En guise d’introduction : deux sœurs latines sous influences culturelles différentes.
Deux pays de langue latine, fortement attachés aux traditions, reliés par une histoire commune et une riche culture avec de nombreux points commun, l’Italie et la Roumanie se distinguent aujourd’hui par la terminologie employée dans la lutte contre le féminicide. Même si l’objectif reste le même, à savoir lutter contre les violences extrêmes faites aux femmes, les termes employés pour nommer le phénomène socio-culturel et politico-juridique de l’assassinat des femmes en raison de leur sexe par les Italiens et les Roumains ne partagent pas la même origine.
Les Italiens préfèrent le terme femminicidio, suivant le modèle morphologique des langues latines imposé par l’anthropologue mexicaine Marcela Lagarde y des Los Ríos qui avait choisi de créer le terme feminicidio dans les années 1990 sur le modèle de l’anglais femicide employé par Diana Russel lors du Tribunal international des crimes contre les femmes (4-8 mars 1976, Bruxelles). Marcela Lagarde y des Los Ríos avait choisi d’employer ce terme pour parler des assassinats commis contre les femmes de Ciudad Juarez et de la responsabilité de l’État qui n’avait pas mis en œuvre toutes les mesures nécessaires pour prévenir et combattre ce phénomène. L’anglais femicide ne comprenait pas ce sens politique et dénommait les meurtres des femmes en raison de leur sexe comme faisant partie d’un ensemble de pratiques culturelles machistes. Par la suite, d’autres pays latino-américains ont choisi d’intégrer le calque femicidio à partir du terme anglais dans leurs législations et dans leurs vocabulaires juridiques : Argentine, Chili, Équateur, Panama, Uruguay, Venezuela (Voir l’article Le féminicide au XXIe siècle, analyse multilingue en "jurilinguistique affective"). Le débat entre les partisans des deux termes, feminicidio et femicidio, et leurs conséquences juridiques et politiques fait rage depuis des décennies en Amérique du Sud, sans qu’il soit exporté en Europe ou dans les organisations internationales comme l’ONU (Organisation des Nations Unies) et l’OMS (Organisation mondiale de la santé) qui continuent d’employer les deux termes comme synonymes ou préfèrent le terme fémicide (OMS).
Les Roumains choisissent l’anglicisme femicid, fémicide, dans un projet de loi qui a été déposé en octobre dernier [1] et qui semble ignorer une bonne partie de l’historique et de l’évolution sémantique, juridique et politique de ce terme-concept. L’avis favorable du Conseil législatif roumain du 10 novembre 2025 [2] reprend le terme femicid sans aucune référence au terme feminicid pourtant utilisé dans les médias roumains [3]. Le ministre roumain de la Justice avait employé en juillet le terme feminicid lorsqu’il avait déclaré qu’il est en train de réfléchir à la solution de l’incrimination du féminicide [4].
Le féminicide en Italie.
À la fin du mois de novembre 2025, l’Italie devient le deuxième pays européen à intégrer le terme femminicidio dans son vocabulaire juridique. En juillet 2023, la Belgique avait brisé la glace européenne et fait voter dans son parlement la première loi contre les féminicides dans l’Union européenne ; le mot féminicide devenait un terme juridique dans le français de Belgique. En mars 2025 le gouvernement italien avait approuvé un projet de loi sur la prison à perpétuité pour les meurtriers qui assassinent des femmes en raison de leur sexe [5] transformant ainsi le féminicide en un crime à part entière [6]. En juillet, le Sénat approuvait l’entrée dans le Code pénal du crime de féminicide [7]. Cette révolution juridique et terminologique à l’italienne s’inscrit dans la nécessité d’agir contre les violences extrêmes faites aux femmes : en 2022 le nombre des féminicides en Italie avait augmenté [8]. Adopté à l’unanimité, cette loi montre la cohésion politique des Italiens sur le sujet du féminicide [9].
Dans le monde francophone, les chercheurs canadiens s’interrogent aujourd’hui sur la progression de la juridicisation de ce terme dans leur pays : « Au Canada, nous restons dans l’euphémisme. Dans l’homicide « non qualifié ». Dans le refus de dire qu’il existe un lien entre la condition de femme et le risque de mourir sous les coups d’un partenaire. L’Italie agit contre les féminicides, qu’attend le Canada pour en faire autant ? » [10].
Le "fémicide" en Roumanie.
Au mois d’octobre 2025 les parlementaires roumains ont commencé à travailler sur un texte de loi contre le « fémicide », ou femicid en roumain, un projet qualifié d’historique en Roumanie [11]. Dans ce texte [12], le terme préféré pour nommer l’assassinat des femmes en raison de leur sexe a été calqué sur l’anglais femicide, malgré une tradition francophone, tant juridique que linguistique, vieille de trois cents ans et qui aurait voulu qu’en roumain l’on choisisse le terme néologique feminicid, employé par les médias roumains depuis quelques années, en suivant le modèle du français féminicide et des autres cognats latins. Les 273 signataires de ce projet de loi proposent, ainsi, des peines privatives de liberté de 15 à 25 ans ou même la prison à perpétuité pour les auteurs de femicid qu’ils définissent comme « le meurtre intentionnel d’une femme ou la mort d’une femme résultant de pratiques qui causent des dommages aux femmes, que le meurtre ou les pratiques préjudiciables soient commis par un membre de la famille ou par un tiers » [13]. Il s’agit de l’initiative législative ayant recueilli le plus grand nombre de soutiens dans l’histoire du Parlement roumain démocratique après la chute du régime communiste en 1989.
L’intitulé de ce projet de loi, « D’abord la Femme », « Întâi Femeia » en roumain, n’est pas sans rappeler le slogan américain « America First », inventé par le président Woodrow Wilson lors de sa campagne électorale de 1916 pour souligner sa volonté de ne pas impliquer son pays dans la Première Guerre mondiale, et réutilisé par l’actuel président des États-Unis, Donald Trump, dans sa campagne présidentielle de 2016. L’emploi de la première lettre majuscule « Femeia », Femme, est inhabituel et rappelle à la fois les règles d’écriture de l’anglais où les majuscules sont utilisées pour les substantifs communs à l’intérieur des titres, et peut-être aussi une volonté de marquer l’importance accordée aux femmes par les signataires de ce projet de loi, quitte à se départir des règles d’écriture du roumain. Le terme femicid, « fémicide », apparaît à quatre reprises dans les quatorze pages du texte, notamment pour faire référence à des sources de réflexion juridique et à des modèles empruntés à d’autres pays.
Lorsque les textes cités proviennent du Danemark, de la Suède et de la Finlande il est raisonnable de penser qu’ils ont été rédigés en anglais car les rédacteurs emploient d’autres expressions en anglais empruntées à ces textes (la campagne « HeForShe », « Domestic Homicide Review », etc.)
Lorsque la source citée est l’Espagne, pays qui n’a pas encore intégrée dans sa législation le terme juridique feminicidio malgré les avancées notables dans le domaine de la lutte contre les violences faites aux femmes, il serait raisonnable de s’attendre à ce que les textes employés par les rédacteurs roumains soient rédigés en espagnol, d’autant plus que le concept « violencia de género » et une partie du nom des tribunaux spéciaux qui traitent des violences contre les femmes, « Violencia sobre la Mujer » [14] sont cités en espagnol dans le texte du projet de loi roumain ; on se serait même attendus à ce que le terme espagnol feminicidio exerce une quelconque influence sur les locuteurs roumains.
Le Brésil est également cité comme source d’inspiration dans ce projet de loi et la célèbre Loi Maria da Penha [15] y figure ainsi que le terme roumain feminicid, féminicide, sans doute comme traduction du portugais brésilien feminicidio. Vu que le terme roumain feminicid n’est employé dans le texte du projet de loi qu’à deux reprises et uniquement pour parler du Brésil, il est raisonnable de penser que les rédacteurs de ce texte ne sont pas au courant de l’existence du terme français féminicide ni de ses cognats italien et espagnol.
Il est également très étonnant de voir que les sources canadiennes sont toutes citées en anglais avec des exemples qui ne respectent pas l’identité bilingue et bi-juridique du Canada : les termes « peace bonds », « emergency protection orders », « Domestic Violence Unit », « Child Witness », « Indigenous approach » sont présents dans le texte sans leurs équivalents français. La question raisonnable qui s’impose ici est de savoir si les rédacteurs de ce projet de loi sont au courant du bijuridisme et du bilinguisme canadiens, de leur importance juridique et politique tant au Canada qu’à l’international, et, évidemment, si ces rédacteurs peuvent lire et comprendre le français juridique.
Le texte du projet de loi roumain s’appuie aussi sur les exemples des États-Unis et de l’Australie, pays qui ne reconnaissent pas le crime de féminicide comme étant un crime à part entière. Les États-Unis n’ont toujours pas érigé le féminicide en crime à part entière, changement juridique réclamé par des chercheurs américains l’année dernière dans un article intitulé « Femicide in the United States : a call for legal codification and national surveillance » [16]. À la fin du mois de novembre 2025, la société civile australienne dénonçait, à travers l’association Australian Femicide Watch, l’absence de reconnaissance pour le crime de féminicide, ou femicide en anglais, tout en établissant une comparaison avec l’Italie qui venait d’adopter la loi contre le féminicide : 106 femmes avait été tuées en Italie en 2024, le nombre des femmes tuées en Australie la même année était de 105. Face à ce constat, les Australiens se demandent pourquoi le féminicide n’est pas encore considéré comme un crime à part entière chez eux aussi [17].
Par ailleurs, il serait intéressant de savoir si les rédacteurs roumains ont lu le texte de loi bilingue maltais-anglais qui a introduit le crime de femiċidju, femicide (fr. fémicide) dans le Code pénal de la République de Malte en 2022 [18]. La Constitution maltaise définit l’anglais et le maltais comme langues officielles du pays, il est donc naturel que le terme maltais provienne de l’anglais.
La grande absente de ce projet de loi roumain est bien évidemment la Belgique, premier pays européen à introduire le terme féminicide dans son Code pénal (juillet 2023) : aucune référence n’est faite par les rédacteurs roumains au texte de loi belge, ni aux débats juridiques, sociaux, politiques qui ont précédé son adoption.
Aucune référence n’est faite à la France non plus, pays où un rapport d’information et projet de loi avaient été déposés en 2020 par la députée Fiona Lazaar [19] sur la reconnaissance du terme féminicide. Dans ce Rapport, le féminicide est défini comme « le meurtre de femmes ou de filles en raison de leur sexe, parce qu’elles sont des femmes, parce qu’elles sont des filles. Ce terme qualifie des crimes qui s’inscrivent dans un continuum de violences faites aux femmes (économiques, physiques, administratives, psychologiques, sexuelles…) ». Les rédacteurs du Rapport présentent l’histoire de ce terme depuis sa création en anglais dans les années 1970 (femicide), sa popularisation par les auteures et sociologues Jill Radford et Diane Russell dans leur ouvrage Femicide : The Politics of Woman Killing, en rappelant les terribles féminicides de Ciudad Juarez au Mexique (feminicidio) et de l’École polytechnique de Montréal (féminicide).
Dans le paysage juridique français, il est également utile de remarquer la présence du terme féminicide dans la 33e édition du Lexique des termes juridiques 2025-2026 Lefébvre Dalloz où ce terme apparaît comme appartenant au droit général et au droit pénal et « caractérise le fait de tuer une femme en raison de son sexe, pour des motifs liés à son identité de femme » (p. 512). Les auteurs mentionnent que le mot de féminicide est « absent du Code pénal français » tout en précisant que « le meurtre par le conjoint ou ex-conjoint constitue une circonstance aggravante de ce crime ». Parmi les moyens de prévention mis en place figure le système appelé « Téléphone Grave Danger » (p.513). Le texte de l’entrée féminicide énumère également les trois catégories de féminicide distinguées par l’Organisation mondiale de la Santé (le féminicide familial, le féminicide intime ou conjugal, le féminicide non intime, commis par une personne sans lien avec la femme victime), sans mentionner toutefois le fait que l’OMS préfère l’anglicisme fémicide dans ses textes et communications [20]. Les rédacteurs du texte de loi roumain auraient pu appuyer leur réflexion sur ces avancées francophones.
En guise de conclusion : quid de la francophonie juridique en Roumanie ?
Il est regrettable qu’aujourd’hui les rédacteurs de ce projet de loi tant attendu et nécessaire en Roumanie ne connaissent pas les avancées cruciales dans le domaine de la lutte contre le féminicide en Belgique et la réflexion engagée sur ce sujet en France, qu’ils ne soient pas francophones et qu’ils ne connaissent pas non plus les différences juridiques et idéologiques entre les termes féminicide et fémicide, telles qu’elles sont mises en lumière depuis quelques décennies par les chercheurs hispanophones et lusophones (feminicidio, femicidio).
À déplorer également le choix de l’anglicisme femicid opéré par les rédacteurs roumains, choix qui ne semble justifié que par l’absence de connaissances linguistiques et juridiques au sujet des pays de langues latines et par la présence d’un engouement pour l’anglais et la culture anglo-saxonne.
Il serait opportun, comme je n’ai pas manqué de le rappeler devant mes collègues universitaires roumains à de nombreuses reprises mais sans aucun succès, de créer en Roumanie une Commission d’enrichissement de la langue roumaine, sur le modèle de la Commission d’enrichissement de la langue française qui fonctionne en France sous l’autorité du Premier Ministre, coordonnée par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, et qui propose des équivalents français pour des termes étrangers suite au travail d’analyse de collèges d’experts. Ces groupes d’experts se réunissent régulièrement et produisent une « terminologie claire et accessible, d’usage obligatoire dans les administrations et les établissements de l’État » qui est publiée ensuite régulièrement dans le Journal officiel [21] ainsi que dans la base de données France Terme [22]. Même si l’usage contredit parfois ces recommandations validées par l’Académie française, le travail des experts et les équivalents français qu’ils proposent garantissent une cohérence terminologique dans les discours produits par les administrations et les établissements étatiques : à titre d’exemple, l’adjectif numérique est présent dans tous les textes juridiques et administratifs français alors que son équivalent d’origine anglaise digital continue d’être utilisé largement dans le monde de l’entreprise.
S’inspirer du modèle d’analyse linguistique français ne saurait qu’être bénéfique pour les légistes roumains qui peinent devant des néologismes porteurs de nuances sémantiques et juridiques complexes. Adopter la pratique de l’intégration de jurilinguistes bi-et multilingues chevronnés dans les comités de rédaction législative sur le modèle canadien pourrait aussi être utile, notamment dans le contexte politique et juridique qui est celui de la Roumanie, pays membre de l’UE et de l’OTAN, avec une forte tradition juridique et linguistique francophone et d’importantes influences politiques, linguistiques et culturelles anglo-américaines depuis 1990. S’appuyer sur l’expertise de la société civile serait un atout, car des associations comme, par exemple, ANAIS (que j’ai trouvée au hasard d’une recherche Google lors de la rédaction de cet article), fondée en 2011 pour promouvoir, respecter et défendre les droits de femmes, des enfants et des jeunes, sont au courant des différences qui existent entre les termes fémicide et féminicide, le dernier terme comprenant dans son sens des références à la responsabilité de l’État dans la prévention et la lutte contre les violences extrêmes faites aux femmes [23]. Il est, ainsi, possible d’éviter des pièges linguistiques et juridiques lorsque l’on souhaite emprunter des termes-concepts étrangers dans une nouvelle langue-culture juridique : adopter de bonnes pratiques, faire appel à des experts reconnus et à la société civile, privilégier la transversalité des compétences, jurilinguistiques, dans le domaine du droit international et de l’anthropologie culturelle, et comprendre la nécessité de l’état de l’art. À bon entendeur, salut !


