"Plus de 8 avocats sur 10 considèrent que l’IA générative transformera l’organisation du travail", peut-on lire page 23 du cahier de l’observatoire rendu suite à cette enquête [1].
Précisément, à 72%, ils pensent que l’IA générative transformera l’organisation du travail dans les cabinets, avec une redéfinition des fonctions et des rôles au sein des équipes.
Sans surprise, pas de candeur donc dans la profession sur ce sujet (même si cela laisse encore une place importante au déni !).
Plus surprenant : l’emploi du futur "transformera" au futur, alors même que "transforme déjà" serait plus exact en 2026. À la vitesse de l’IA, le futur est déjà au présent : « L’IA, c’est un peu comme les années chiens. [...] Quand il se passe 1 an dans le monde de l’IA, il s’est passé 7 ans dans nos vies » comme le dit Mathieu Bouillon, expert de l’IA pour les professions juridiques [2].
Rentrons dans les détails de ce que pensent les avocats sur le sujet de l’IA.
À 88% ils pensent que les cabinets devraient investir dans de nouvelles compétences et former leurs équipes à l’usage de l’IA générative au quotidien.
Les ordres sont raccord avec cela, puisque les partenariats pour fournir des solutions IA et les formations qui vont avec ne cessent de se multiplier, à l’image du Barreau de Paris, un mouvement mené aussi du côté du CNB.
Selon Enke Kebede (ancienne directrice d’une école d’avocats, spécialiste de la formation et de l’innovation juridique), que nous avons interrogée, « l’étude du CNB met en lumière une transformation profonde de l’organisation du travail au sein des cabinets d’avocats, qui marque l’amorce d’une recomposition durable des pratiques professionnelles. Le fait que 88 % des avocats estiment nécessaire d’investir dans de nouvelles compétences constitue un signal particulièrement fort : il révèle un consensus sur le caractère structurel – et non conjoncturel – de la transformation induite par l’IA générative. Il fait apparaître également l’inadéquation des cadres actuels d’apprentissage et de professionnalisation. »
À 64%, les avocats pensent que l’IA générative permettra aux cabinets de fonctionner avec des équipes plus réduites.
Or plus d’un tiers des avocats exercent à titre individuel ; c’est la même proportion si on se concentre sur le seul Barreau de Paris, et une majorité d’avocats exercent à titre individuel dans douze des dix-neuf plus grands barreaux. Ce type d’exercice correspond plutôt à des petites structures, et les cabinets comptent en moyenne 2,5 personnes [3]. Les gros cabinets sont finalement, à l’inverse, assez peu nombreux.
Tout ça pour dire que réduire encore plus l’équipe ne va pas être facile et pose la question : qui en fera les frais ? Les fonctions supports ? Les "juniors" ? Ceux qui n’auront pas les compétences IA nécessaires ?
À 61%, les avocats sont d’accord avec le fait que le recours à l’IA générative freinera le recrutement de jeunes avocats, en particulier pour les tâches d’analyse et de recherche juridique.
Voilà le début d’une réponse aux questions supra. On s’en doutait, mais ce sont clairement les jeunes qui risquent de faire en premier les frais de l’IA, qui va pouvoir utilement faire le travail qui leur était confié.
Que faire ? Mathieu Bouillon le prédit, d’ici à 5 ans, « c’est 80% du dossier qui sera préparé par l’IA ». C’est « une métamorphose du rôle du juriste », de nouveaux profils qui devront cultiver leur créativité, leur empathie, etc. En un mot, tout ce qui les différencie de l’IA [4].
Même son de cloche du côté de Stéphane Toubiana, spécialiste des soft skills : « L’IA va justement automatiser les choses "routinières". Donc le "non routinier" va être encore plus important. C’est une redistribution des cartes. Nous allons être de moins en moins des exécutants (l’exécution sera pour l’IA) et de plus en plus des chefs d’orchestre qui "embarquent" leurs équipes. Cela va nous demander de développer notre capacité à coopérer, collaborer, communiquer pour être des facilitateurs. C’est une évolution très profonde et très globale. » [5].
Une évolution partagée par certains avocats (une minorité cependant, d’après l’étude) : « pour eux, l’IA générative pourrait au contraire faire monter les jeunes collaborateurs en compétence, en leur permettant de se concentrer sur des missions plus qualifiées et stimulantes. »
La formation des juristes va directement être mise en cause. Pour Enke Kebede, « c’est le chiffre le plus révélateur car il conditionne l’avenir de la profession. 61 % des avocats estiment que l’IA générative freinera le recrutement des jeunes avocats, cela signale que les profils juniors actuels sont insuffisamment outillés pour répondre aux exigences d’une pratique juridique transformée par l’IA.
L’IA générative déplace la création de valeur vers des compétences transversales – littératie technologique, pilotage d’outils numériques, analyse critique de productions automatisées, compréhension du business model du cabinet et design d’expérience client. Or, ces compétences demeurent largement absentes des dispositifs actuels de formation. Ni l’université, encore structurée autour de l’accumulation de connaissances, ni les écoles d’avocats, majoritairement centrées sur la reproduction des gestes traditionnels du métier, ni même la formation interne des cabinets, souvent informelle, ne préparent réellement les jeunes avocats à ces nouveaux rôles.
Par ailleurs, dans un environnement où la technologie évolue constamment, les compétences professionnelles ne peuvent plus être conçues comme un corpus stabilisé de savoirs ou de pratiques, mais comme un ensemble de capacités dynamiques : apprentissage continu, interaction avec des systèmes intelligents et capacité à produire du sens dans l’incertitude.
L’écart croissant entre les compétences enseignées et celles désormais requises constitue ainsi l’un des angles morts majeurs de la transformation en cours. La volonté collective de la profession à résorber cet écart déterminera son avenir. »
Reste une question, façon "serpent qui se mord la queue" : les juniors de maintenant étant les seniors du futur, s’ils disparaissent, comment les cabinets évolueront-ils ? La réflexion, que nous avons déjà abordée ici, ne fait que commencer... Mais à coup sûr ils vont devoir changer de position et rôle.
Voici, selon l’étude, les profils d’avocats attendus à l’avenir :
• des avocats formés à l’utilisation des IA génératives, capables d’intégrer ces outils dans leur pratique quotidienne ;
• des profils plus commerciaux et relationnels, avec des qualités humaines (négociation, écoute, créativité) que l’IA générative ne peut reproduire ;
• dans les grands cabinets, des profils techniques spécialisés (ingénieurs, data analysts, chefs de projets IA) chargés de piloter les outils internes.
Pas de quoi finalement effrayer une profession plurielle et qui ne cesse de se réinventer au gré des évolutions de la société !


