Village de la Justice : dans votre article « Les identités professionnelles à l’épreuve de l’intelligence artificielle » [3], vous partez du postulat que ce que nous faisons, notre métier, nous définit. Un postulat que vous interrogez ainsi « la question qui se pose est la suivante : je suis ce que je fais, mais si je délègue une partie de ce que je fais à un outil d’intelligence artificielle, suis-je toujours le même ou vais-je devenir quelqu’un d’autre ? ». Pouvez-vous développer cela, en prenant pour exemple la profession d’avocat ?
Gabrielle Halpern : « En effet, j’ai consacré les années 2024-2025 à un travail de recherche sur l’intelligence artificielle, qui est encore en cours et qui est et sera publié en différents volets ; celui que vous mentionnez concerne la question des identités professionnelles et la manière dont elles vont être transformées par l’intelligence artificielle [4].
En fait, je ne suis pas partie d’un postulat, mais plutôt d’une hypothèse esquissée voilà des siècles par Aristote dans Éthique à Nicomaque : « c’est en construisant qu’on devient constructeur et en jouant de la cithare qu’on devient cithariste ; ainsi encore, c’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons modérés et les actions courageuses que nous devenons courageux » [5]. Autrement dit, on est ce que l’on fait, on devient ce que l’on fait et l’identité est le fruit d’une action répétée. L’histoire a retenu que « c’est en forgeant que l’on devient forgeron »… D’autres philosophes lui ont emboîté le pas, à l’instar de Jean-Paul Sartre qui voyait, lui aussi, un lien inextricable entre notre identité et nos actions : « ce sont nos actes qui nous définissent ». Il se trouve que ces intuitions philosophiques ont été corroborées par les récentes découvertes en sciences cognitives qui montrent que les connexions neuronales et le développement de telle ou telle zone cérébrale dépendent étroitement de nos activités ; un violoniste n’ayant pas « le même cerveau » qu’un chauffeur de taxi. Autrement dit, si l’habit ne fait pas toujours le moine, il semblerait que l’on ait le cerveau de son métier !
Lorsque vous êtes dans un hôtel à l’étranger, cela vous arrive-t-il de vous amuser à deviner quel est le métier de vos voisins de table dans la salle du petit-déjeuner ? Vous constaterez rapidement que personne ne ressemble plus à un avocat belge qu’un avocat chinois, de la même manière que personne ne ressemble plus à un architecte ivoirien qu’un architecte slovaque. Nous avons beau mettre en avant nos cultures, nos religions et nos nationalités, ce sont sans doute nos identités professionnelles qui agissent le plus profondément en nous, dans notre manière de vivre et de nous mouvoir et qui nous conditionnent. Les avocats n’échappent donc pas à la règle et ceux qui me liront se reconnaîtront dans l’identité professionnelle forte qu’ils ont développée, qui les influence dans leur manière d’être et qui les rendent reconnaissables presque au premier coup d’œil, à Beyrouth, à Shanghai comme à Rio !
J’ai donc souhaité mener un travail de recherche pour explorer une question importante : certes, « c’est en forgeant que l’on devient forgeron », mais si je délègue une part de ma forge à ChatGPT, suis-je toujours forgeron ? Ai-je toujours le cerveau d’un forgeron ? Est-ce que je me définis encore comme un forgeron ? Un avocat, un architecte, un menuisier ou un médecin ont-ils toujours la même identité de métier à l’ère de l’intelligence artificielle ? »
V.J : Comment l’usage de l’IA va-t-il modifier le rapport aux autres, par exemple aux « clients » si on pense aux avocats ? Quelle nouvelle posture cela va-t-elle créer ?
G.H : « En explorant la littérature scientifique et en interrogeant de nombreux professionnels de divers horizons dans le cadre de mon travail de recherche, des réponses se dessinent. L’intelligence artificielle stimule tout particulièrement des zones cérébrales liées à la détection d’erreurs et à la régulation de l’attention. Un médecin, un avocat, un comptable ont des métiers extrêmement différents, vous en conviendrez, mais si leur usage de l’IA s’amplifie, ils vont surdévelopper la même zone du cerveau liée à la détection d’erreurs : le médecin vérifie les anomalies pathologiques détectées par l’IA, l’avocat vérifie les points juridiques soulevés par l’IA, le comptable vérifie les calculs effectués par l’IA. À des métiers radicalement différents va correspondre de plus en plus une activité cérébrale similaire… Se pose alors la question de l’uniformisation des cerveaux et des métiers… Et donc, peut-être des identités ? La remise en cause est bien là.
Par ailleurs, l’intelligence artificielle est un révélateur d’angles morts, un coup de projecteur jetant une lumière crue sur des questions essentielles que nous avons malheureusement cessé de nous poser. Qu’est-ce qui fait le médecin ? L’établissement d’un diagnostic ? La rédaction d’une ordonnance ou la réalisation d’un soin ? L’explication de la maladie au patient ? De la même manière, qu’est-ce qui fait l’avocat ? L’écoute ? Le conseil ? Le jeu de va-et-vient entre le réel et le droit ? L’écriture ? La plaidoirie ? La négociation ? Le règlement des litiges ? Ce qui fait l’avocat, est-ce la mémoire, la technicité, la créativité, la force de conviction, la puissance oratoire, la pédagogie ? L’IA est une sorte de révélateur chimique qui interroge chaque métier.
Ce qui m’a intéressée au cours des entretiens que j’ai menés, c’est la diversité des réponses et donc la dimension subjective et personnelle de cette question : pour certains avocats, ce qui fait l’avocat, c’est la plaidoirie ; pour d’autres, c’est le conseil. Cela signifie que les premiers se sentiront toujours autant avocats s’ils délèguent une part du conseil à l’IA tant qu’ils continuent à représenter et à plaider, et inversement pour les seconds. En fait, l’une des questions importantes posées par l’IA est la suivante : qu’allons-nous décider de lui déléguer ou non ? Dans la réponse que chaque professionnel apportera à cette question se dessinera en creux la définition qu’il se fait de son métier...
Est-ce que cela va provoquer une prise de conscience des avocats par rapport à la relation qu’ils nouent avec leurs clients et vont-ils être amenés à repenser cette relation ? Oui, sans aucun doute, puisque, par le jeu inextricable de l’identité et de l’altérité, lorsque notre identité change, notre relation aux autres évolue aussi… Toute la question va être de savoir ce que l’usage de l’IA permet. Un jour, dans le cadre d’un précédent travail de recherche [6], une ouvrière en situation de handicap mental m’a dit : « je suis lente, mais je fais bien mon travail et à la fin de la journée, on n’a pas besoin de repasser derrière moi, je veux un droit à la lenteur ». Ce « droit à la lenteur » pourrait sembler impossible dans le monde du travail… Productivité ! Impératif économique ! Et pourtant ! Pourquoi refuse-t-on d’accorder du temps à la bonne réalisation du travail et pourquoi est-on prêt à perdre un temps fou en "réunionite" aiguë, en procédures administratives absurdes ? C’est ce à quoi on accorde du temps qui révèle ce à quoi on accorde de la valeur. Cela est vrai à l’échelle personnelle, comme à l’échelle professionnelle ; à l’échelle individuelle, comme à l’échelle collective : à quoi un avocat décide-t-il d’accorder du temps ou non ? À quoi un cabinet d’avocats décide-t-il d’accorder du temps ou non ? L’intelligence artificielle nous faisant gagner du temps, cette question va devenir essentielle. Nous allons être confrontés à la question de ce qui mérite notre temps ou non. L’IA va de fait rebattre les cartes de nos choix d’allocation de nos ressources temporelles… »
V.J : L’IA a rebattu les cartes ces dernières années. Juste avant son arrivée, c’est le télétravail qui avait lui aussi créé une autre forme de société et de façon de travailler. Point commun : la fameuse « hybridation » (Hybridation de la façon de travailler, travail hybride IA+ humain) à propos de laquelle vous écrivez souvent. Est-ce une sorte de révolution dans notre façon de travailler ? Quelle en est la résultante sur notre société ?
G.H : « Attention, car dans les deux cas que vous citez… Il n’y a pas d’hybridation ! En tout cas, pas au sens où je théorise et construis ce concept depuis plus de seize ans. Le travail que l’on qualifie d’« hybride », où l’on travaille au bureau ou chez soi n’est aucunement hybride, il s’agit d’une alternance de modalités de travail (de la même manière que les voitures dites hybrides ne le sont absolument pas, puisqu’il s’agit là aussi d’une alternance d’énergies… N’en déplaise aux constructeurs automobiles !).
De la même manière, il n’y a aucune « hybridation » homme-machine ; en tout cas, il s’agit à mes yeux d’un mésusage total de ce terme. En effet, il ne saurait y avoir d’hybridation homme-machine, puisque l’hybridation suppose l’altérité radicale [7] ; or, l’IA n’est pas une altérité par rapport à l’être humain, étant le fruit de sa main.
Cela étant dit, explorons à présent les modalités des relations nouées avec les technologies. Pour moi, elles peuvent être de trois ordres : la fusion, la juxtaposition ou l’assimilation [8]. Selon les usages qui sont faits de l’IA, il faudrait davantage parler de fusion homme-machine (dans le cas d’implants ou de prothèses dans un cadre médical), de juxtaposition homme-machine ou d’assimilation homme-machine [9].
Par exemple, dans mon étude, un avocat explique à propos de l’IA que : « C’est pour moi une sorte de moteur de recherche un peu sophistiqué ». Cet avocat qui s’approprie en les transformant des éléments apportés par une IA générative pour débroussailler un dossier se situe d’un point de vue relationnel dans une logique d’assimilation homme-machine : il assimile ce que la machine produit. Ce qui signifie : vérifier les propos de l’IA, les croiser avec d’autres sources, les mettre en perspective avec son expérience ou l’expérience de ses confrères et les assimiler pour se les approprier, de manière à ne pas être « assimilé » par l’intelligence artificielle. À l’inverse, dans le cas d’un élève recopiant mot pour mot ce que l’outil lui dit, il y aurait une logique d’assimilation machine-homme où c’est la machine qui assimile l’élève…
Cela étant dit, oui, l’IA va révolutionner le monde du travail, en particulier, et notre société, plus généralement. Le débat public est malheureusement trop dichotomique et nous avons le sentiment que nous sommes face à cette injonction : technophiles, technophobes, choisissez votre camp ! En tant que philosophe, il me semble plus intéressant d’explorer ce que l’intelligence artificielle dit de nous, de notre société, de notre humanité. À mes yeux, l’IA devrait être considérée comme un révélateur ; elle nous révèle à nous-mêmes, dans nos identités, nos métiers, nos relations.
Si Chat GPT a plus d’empathie qu’un médecin pour nous annoncer une maladie, plus de patience qu’un professeur à l’école, plus de tolérance que nos amis ou nos voisins, plus de capacité d’écoute que nos parents, plus de créativité qu’un juriste, plus de discernement qu’un directeur des ressources humaines, l’IA ne vient-elle pas mettre un coup de projecteur sur nos médiocrités ? N’est-ce pas hypocrite de crier au grand remplacement des êtres humains par les machines, alors que c’est nous qui avons abandonné nos valeurs humaines ? Saisissons l’IA pour nous remettre en question radicalement [10] »
Crédit photo Gabrielle Halpern @Frédérique Touitou



