit développent de nouvelles compétences utiles aux futurs professionnels que seront les étudiants.

Comme l’a dit Alicia Mâzouz : « les autres professionnels du droit pensent souvent que l’université est complètement déconnectée de la "vraie vie". Pourtant il existe un engagement important de personnes enseignantes partout en France qui contredit ce stéréotype ».

Enseigner et apprendre le droit dans un monde IA : retours d’expérience.

Cliquez pour agrandir l’image (TDD 2025/ crédit photo : Legi Team)

L’objet de cette conférence était de donner la parole à des enseignants et étudiants en Droit sur leur usage de l’IA dans le cadre de l’enseignement.
Les enseignants, notamment, ont répondu présents à notre appel, motivés et volontaires pour apporter leur expertise en la matière et démontrer que l’IA n’est pas nocive, à condition d’en encadrer les usages et d’en donner les clés méthodologiques.

Vous voici présenté un panel de retours d’expérience et de ce qui est déjà à l’œuvre au sein de l’enseignement supérieur.

Apprendre aux étudiants à interagir avec l’outil, à en tester les limites et à en corriger les erreurs.

Thibault Schrepel, professeur de droit à l’Université libre d’Amsterdam et affilié à Stanford, a mené une expérimentation pédagogique menée pendant deux ans sur l’usage de l’IA générative dans l’enseignement du droit [1].
Cette expérimentation tend à montrer que l’IA n’est ni une menace pour l’enseignement, ni une solution miracle. Elle souligne plutôt la nécessité de développer une véritable compréhension de l’IA : apprendre aux étudiants à interagir avec l’outil, à en tester les limites et à en corriger les erreurs. C’est dans ce dialogue critique que réside la plus-value pédagogique.

Enseigner un usage déontologique de l’IA ainsi que les cas d’usage.

Enke Kebede, intervenante à l’Hedac, depuis janvier 2024, elle enseigne l’IA à des élèves-avocats au sein de certaines des écoles d’avocats. Son constat : c’est une grande première pour certains d’entre eux puisque certaines universités interdisaient l’usage de l’IA dans le cadre des études. Pour les autres, ils n’utilisaient l’IA que pour des recherches juridiques. Aussi, dans ses cours, elle leur enseigne un usage déontologique de l’IA ainsi que les cas d’usage qu’ils pourront rencontrer dans leur pratique professionnelle future. Elle leur apprend également à prompter. Point de satisfaction, ces futurs professionnels apprennent vite et ont fait bien des progrès depuis janvier 2025 ;-)

Former massivement pour ne pas subir la révolution de l’IA.

Géraldine Vial, Professeure à l’Université de Grenoble, qui avec ses confrères, a pris conscience qu’avec la révolution de l’IA, l’enseignement ne pouvait plus se faire comme avant. Au lieu de subir cette révolution, ils ont choisi de l’anticiper en mettant en place le projet TEDIA (pour Transformation des études de Droit vers l’intelligence artificielle). L’objectif étant de former massivement les étudiants (dès la L2) et enseignants de la Faculté de droit de Grenoble à l’usage efficace et critique des outils d’IA existants sur le marché. Cette formation s’accompagne d’un laboratoire d’innovation pédagogique, d’une IA Week et depuis septembre 2025 d’une chaire AI-LegalTools. Également, une rencontre entre enseignants pour témoigner de leur(s) pratique(s) est prévue en juin 2026 à Grenoble (Le Village de la Justice en tiendra informés ses lecteurs ;-)
Ce nouvel enseignement proposé par l’Université de Grenoble s’adresse également à l’ensemble des professions juridiques (magistrats, avocats, notaires, OPJ,...).

L’IA est un facilitateur de réflexion.

Abdelaziz Ben Abid, alors étudiant à l’Université catholique de Lyon, a créé le club associatif JurisprudencIA. L’objectif est de créer un pont entre le Droit et l’IA ; faire de ce club un espace de réflexion et d’expérimentation. Pour initier les étudiants à l’IA, des conférences et des formations ont été proposées afin de mettre en lumière les risques et enjeux de cette dernière. Un des objectifs de ce club est de faire prendre conscience qu’il ne faut pas utiliser l’IA comme une béquille, ni tout le temps. Selon Abdelaziz Ben Abid, l’intérêt de l’IA n’est pas un moyen d’avoir des réponses, mais plutôt un moyen de se poser les bonnes questions. C’est un facilitateur de réflexion et il est très intéressant de se challenger avec l’IA, de discuter avec elle et savoir poser les bonnes questions. Une bonne question présuppose une certaine connaissance pour la réponse.

Face à l’IA, l’interdisciplinarité est importante, que ce soit au niveau de l’enseignement ou de la recherche.

Pierre Bordais et Régis Jacquin, enseignants à l’Université de Bourgogne Europe, ont décidé d’utiliser les IA génératives pour créer des outils pratiques à utiliser dans leurs cours (par exemple création d’un GPT personnalisé à utiliser dans le cadre de cas pratiques) ou hors des cours (par exemple pour organiser un planning de révision). Ce sont des outils sur mesure, gratuits, sans compte ou cession des données et qui fonctionnent sans connexion internet.
L’université a mis en place un pôle IA (qui regroupe tous les chercheurs toutes matières confondues de l’Université) pour acculturer l’ensemble des membres de l’université à l’IA. À l’intérieur de ce pôle, le projet AcademIA a été mis en place pour lever plusieurs centaines de milliers d’euros afin de mettre en place des formations IA dès la Licence. Au niveau L1, sont proposées des formations d’accès à l’IA pour leur expliquer aux étudiants les dangers, les enjeux éthiques et les opportunités dans leur utilisation. Au niveau L2, la formation (à distance et en présentiel) est certifiante à destination des étudiants et des professionnels. Ils sont formés aux IA génératives et autres avec des applicatifs, ce qui leur donne une maîtrise de l’outil. Au niveau L3, la formation permet aux étudiants d’avoir accès aux travaux de recherche et de comprendre ce qui est fait par la faculté en matière de recherche IA.
Face à l’IA, l’interdisciplinarité est importante, que ce soit au niveau de l’enseignement ou de la recherche.

Transmettre un enseignement plus pratique, plus professionnalisant.

Jòan Gondolo, Maître de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne, présente ce qui est mis en place à l’École de droit de la Sorbonne côté IA. Un observatoire de l’IA qui permet une recherche pluridisciplinaire (informaticiens, mathématiciens, philosophes, juristes et économistes), des levées de fonds et des formations (initiales et continues) d’actualité sur l’IA pour les étudiants. Au-delà de ces formations spécifiques, des cours sont dédiés à l’IA, dans lesquels les étudiants apprennent comment fonctionne un système d’IA, pour pouvoir comprendre ce qui doit être ensuite régulé. Ne pas comprendre comment cela fonctionne, ne permet pas de pouvoir règlementer ensuite. Il leur est également proposé de réaliser une solution IA sur un semestre.
Mise en place en 2025 d’une charte des usagers à destination des étudiants pour accompagner l’usage de l’IA avec des principes de nécessité, de plus-value, de vérification de transparence et de déclaration (si l’IA a été utilisée, à quel moment, pourquoi, quel prompt, etc.). L’École de droit travaille beaucoup avec les éditeurs juridiques pour tester en laboratoire leurs solutions d’IA génératives et pour trouver à l’avenir le déploiement au sein de l’école d’une ou plusieurs solution(s) d’IA générative pour permettre à tous les étudiants d’accéder aux IA génératives de manière efficiente et égalitaire. En effet, il y a un décalage entre les étudiants n’ayant accès qu’aux IA gratuites et ceux utilisant des IA génératives payantes d’éditeurs juridiques.
L’objectif de l’ensemble de ces initiatives est de permettre de transmettre un enseignement plus pratique, plus professionnalisant.

Ce que l’on peut retenir de la conférence.

  • Enseignants, étudiants doivent être acculturés, formés à la maîtrise des différents outils IA et comme le précise Jérôme Frizzera-Mogli, « il faut qu’ils aient envie d’enseigner et/ou apprendre autrement ».
  • Le retour d’expérience est fondamental, pour permettre aux enseignants de prendre connaissance des exercices, supports pédagogiques qu’ils peuvent proposer à leurs étudiants, de leur montrer l’étendue des possibles, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
  • Intégrer l’IA dans sa pédagogie permet de donner aux étudiants un enseignement plus pratique, plus professionnalisant.
  • L’enseignant peut utiliser l’IA dans sa pédagogie, même en cours magistral. L’effectif n’est pas un obstacle à une nouvelle approche pédagogique.
  • Les enseignants, comme les étudiants, doivent prendre conscience que le monde via l’IA va très vite. Comme le dit Jérôme Frizzera-Mogli : « Oui, c’est angoissant, mais il y a des opportunités à saisir ! »
  • Le rôle du pédagogue est d’accompagner les usages de l’IA pour déterminer quelles sont les bonnes et les mauvaises habitudes en la matière sur le court et le long terme. À quel moment on peut utiliser l’IA, à quel moment ce n’est pas nécessaire.
  • L’enseignant doit expliquer aux étudiants l’importance de faire le travail eux-mêmes. Ils ne doivent pas perdre en connaissance, pour ne pas perdre en compétence.
  • Il existe un vrai dynamisme et un enthousiasme du monde universitaire d’intégrer dans leur enseignement les divers outils, évolutions qui touchent et façonnent l’écosystème du Droit.
  • Les pôles d’enseignement supérieur (publics ou privés) peuvent devenir de puissants acteurs de la transformation de l’apprentissage du Droit, et par leurs formations initiales et continues, leurs travaux de recherche ont vocation à toucher un large public (étudiants, magistrats, notaires, juristes, avocats, gendarmes, etc)
  • L’IA ne remplacera pas la confiance que les personnes portent aux professionnels du droit.

Cette thématique vous intéresse, vous souhaitez aller plus loin ? Nous vous conseillons la lecture des articles suivants :

Vous pouvez également vous pré-inscrire au RDV des Transformations du Droit de novembre 2026 qui abordera à nouveau ces sujets pour "embarquer" étudiants et enseignants dans la transformation du Droit !

Marie Depay,
Rédaction du Village de la Justice.

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Notes de l'article:

[1Étude : "L’intelligence artificielle générative dans l’enseignement du droit : une expérience de deux ans avec ChatGPT" https://papers.ssrn.com/sol3/papers....

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