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Miracle à Noël pour Maître Fulano.

« Noël, c’est le printemps de l’esprit ; c’est tout promesse. » [1]

Un bruit d’explosion

Eh mer... ! Maître Fulano laissa échapper un juron malgré lui. Surpris par un bruit de détonation, il avait renversé sur lui la tasse de thé qu’il venait de se servir. C’était la fenêtre entrouverte de son bureau qui s’était refermée violemment dans un courant d’air. Et cela, juste au moment où il allait recevoir le dernier client de l’année. C’était une fin d’après-midi veille de Noël. Vite, il prit un mouchoir et un peu d’eau pour éponger les dégâts. Il enfila ensuite sa veste pour cacher la tâche et se dirigea vers la salle d’attente pour accueillir son client.

Ce visiteur venait pour son fils qui se trouvait en détention provisoire. Il devait être jugé en audience correctionnelle dans le mois. Le père raconta le parcours chaotique de son drôle de zèbre : fugues, études jamais achevées, première condamnation, récidives avec des airs de ne jamais comprendre les leçons données par les juridictions pénales amenées à statuer sur son cas.

Avant qu’ils aient rendu gorge.

Maître Fulano était ce que l’on appelle communément un avocat de victimes. Il défendait la veuve et l’orphelin pourvu qu’ils soient les proies d’un impardonnable voleur ou agresseur. Il avait la réputation de ne pas lâcher les délinquants avant qu’ils aient rendu gorge. Il s’était d’ailleurs souvent dit qu’il aurait aimé être procureur s’il avait embrassé la carrière de magistrat.

Alors, ce dernier client de l’année qui lui demandait de défendre son fils accusé d’un énième vol, il ne le comprenait pas. S’il s’était lâché, il aurait vertement répondu à son interlocuteur que son fils méritait, cette fois-ci encore, une bonne correction judiciaire. Maître Fulano ne se lâcha pas. Il devait se dominer. Il ne pouvait refuser le dossier qui lui était envoyé par une de ses relations importantes. Il se dit qu’il s’en tirerait en confiant la plaidoirie à son collaborateur. Cette pensée le rassura et il quitta son cabinet en évacuant cette affaire de sa tête.

Un visiteur de prison

Le lendemain, soir de Noël, Maître Fulano accompagna sa femme et ses enfants à la messe de minuit. Il n’était pas à proprement parler pratiquant mais il n’aurait pour rien au monde manqué de sacrifier à la tradition de la nuit du 24 décembre.

La veillée de la nativité commença par des chants et des témoignages. Maître Fulano se laissa bercer par les cantiques traditionnels de Noël entonnés par la chorale. Un visiteur de prison lut un texte du Pape François adressé aux détenus. L’auxiliaire de justice prêta une oreille un peu plus attentive, car après tout, c’était de sa sphère professionnelle dont il était question.

« Tous nous commettons des erreurs dans la vie. Et tous, nous devons demander pardon pour ces erreurs et faire un chemin de réinsertion, pour ne plus en commettre. Certains suivent cette route chez eux, dans leur métier ; d’autres, comme vous, dans une maison d’arrêt. Mais tous, tous... Celui qui dit qu’il n’a pas besoin de faire un chemin de réinsertion est un menteur » [2].

Pourquoi lui et pas moi.

Maître Fulano se raidit en entendant ces paroles qui semblaient étrangement s’adresser à lui. Lui le pourfendeur de délinquants vit soudainement le lisse de sa vie s’ouvrir et les lézardes qu’il avait voulu ignorer jusque-là s’imposèrent à lui : le ton cassant employé avec ses collaborateurs, le peu de temps consacré à ses enfants, les coups tordus dans certains dossiers…

Maître Fulano ferma les yeux car la liste des désordres lui semblait longue. Son pouls s’accéléra et il sentit une bouffée de chaleur incontrôlable monter jusqu’à la racine de ses cheveux. Il jeta un coup d’œil à la dérobée autour de lui : personne n’avait remarqué son émoi. Il perdit le fil du message papal. Il saisit cependant les derniers mots du texte pontifical qui lui donnèrent le coup de grâce : « Je vous fais une confidence. Lorsque je rencontre l’un d’entre vous, qui est en maison d’arrêt, qui est en chemin vers la réinsertion, qui est enfermé, sincèrement je me pose cette question : pourquoi lui et pas moi ? Je le sens ainsi. C’est un mystère. Mais en partant de ce sentiment, de cette sensation je vous accompagne. » [3]

Maître Fulano repensa à son dernier rendez-vous. Pourquoi lui et pas moi ? Cette question lancinante l’habita jusqu’à la fin de la messe de minuit.

C’est peu dire que la femme de Maître Fulano trouva son homme changé cette nuit-là. L’avocat avait en effet décidé d’assister le fils de son client de Noël en correctionnelle. Il allait basculer du côté de la défense.

« Noël, c’est le printemps de l’esprit ; c’est tout promesse. » La pensée d’Alain s’était bien vérifiée pour Maître Fulano.

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Notes :

[1Alain - Les saisons de l’esprit (1935).

[2Pape François - Rencontre avec les détenus de la maison d’arrêt d’Isernia 5 juillet 2014.

[3Pape François - Rencontre avec les détenus de la maison d’arrêt d’Isernia 5 juillet 2014.