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L’imposture d’une certaine médiation.

Par Loïc Tertrais, Avocat.

La médiation n’est pas une technique ou une posture. C’est une attention profonde aux personnes.

Maître Fulano demanda à son collaborateur de l’accompagner à une réunion d’expertise judiciaire.
Son collaborateur s’appelait Maître Jacques. Peut-être trop imprégné de téléfilms judiciaires américains, Maître Fulano avait pris l’habitude de l’appeler Jack. -Vous venez avec moi à cette expertise Jack ? Habituellement, il aimait se déplacer seul. Cette fois-ci, il se sentait rassuré d’arriver en force. Était-ce à cause des enjeux du dossier ? Était-ce pour bénéficier du coup d’œil perçant qu’il admirait chez son bras droit, dans une affaire où son client était en situation délicate ? Sans doute un peu à cause des deux .

Maître Jacques se laissait appeler Jack. Il avait la simplicité de ceux qui s’imposent par leur personnalité et non par leur titre.

Les deux hommes arrivèrent dans une salle de réunion flambant neuve. Chacun avait à sa disposition bloc note et bouteille d’eau. Maître Fulano apprécia la qualité de l’accueil.

Un mec qui écoute

L’expert judiciaire exposa sa thèse devant un parterre composé d’avocats, d’experts et de quelques clients venus se perdre dans cet aréopage de savants en tout genre. Très vite le ton des échanges devint houleux. Les avocats interrompaient l’expert pour contester sa position quand l’intérêt de leur client était mis à mal. Les arguments techniques et juridiques pleuvaient de tous côtés. L’expert, imperturbable, s’arrêtait un instant lorsque la contradiction couvrait son discours, laissait son interlocuteur parler et concluait l’intervention par un "Je vous entends, je vous entends" . Puis, il poursuivait son raisonnement comme si de rien n’était.

L’expert judiciaire menait, en réalité, la séance tambour battant. La réunion d’expertise fut bouclée en une heure trente.

Maître Fulano était frappé par la sérénité apparente de l’expert. Il avisa son collaborateur à la sortie de la salle de réunion : "- Vous avez-vu Jack, le calme de l’expert ? Cela ne m’étonne pas. J’ai vu dans ses titres qu’il était médiateur. Un médiateur, c’est un homme de dialogue et de concertation. Pas d’énervement."
Maître Fulano lu dans les yeux de Jack cette lueur qu’il connaissait trop bien. Une sorte de plissement moqueur qui fleurait la désapprobation. Cela promettait une explication franche sur le chemin du retour.

Une fois en voiture, Maître Fulano ne put s’empêcher de s’exclamer : "- Cet expert, tout de même, qu’elle force tranquille ! Vous ne trouvez pas Jack ?"
Jack ne le trouvait manifestement pas. Il passa la main gauche dans sa mèche rebelle et répondit. "- C’est quoi un médiateur ? Un mec qui écoute."

Maître Fulano ne tressaillit pas au mot "mec". Cela faisait maintenant plusieurs mois qu’il pratiquait son collaborateur et son vocabulaire toujours un peu limite venant de la bouche d’un avocat. Maître Fulano qui était plutôt "ancienne école", mettait un point d’honneur à garder un beau parler. Mais l’intelligence extravagante de son collaborateur excusait à ses yeux ses écarts de langage.
Jack poursuivait déjà : "- Et un mec qui écoute c’est quoi ? Pas un gars qui débite un laïus préparé à l’avance, mais une personne qui plante son regard dans le vôtre lorsque vous vous adressez à lui. Quelqu’un qui fixe toute son attention à son interlocuteur et à ce qu’il lui débite.

Les "je vous entends" ânonnés par l’expert ressemblaient à des "allez-vous faire foutre". Des formules posées dans les formes de la médiation mais qui transpiraient l’indifférence voire le mépris."

Un magistral bras d’honneur.

Maître Fulano voulut prendre la parole mais rien ne pouvait arrêter le plaidoyer de Jack : "- Vous avez comme moi suivi les contestations élevées par plusieurs avocats. Le sérieux des éléments avancés aurait dû conduire l’expert judiciaire à s’interroger sur le bien-fondé de ses conclusions. Or, il n’a jamais répondu à ses contradicteurs comme si il ne les avaient pas entendus. Notre expert est manifestement rompu aux techniques de la médiation. Il s’en est servies non pour avancer en profondeur sur les désaccords mais pour boucler son expertise en faisant un magistral bras d’honneur aux personnes présentes. Bras d’honneur dans les formes, certes, mais bras d’honneur tout de même."

Arrivés à destination. Maître Fulano gara son SUV dans le parking souterrain du cabinet. La manœuvre mis fin à la diatribe de Jack.

En soirée, Maître Fulano reçu un mail de son collaborateur. Il l’attendait car il manquait une péroraison à cette catilinaire de tire abrégée par un coup de frein à main.

L’épilogue de Jack était assez bref : "- Maître Fulano, l’esprit de la médiation n’est pas avant tout une technique, ou une posture. C’est essentiellement une attention profonde aux personnes. Un philosophe a écrit "Le secret du génie, c’est l’attention" [1]. Et ce n’est sans doute pas donné à tout le monde. Ainsi, "Il y a très peu de gens qui ont cette capacité de posséder un don d’amour, c’est-à-dire quelque chose de l’ordre de l’attention, de l’écoute, de l’acceptation inconditionnelle à donner à l’autre, sans contrepartie" [2]."

Revoyant l’attitude de l’expert judiciaire qu’il avait un peu trop vite admiré, Maître Fulano jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

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67 votes

Notes :

[1Henri BOUCHER - Les pensées, maximes et réflexions (1866).

[2Jacques Salomé - Vivre à deux (2004).


Vos commentaires

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  • Dernière réponse : 5 octobre à 09:03
    Le 3 octobre à 22:44 , par elvirevignon

    En d’autres termes, lorsqu’une personne agit avec une casquette, elle ne doit pas utiliser son autre casquette de médiateur pour manipuler l’auditoire. Le risque qu’elle court ainsi est de se discréditer d’avance, comme médiateur.
    La posture inappropriée de médiateur qu’elle avait eu en fera un imposteur plus tard.
    Plus généralement, l’écoute devrait être de mise en toute circonstance dès lors que l’on s’adresse à un auditoire.
    Moralité : humilité, compétence et bonne mesure.

    • Le 5 octobre à 09:03 , par Loïc TERTRAIS
      écoute

      Oui, et au delà de la casquette ou de la qualité (expert ou médiateur), je vous rejoins sur la nécessité de l’écoute en toutes circonstances....car "Il faut écouter ceux qui parlent, si on veut en être écouté" - La Rochefoucauld

  • Dernière réponse : 19 septembre à 11:16
    Le 19 septembre à 10:07 , par Franck SPRIET

    Merci pour votre article lu ce jour ; il résonne pour moi de manière particulière ayant suivi une conférence hier soir sur "l’enracinement" selon la philosophe Simone Weil et le conférencier de souligner que, pour elle, le plus important est de porter "attention". Cela parait simple mais si exigeant, n’est ce pas ? Franck Spriet, Avocat

    • Le 19 septembre à 11:16 , par Loïc TERTRAIS
      Simone Weil & l’attention

      Merci pour votre commentaire.

      Simone Weil a de très belles réflexions sur les besoins de l’âme dans l’Enracinement. L’attention, la clef "impulsive et déterminante" selon notre vocabulaire de juristes, de toute activité humaine.

      L’attention, ni volontarisme, ni abandon, mais une disponibilité profonde et active ? Simple mais si exigeant comme vous le rappelez justement.

      Quelques extraits choisis de Simone Weil pour nous donner le goût de l’attention :

      "L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité."

      "Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries du style et toutes les défectuosités de l’enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s’est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie n’a plus été disponible pour la vérité. "

      "Vingt minutes d’attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire avec le sentiment du devoir accompli : « J’ai bien travaillé. »
      « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. »

      "Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse."

  • Dernière réponse : 18 septembre à 09:41
    Le 17 septembre à 22:26 , par Michel
    Du beau parler...

    Il faut écrire aréopage et non "aéropage" . J’aime, aussi, les belles-lettres - et les conclusions soignées.

    • Le 18 septembre à 09:41 , par Loïc TERTRAIS
      L’imposture d’une certaine médiation

      Merci pour votre remarque.

      "Quelquefois, la langue me fourche et au lieu de dire : ami d’Honfleur, je dis : fleur d’ami d’Hon ! " (Alphonse Allais)

      Je demande à la rédaction du Village de la Justice de corriger la faute.

  • Dernière réponse : 10 septembre à 15:37
    Le 10 septembre à 15:00 , par GFilleau
    Titre équivoque ?

    Bonjour,

    Merci de votre texte, truculent.
    Cependant, et bien que j’aie lu avec attention votre texte, je n’ai pas saisi le contexte.
    S’agit-il d’une médiation (judiciaire par exemple) ou bien d’une expertise judiciaire ?
    Bien à vous.

    • Le 10 septembre à 15:37 , par Loïc TERTRAIS
      L’imposture d’une certaine médiation

      Merci pour votre commentaire. Vous pourrez lire en début de chronique que Maître FULANO demande à son collaborateur de le suivre en expertise judiciaire. Ils rencontrent donc un expert judiciaire, médiateur par ailleurs, qui agissait bien comme expert judiciaire.

      Reste que ses "je vous entends" répétitifs empruntés à une certaine technique de médiation n’étaient cependant qu’une manière formelle d’écoute, et de désamorçage de contestation ,dans le seul dessein d’avoir à éviter toute discussion en profondeur.

      L’attitude de cet expert pourrait se résumer en une formule, pardonnez moi l’expression : "Quand le je vous entends signifie j’en ai rien à faire."

      Ce qui signifie qu’un interlocuteur silencieux mais avec des yeux attentifs est plus à l’écoute que celui qui rabâche ou utilise des expressions toutes faites sans rien écouter en réalité.

  • Le 7 septembre à 18:46 , par COLLEU Marie Noëlle
    Cherchez l’imposture !

    Il ne me semble pas que cet expert ait été présent à cette réunion en tant que médiateur. Il réunissait les parties en tant qu’expert judiciaire pour rendre un avis technique alors que le médiateur est impartial, neutre ; il ne prend pas partie.

    Des avocats sont aussi médiateurs , pour autant , ils ne feront pas toujours preuve de bienveillance dans l’exercice de leur métier, quand il s’agit défendre leur client.