Innovation pédagogique dans le monde du droit : les plus jeunes sont-ils prêts ?

Les évolutions que connaissent depuis quelques années les professions du droit ont remis en perspective les questions relatives à la pratique des professionnels, mais aussi, au fur et à mesure, celles concernant l’apprentissage des métiers ou du droit lui-même. Ces transformations demandent du temps et de la réflexion, mais certaines initiatives sont aujourd’hui en place au sein des universités ou des écoles de formation. Le 5ème rendez-vous de l’innovation pédagogique en droit, organisé au mois de mai dans les locaux d’EY Société d’Avocats, a justement été l’occasion d’illustrer les nouveaux formats possibles.
Néanmoins, si les responsables pédagogiques souhaitent proposer de nouvelles méthodes d’apprentissage et de nouvelles compétences, encore faut-il qu’elles soient parfaitement acceptées par les étudiants.

Former pour réinvestir le chapitre du numérique.

Il serait le juriste nouvelle génération dans les prochaines années : le juriste augmenté. Fort de son savoir juridique, il aura aussi besoin des compétences numériques pour maîtriser les outils qui seront à sa disposition (ou qu’il aura mis en place pour déléguer ses tâches les plus simples), mais aussi de compétences business, management, communication, tout en sachant travailler de manière collaborative avec ses collègues. Si certaines de ces connaissances s’apprenaient parfois sur le tas, par le biais de l’expérience professionnelle, le « juriste augmenté » est aujourd’hui le modèle plébiscité, pour garantir l’évolution des professions du droit.

Du côté des universités, les nouvelles offres de formation, visant à impliquer les futurs professionnels dans le monde numérique, se placent en fin de cursus. Un tel objectif passe d’une part par la matière juridique elle-même, en permettant aux étudiants d’avoir accès à une formation au droit numérique, ce qui a motivé Stéphane Prévost, Rédacteur en chef de la revue Dalloz IP/IT, à participer à la création du DU Droit du numérique de la faculté de Reims.

D’autre part, il est essentiel, pour les responsables pédagogiques présents, de sensibiliser les étudiants au rôle du juriste dans la construction d’outils technologiques. Dans le cadre du DU Justice prédictive et Legal Tech de l’Université de Nîmes, Guillaume Zambrano forme ainsi ses étudiants « aux premiers principes technologiques et mathématiques, pour qu’ils puissent m’aider dans mes recherches sur l’intelligence artificielle ». Pour le Maître de conférence, « si nous voulons progresser dans l’intelligence juridique artificielle, il faut que le juriste se saisisse de la question car les ingénieurs ne pourront pas le faire. »

« Si nous voulons progresser dans l’intelligence juridique artificielle, il faut que le juriste se saisisse de la question. »


Plus généralement, l’utilisation de ces nouvelles technologies fait naître de nouvelles questions juridiques, auxquelles les travaux universitaires et les juristes formés pourraient apporter des réponses. Comme le souligne Julie Chapenet, coordinatrice de la Fablex DL4T et chercheuse auprès de l’Université de Nice, « les algorithmes dans les administrations sont producteurs de normes. Le problème est que les algorithmes sont faits par des ingénieurs, et les juristes sont laissés à la marge. Il nous faut réinvestir ce chapitre. »

Sécuriser le développement de ces nouvelles technologies nécessite donc l’implication des juristes obligatoirement formés pour appréhender la technique, les enjeux, ainsi que la collaboration et le dialogue avec les ingénieurs. « Le juriste dans les écosystèmes d’innovation était toujours le parent pauvre, perdu ou oublié » confirme Catherine Ledig, directrice du DU Cyberjustice, Enjeux numériques de la justice et du droit à l’Université de Strasbourg, relevant que le triptyque indispensable sera le juriste, l’ingénieur et le business développeur. « Il faut aussi former les juristes à détecter les biais des machines : le robot n’est pas parfait ».

Ces exemples tendent une nouvelle fois à prouver que le juriste a donc son rôle à jouer dans le développement de ces nouvelles technologies, pas seulement en tant qu’utilisateur, mais aussi en tant qu’expert.
Pourtant, les futurs professionnels ne semblent encore que peu convaincus. Alors que Guillaume Zambrano avait lui-même constaté « une certaine allergie » de ses élèves à ces compétences non-juridiques, les différents changements menés dans certaines écoles d’avocats démontrent que les plus jeunes sont difficiles à convaincre.

Des élèves qui « veulent avant tout être avocats ».

Karine Losfeld, Directrice de l’IXAD (l’école d’avocats de Lille), en a fait le constat lorsqu’elle a mis en place le nouveau cursus de formation, qui prendra définitivement effet en 2020. La prochaine promotion aura ainsi 2 journées de cours par semaine, et les 3 autres jours leur laisseront la possibilité de travail, d’effectuer des stages ou des cours supplémentaires. Plusieurs parcours seront mis en place, dont quatre au choix, permettant aux élèves de s’intéresser de plus près au numérique, mais aussi à la compliance ou encore aux MARD. L’école va également créer une structure qui permettra aux élèves-avocats d’être des « flying lawyers » : Ils seront ainsi à la disposition des 4.500 cabinets du barreau afin de les aider ponctuellement, contre une indemnisation. L’IXAD a également un partenariat avec l’EDHEC, ainsi qu’avec EuraTechno, qui permettra d’incuber les « bonnes idées » des élèves-avocats.

Sauf que cette volonté de « dépoussiérer la formation » ne semble pas rencontrer un vif engouement chez les élèves, « qui veulent avant tout être avocats », souligne Karine Losfeld.
Ce constat a notamment été illustré par une épreuve de mise en situation déjà testée cette année : sur trois semaines, les élèves-avocats devaient imaginer la création de leur cabinet, puis pitcher le projet devant un jury. Si l’exercice a été réalisé, « ils ont vu ça sur du court terme », avec pour véritable objectif la notation, sans être particulièrement motivés à l’idée de poursuivre leur projet à la sortie de l’école.

« Sur les 68.000 avocats en France, combien innovent aujourd’hui ? »


Il faut néanmoins remettre en perpective cette réticence globale, car comme le souligne Patrick Delahaye, Président de l’IXAD et de l’Association des écoles d’avocats, « il y a trois ou quatre mois, leur objectif était de décrocher un examen pour rentrer dans une école. Et tout de suite, on leur demande d’innover. » Ce décalage dans les attentes des élèves s’inscrit également dans un contexte plus général : « Sur les 68.000 avocats en France, combien innovent aujourd’hui ? confirme Mélanie Parnot, Directrice de l’Incubateur du barreau de Montpellier. Nous sommes très loin d’une démarche globale, nous ne pouvons donc pas en vouloir aux élèves-avocats de ne pas y aspirer. Il ne faut pas être impatient, il faut être déterminé. »

Le témoignage d’Enke Kebede, directrice de l’ERAGE, tend à prouver ce besoin de persister. Après avoir initié la transformation de sa formation il y a quatre ans, « c’est la première année où les changements sont complètement acceptés ». Alors qu’elle a dû faire face à des réactions ouvertement négatives la première année, la directrice confirme qu’il faut persévérer, et « jouer aux parents face aux enfants : ‘moi je sais ce dont le marché a besoin’. Et nous avons réussi à faire coder des avocats sans jamais parler de code ! Mais il faut être créatif ». Et les élèves-avocats bénéficient de cette transformation, car leurs profils sont très demandés par les cabinets recruteurs : « Nous formons des personnes qui participent à la transformation des cabinets d’avocats ».

« Nous formons des personnes qui participent à la transformation des cabinets d’avocats. »

Et les nouveaux formats d’apprentissage ?

L’innovation pédagogique passe non seulement par de nouvelles compétences à transmettre, mais aussi par les méthodes utilisées pour acquérir les compétences. Mélanie Parnot a ainsi fait part de sa volonté d’expérimenter, par le biais d’un partenariat entre l’Incubateur de Montpellier et une faculté de droit, le modèle utilisé par la Team Academy.

Sur une durée de trois ans, la formation se fait ainsi sans cours et sans professeurs, mais avec un ensemble d’outils qui font de l’apprenant le moteur de son propre apprentissage. C’est en déterminant dans un premier temps sa vision, ses perspectives, ses objectifs, puis en mettant en action ses projets et en étudiant ses expériences, que l’élève apprend ce dont il a besoin. « A partir du moment où l’individu sait pourquoi il a envie d’apprendre, parce qu’il a un objectif, qu’il a défini lui-même, ils incarnent leur projet et ils ont envie d’apprendre et d’acquérir les compétences qu’ils sont eux-mêmes allés chercher » observe Mélanie Parnot.

De son côté, Open Law a décidé de se pencher sur le mouvement de la gamification, et de son application possible à la formation juridique. Au mois de septembre, un hackathon est ainsi organisé à Strasbourg, afin de réfléchir à l’utilisation des mécanismes de jeu dans l’apprentissage des hard skills comme des soft skills, et leur impacts sur la formation des futurs juristes. « Nous sommes à l’avant-poste de ce qui se fera demain, conclut Sumi Saint-Auguste, vice-présidente d’Open Law et responsable du Lab Innovation du groupe Lefebvre-Sarrut. Nous sommes encore en décalage, mais nous sommes dans notre rôle d’évangéliser. »


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Voici le replay de la conférence "Ecoles des professionnels du droit : aller vers la pluridisciplinarité", qui s’est tenue lors du Village de la Legaltech 2018 avec Pierre Berlioz, Directeur de l’EFB - Enke Kebede, Directrice de l’ERAGE - Maryse Carmes, Maître de conférence CNAM - Stéphane Baller, Université Panthéon-Assas, Co-directeur du DU Transformation Digitale du Droit & Legaltech - Mélanie Parnot, Présidente de l’incubateur du Barreau de Montpellier ainsi que Dan Kohn, Administrateur Open Law et modérateur.


Clarisse Andry
Rédaction du Village de la Justice

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