Le GAFI, qu’est-ce que c’est exactement ?
La mission du GAFI, le Groupe d’action financière, est de suivre l’argent pour démanteler les réseaux criminels.
Créé en 1989 à l’initiative du G7 et plus spécifiquement de la France lors du sommet dit "de la Grande Arche" (comprendre l’Arche de la Défense), le GAFI compte aujourd’hui 40 membres et un réseau mondial de plus de 200 juridictions représentant 99 % du PIB mondial.
Son outil principal : 40 Recommandations qui constituent les standards internationaux de lutte contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive, reprises sous l’acronyme LCB-FT.
Chaque année, le GAFI publie un rapport d’activité. Celui de 2024-2025, placé sous la présidence mexicaine d’Elisa de Anda Madrazo, dresse un bilan d’une année particulièrement active.
Voici les points essentiels à retenir, notamment pour les entreprises.
1. Des failles alarmantes dans les défenses mondiales.
Le chiffre est vertigineux : selon l’ONUDC, entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars sont blanchis chaque année dans le monde. Pourtant, le rapport révèle que la majorité des pays peinent encore à se défendre efficacement.
Sur le financement du terrorisme, 69 % des juridictions évaluées présentent des déficiences majeures dans leurs capacités à enquêter, poursuivre et condamner les financeurs du terrorisme.
Concernant les sanctions financières ciblées liées à la prolifération nucléaire, seulement 16 % des pays atteignent un niveau d’efficacité élevé ou substantiel.
Plus proche des préoccupations des entreprises, la fraude est désormais le deuxième délit précurseur de blanchiment le plus fréquent, mentionné dans 89% des rapports d’évaluation (soit 156 pays), juste derrière la corruption. C’est un signal fort : les entreprises sont en première ligne, à la fois comme victimes et comme vecteurs potentiels, involontaires, de blanchiment.
2. Les actifs numériques, toujours le maillon faible.
Le GAFI a été le premier organisme international à édicter des standards contraignants pour encadrer les actifs virtuels (cryptomonnaies, tokens, etc.). Son bilan 2025 sur ce sujet est en demi-teinte.
D’un côté, des progrès réels : parmi les 67 juridictions identifiées comme ayant une activité significative en crypto-actifs, 57 ont mis en place ou sont en cours d’adoption de la « Travel Rule », cette règle qui impose la transparence des informations sur l’émetteur et le bénéficiaire d’un paiement en cryptomonnaie. Le Forum 2025 de TRACFIN en a notamment fait mention.
De l’autre, le tableau global reste préoccupant : 3 juridictions sur 4 dans le réseau mondial du GAFI sont non conformes ou partiellement conformes à la Recommandation 15 sur les actifs virtuels.
Pour une entreprise qui utilise ou envisage d’utiliser des cryptomonnaies dans ses transactions, cela signifie que le risque de se retrouver mêlée à des flux financiers illicites reste significatif selon la juridiction concernée.
3. La transparence des paiements transfrontaliers renforcée.
Bonne nouvelle pour les entreprises opérant à l’international : en juin 2025, le GAFI a finalisé une mise à jour majeure de sa Recommandation 16 sur la transparence des paiements. L’objectif est de savoir, pour tout virement transfrontalier, qui envoie l’argent et qui le reçoit, en clarifiant les responsabilités des établissements financiers intermédiaires.
Cette réforme, menée dans le cadre de la feuille de route du G20 pour les paiements transfrontaliers, vise à rendre ces flux « plus rapides, moins chers, plus transparents et plus inclusifs ». En pratique, cela se traduira par davantage d’exigences d’informations dans les messages de paiement. Les trésoriers et responsables financiers des entreprises devront en anticiper les implications opérationnelles avec leurs banques partenaires.
4. Le blanchiment via les sociétés écrans, un risque toujours présent.
Le rapport consacre une section importante aux mécanismes sophistiqués de financement de la prolifération et d’évasion des sanctions. Les techniques utilisées illustrent parfaitement les vulnérabilités que les entreprises doivent surveiller :
- 80 % des cas impliquent des sociétés-écrans ou des sociétés-façade dans plusieurs juridictions ;
- plus de 70 % comportent une composante commerciale (fausses factures, marchandises à double usage) ;
- 45 % font intervenir des intermédiaires professionnels : avocats, experts-comptables, prestataires de services aux entreprises.
Ce dernier point concerne directement les juristes et conseils d’entreprise : ils peuvent être utilisés, à leur insu, pour structurer des opérations illicites. Les obligations de vigilance (LCB-FT) applicables aux professionnels du droit et du chiffre ne sont pas de simples formalités administratives, elles constituent une protection et doivent être vécues comme telle.
5. La liste grise : un outil de pression qui fonctionne.
Le GAFI maintient une « liste grise » des pays sous surveillance renforcée.
En 2024-2025, 5 pays en ont été retirés après avoir corrigé leurs déficiences : la Croatie, le Mali, la Tanzanie, les Philippines et le Sénégal.
Simultanément, 11 pays sur la liste ont amélioré leurs capacités d’enquête et de poursuite en matière de blanchiment.
Pour les entreprises ayant des activités dans ces pays, la dynamique de la liste grise est un indicateur concret du niveau de risque pays à intégrer dans leur cartographie des risques de conformité.
Conclusion : ce que cela change pour votre entreprise.
Le rapport du GAFI n’est pas un document réservé aux banques et aux régulateurs. Il dresse en réalité une cartographie des risques financiers mondiaux qui concerne tout dirigeant ou juriste d’entreprise :
- La fraude est partout et les entreprises sont des cibles autant que des points d’entrée potentiels pour le blanchiment ;
- Les cryptomonnaies restent un terrain à risque élevé, à utiliser avec une due diligence renforcée ;
- Les paiements internationaux vont devenir plus contraignants en termes de traçabilité : mieux vaut l’anticiper ;
- Les tiers et intermédiaires (avocats, comptables, agents commerciaux à l’étranger) doivent faire l’objet de vérifications approfondies.
La LCB-FT n’est plus l’apanage des services de conformité des grandes banques. Elle est progressivement devenue une responsabilité partagée par l’ensemble des acteurs économiques. Comprendre les grandes orientations du GAFI, c’est se donner les moyens d’anticiper les évolutions réglementaires avant qu’elles ne s’imposent.


