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Justice prédictive : la mort programmée de l’avocat ?

Quand Maître Fulano voyait la justice prédictive signer l’arrêt de mort de l’avocat.

Maître Fulano achevait de feuilleter son hebdomadaire juridique. Un numéro consacré à la justice prédictive. Demain, un conducteur contrôlé positif à l’alcool renseignera les cases du logiciel pénal : alcoolémie, antécédents judiciaires, revenus. Il appuiera ensuite sur la touche "Enter" de son clavier. Il connaîtra aussitôt la peine appliquée.

Maître Fulano n’en croyait ses yeux. Il se rappelait des audiences dédiées aux conducteurs familiers de la dive [1]. Il les assistait pour tenter de sauver leur permis.

Cela faisait maintenant des années que la plupart des imbibés du volant se passaient d’avocat. Leur compte était réglé, hors situation grave, par ordonnance pénale ou procédure sur reconnaissance préalable de culpabilité. Une justice sans débat contradictoire. Demain ce sera encore plus automatique avec la justice prédictive : à un taux, une peine fixée par l’algorithme judiciaire.
"Disparues mes audiences correctionnelles routières !" soupira Maître Fulano.

Et les dossiers de dommages corporels ? Maître Fulano s’imagina rentrer dans sa tablette des conclusions d’expertise médicale : Souffrances endurées 3/7, préjudices esthétique 4/7 Déficit fonctionnel permanent 15 %, âge de la victime. Touche Entrée et paf ! Le montant de la réparation des préjudices tombera, indiscutable.

Il n’aurait plus qu’à raccrocher encore une fois sa robe pour ce contentieux.

Plus besoin de nous

Troublé par sa lecture plus qu’il n’aurait voulu le laisser paraître, Maître Fulano fila tout droit vers le bureau de son collaborateur. Ce dernier connaissait son homme. Lorsque Maître Fulano débarquait ainsi sans prévenir, c’était pour vider son trop plein d’émotion. Drôle de collaborateur pensait de son côté Maître Fulano : toujours à fouiller les évidences, à se demander pourquoi, les yeux inexorablement plongés dans un bouquin en attendant son tour de plaider à l’audience.

Maître Fulano déversa sur lui sa panique de ne pouvoir terminer sa vie à la barre faute de causes à plaider. - La justice Pré- Di -Cti -Ve, martela-t-il, à voix presque criée. Vous comprenez ? Plus besoin de nous !

Le collaborateur essuya ses lunettes en attendant que la logorrhée passât. Il l’aimait bien Maître Fulano. Il avait appris de lui les ficelles du métier. Mais écoutant le discours volubile de son ancien, il ne pouvait s’empêcher de penser : les bases, bon sang, où sont ses bases ?

Maître Fulano se tut. Il s’assit, enfin vidé de son tourment. Son collaborateur prit la parole.

On s’en fout du droit.

"J’ai appris à l’école d’avocats que nous étions auxiliaires de justice. Notre rôle est donc d’aider à rendre à notre client ce qui lui est dû.

Nous sommes spécialistes des lois et des procédures. Nous savons les appliquer. Mais ce n’est pas cela notre boulot. Ou plutôt, raisonner en droit n’en est qu’une partie. C’est tellement con un raisonnement : il n’y a qu’à le dérouler. Si j’osais, je dirais que l’avocat s’en fout du droit !"

Maître Fulano fronça les sourcils, un peu inquiet. Il connaissait le côté « borderline » de son collaborateur. Qu’est-ce qu’il allait lui inventer encore.
Conscient d’avoir alarmé les convenances juridiques de son mentor, le collaborateur se radoucit soudain.

"Je voulais dire, le droit n’est pas notre tout. Ce n’est un instrument au service de la justice que l’on sert."

Voyant Maître Fulano se détendre, il poursuivit :

"Il y a du philosophe chez l’avocat. Et savez-vous ce qu’est un philosophe ? : « Le philosophe ne jure fidélité à personne, ni à aucune école. (…) Il a grand besoin de maîtres et grand besoin d’une tradition, mais pour qu’on lui apprenne à penser en regardant les choses, et non, pour assumer toute cette tradition dans la pensée. Une fois qu’elle l’a instruit, il en est libre, il s’en sert pour son travail à lui. Son job à lui, c’est de penser ce qui est. » [2]

Pour l’avocat, c’est pareil. Son job à lui c’est de penser la réalité de son dossier. Penser, Maître Fulano, penser ! Prendre du large, inscrire son affaire dans une réalité, décider de la stratégie à adopter, ce qui va très au-delà du simple raisonnement juridique."

Maître Fulano se dit qu’il avait bien fait d’embaucher son collaborateur ; il plaidait bien le bavard !

L’autre continuait de plus belle. "Si l’avocat est ainsi, alors pourquoi craindre les algorithmes de droit ? Ce sont des mécaniques d’aide et non de remplacement. La justice prédictive raisonne, l’avocat pense. C’est toute la différence.

Naturellement, l’intelligence ça s’entretient", conclua-t-il dans un sourire persifleur.

Maître Fulano prit conscience qu’il admirait l’aplomb de son collaborateur. Il regrettait d’avoir été si impressionnable. Il avisa un livre posé sur le bureau de son jeune prodige : Nouvel art de penser de Jean Guitton. Il se surprit à lui demander : "Je peux vous l’emprunter ?" Le collaborateur tendit l’ouvrage sans un mot mais son regard trahissait sa pensée : Maître Fulano va enfin consolider ses bases !

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Notes :

[1"La Dive Bouteille, la divine bouteille, patronne des buveurs, dont Panurge, dans le roman de Rabelais, cherche l’oracle au cours de ses pérégrination." Source : http://www.larousse.fr.

[2Jacques Maritain – Le Paysan de la Garonne