La montée des violences liées au trafic de stupéfiants, en particulier à Marseille, impose une réponse forte de l’État.
Les règlements de comptes se multiplient, les méthodes se durcissent, et certains assassinats frappent désormais des innocents, parfois par intimidation ou représailles indirectes. Ce basculement est inquiétant. Il alimente un sentiment profond d’insécurité et, surtout, un sentiment d’abandon de l’État, lorsque la violence semble dicter sa loi dans certains territoires.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la loi du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic, promulguée à cette date et entrée en vigueur progressivement jusqu’au 5 janvier 2026, date à laquelle a été officiellement installé le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco). Ce nouveau parquet national spécialisé a vocation à renforcer la réponse judiciaire face aux formes les plus graves et les plus structurées de criminalité organisée.
À son installation, le Pnaco est composé de 16 magistrats spécialisés, entourés de greffiers, d’assistants spécialisés, d’attachés de justice et d’officiers de liaison issus des services de police et des douanes. La loi prévoit une montée en puissance progressive, avec un objectif d’environ 30 magistrats d’ici septembre 2026, traduisant la volonté de l’État de doter durablement la poursuite de moyens renforcés face au narcotrafic.
En tant qu’avocat pénaliste de la défense, il serait absurde de nier la gravité de la situation. Le narcotrafic est aujourd’hui une économie criminelle à part entière, qui alimente la violence, corrompt les institutions et fracture des quartiers entiers.
Agir est une nécessité. Mais agir efficacement ne signifie pas agir au détriment des principes fondamentaux du procès pénal.
La création du Pnaco illustre cette tension. En concentrant à Paris des moyens humains, techniques et financiers considérables, l’État renforce indéniablement sa capacité de poursuite. Mais cette centralisation crée aussi un déséquilibre structurel du procès pénal : d’un côté, une accusation ultra-spécialisée, appuyée par des experts et des outils puissants ; de l’autre, une défense fragmentée, aux moyens limités. Ce déséquilibre interroge directement l’exigence d’égalité des armes consacrée par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’Homme.
Le dispositif du « dossier‑coffre » constitue l’un des points les plus sensibles de la loi. Il permet, dans certaines enquêtes de criminalité organisée, de placer hors du dossier accessible à la défense des informations jugées particulièrement sensibles, comme les modalités techniques d’écoutes téléphoniques, de géolocalisation, l’installation de dispositifs de surveillance ou l’identité de certains enquêteurs, lorsque leur révélation ferait courir un risque grave pour leur sécurité.
Très contesté dans sa version initiale, ce mécanisme a été resserré à l’issue des débats parlementaires et du contrôle du Conseil constitutionnel. Il ne peut désormais être décidé que par un magistrat, par une décision spécialement motivée, et il est soumis à un contrôle juridictionnel. Surtout, aucune condamnation ne peut reposer sur des éléments restés dans ce dossier tant qu’ils n’ont pas été versés au dossier principal et soumis au débat contradictoire. Ces garanties constituent un progrès par rapport au projet initial, mais elles n’effacent pas toutes les inquiétudes, dès lors que ce dispositif s’ajoute à d’autres outils renforçant le déséquilibre du procès pénal au détriment de la défense.
À cela s’ajoute l’effet cumulatif des autres mesures introduites par la loi : extension des techniques spéciales d’enquête, procédures plus rapides dans des dossiers pourtant d’une extrême complexité, centralisation accrue des poursuites. Pris isolément, chaque outil est encadré. Pris ensemble, ils déplacent le centre de gravité du procès pénal au profit de l’accusation et fragilisent le contradictoire. Or, une justice affaiblie dans ses garanties n’est pas une justice plus forte : elle est une justice plus contestable, plus fragile et, à terme, moins efficace.
La situation marseillaise l’illustre tragiquement. Les violences ne relèvent plus uniquement de rivalités entre trafiquants : elles deviennent démonstratives, intimidantes, parfois aveugles, et touchent désormais des personnes étrangères au trafic.
Face à cela, aucune loi pénale, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut à elle seule empêcher qu’une balle parte. La réponse judiciaire est indispensable, mais elle intervient après les crimes. La sécurité ne se résume pas à l’arsenal répressif ; elle repose aussi sur la présence concrète et continue de l’État, sur le terrain, dans les quartiers, dans la prévention et la protection.
L’insécurité, aujourd’hui, n’est pas seulement une réalité statistique : c’est un ressenti collectif, nourri par l’impression que la loi recule face à la violence. Restaurer l’autorité de l’État est essentiel. Mais cette autorité ne peut se reconstruire durablement en affaiblissant les principes mêmes qui fondent l’État de droit.
La lutte contre la criminalité organisée est légitime et nécessaire. Elle doit être ferme, coordonnée et déterminée. Mais elle ne doit pas dénaturer le procès pénal, ni installer un droit d’exception permanent. Car une justice qui sacrifie l’équilibre des droits au nom de l’efficacité finit toujours par perdre l’une et l’autre.


