« On joue à Tetris toute la journée pour essayer de faire rentrer des détenus dans des cellules alors qu’on n’a plus de place » [1]. Agacé, excédé et épuisé par la surpopulation carcérale et le sous-effectif, le lundi 27 avril 2026, le syndicat de UFAP-UNSA [2] a appelé à la grève partout en France. Alors, en cette fin avril 2026, ce sont environ 22% des établissements français qui étaient bloqués pour réclamer d’urgence des mesures contre la surpopulation carcérale et le sous-effectif [3].
En effet, la France, troisième pays européen à avoir la densité carcérale la plus élevée après la Slovénie et Chypre [4], bat de nouveau records.
Le 1er mars 2026, la chancellerie a publié son rapport dans lequel 87 120 détenus sont recensés en France pour seulement 63 353 places [5]. Autrement dit, ce sont près de 25 000 places qui manquent pour accueillir dignement les personnes détenues et désengorger les prisons.
Malheureusement, ces chiffres ne sont pas nouveaux, l’Observatoire International des Prisons (OIP) dénonce une surpopulation carcérale chronique qui remonte bien avant 1990, où le taux d’occupation atteignait déjà 124% [6].
C’est donc face à l’inaction de l’État que les surveillants se mobilisent cette semaine, espérant obtenir une réponse adaptée avant l’asphyxie totale du milieu carcéral.
Analyse des raisons du mal-être carcéral...
I. L’état des prisons françaises.
Les conditions de détention des prisons françaises ont largement été dénoncées par les syndicats, les ONG et les institutions européennes. Récemment, le comité européen de prévention de la torture (CPT) du Conseil de l’Europe s’est dit très préoccupé par l’état des établissements pénitentiaires.
En effet, le taux d’occupation globale était de 137,5% dans les prisons françaises le mois dernier.
Face à ce constat, plusieurs mesures avaient été prises par le gouvernement.
- En 2017 – 2018, 15 000 places annoncées pour alléger les prisons. Or, huit ans après, seul un tiers a en réalité vu le jour.
- En mai dernier, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, avait annoncé l’ouverture de 3 000 places dans les prochains mois. Mais cette mesure apparait très légère à côté des 25 000 places nécessaires en pratique.
- Courant juin, un projet de loi sur l’exécution des peines doit mettre un terme à la pratique des matelas posés au sol dans les cellules et un taux d’accueil maximal doit être fixé. Mais ce projet de loi n’a pas encore été présenté en conseil des ministres et doit encore être débattu au Parlement. Il est alors loin d’être mis en place.
Par ailleurs, selon les syndicalistes, les mesures proposées ne résoudront qu’une infime partie de toute la défaillance du système carcéral. En effet, il existe un adage selon lequel « plus on construit, plus on enferme ».
Si le projet de loi venait à être adopté et qu’un seuil maximal d’accueil était fixé, il sera nécessaire de développer massivement et urgemment les alternatives à l’emprisonnement comme :
- le bracelet électronique ;
- le sursis probatoire ;
- les travaux d’intérêts généraux (TIG) ;
- ou encore le placement extérieur.
Finalement, l’apport des solutions par le gouvernement doit se faire sans attendre aux vues des conditions désastreuses dans lequel détenus et surveillants vivent, il en va d’une mission de sécurité publique.
II. Du côté des détenus, des conditions de détention indignes.
Les conditions de détention sont alarmantes dans tous les établissements pénitentiaires, mais plus encore dans les maisons d’arrêt qui accueillent principalement les prévenus.
Partout en France, de nombreux détenus doivent subir :
- Un partage de cellule, en violation du principe d’encellulement individuel ;
- De nombreux détenus sont réduits à partager une cellule de 9m² pour 3 personnes ;
- 6 500 détenus dorment sur des matelas au sol ;
- Une présence avérée de nuisibles : punaises de lit, cafard, rats, et autres types d’indésirables ;
- Installations électriques dangereuses, entrainant des risques d’incendie ;
- Une vétusté du parc carcéral marqué par l’insalubrité, moisissures, fuite d’eau, fenêtres cassés, chaises détruites, manque de matériel ;
- Une manque de produits d’hygiène ;
- Une difficulté à maintenir des liens familiaux : des distances longues pour un parloir, des rapprochements familiaux difficiles, des transferts ralentis, une réduction des temps de visites ;
- Un manque d’activités et une carence dans la réinsertion ;
- des difficultés dans l’accès aux soins.
En bref, les prisonniers se voient privés de leur droit au respect de la dignité humaine, alors même que certains sont toujours en l’attente de leur jugement, donc présumé innocent [7].
Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) a récemment dénoncé ces conditions, qualifiant d’ « entrepôt humain » [8] les prisons françaises si rien ne changeaient.
En conséquence, la surpopulation carcérale ne fait qu’augmenter les tensions, dans un environnement déjà hostile qui peine déjà à accomplir sa mission de réinsertion.
III. Du côté des agents pénitentiaires, des conditions de travail dégradées.
Face à ce nombre de détenus s’érige une autre difficulté : le sous-effectif des surveillants.
Dans toute la France, ce sont environ 5 000 postes vacants chaque jour dans le milieu carcéral. Ce chiffre, déjà élevé, est pourtant largement en dessous de la réalité puisqu’à ce nombre doit être rajouté tous les postes des surveillants absents d’épuisement [9]. L’organisation au sein des prisons est totalement dépassée, par manque de moyens humains et matériels.
Mais le nœud du problème selon l’UFAP-UNSA Justice, c’est le manque de moyen financier. La loi de finance et du budget n’accorde pas suffisamment pour combler les emplois vacants. L’école nationale d’administration pénitentiaire (ENAP) où sont formées les nouvelles recrues, est sous-dimensionné au regard des besoins et de la formation.
De fait, les syndicalistes réclament un plan massif de résorption des emplois vacants afin de recruter plus et former mieux.
Conclusion.
La surpopulation carcérale entraîne un dysfonctionnement de toute la chaîne carcérale.
Les détenus sont les premiers impactés avec des conditions de détention difficiles à endurer. Les proches pâtissent des conséquences avec des liens familiaux altérés.
L’évolution de la jurisprudence révèle l’indignité des conditions de détention, qu’il s’agisse des juridictions administratives ou de la Cour européenne des droits de l’Homme.
Mais les agents pénitentiaires souffrent également de la situation. Autant dire que le système vacille.
Pourtant, les solutions existent. Il est grand temps de privilégier les alternatives à l’isolement pour les petites peines.
Il faut revenir au principe en matière de détention provisoire : le principe reste la liberté, la détention l’exception.
Enfin, l’instauration d’un numerus clausus (pas d’entrée sans sortie) pourrait être salutaire. Il ne manque plus que le courage politique.



