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Crédit photo : Arnaud Théval "Histoire animale de la prison" (2025) éditions Dilecta, Paris.
Après plusieurs années de travail artistique au sein des prisons, Arnaud Théval nous livre sa dernière création. À nouveau, elle fait le lien entre nature et urbanisation, entre animalité et humanité, entre liberté sauvage et enfermement physique.
Dans cet ouvrage, au travers de textes courts, l’auteur pousse le lecteur et plus largement la société à se questionner sur le lien que l’humain, qu’il soit prisonnier ou gardien, entretient avec l’animal ; sur la place de ce dernier dans le monde carcéral.
Alors que la symbolique de l’animal est omniprésente dans le milieu carcéral, sur les murs (photo, tag, affiches, dessins…), sur les corps (tatouages, écussons du personnel de surveillance…), dans les têtes (souvenirs, rêves…), l’animal lui n’a pas droit au chapitre, il y est interdit. Quel est le sens de cette interdiction ? Est-elle opportune ? La présence d’animaux en prison ne serait-elle pas salvatrice ?
L’auteur propose ici une réflexion à ce sujet ainsi que les idées directrices pour une "philosophie animale de la prison", avec la participation d’Alain Kerlan, philosophe et de Djoheur Zerouki, maîtresse de conférences et chercheuse en droit pénal.
Entretien avec Arnaud Théval...
Pourquoi avoir choisi ce titre ?
« En associant histoire, animal et prison, je construis une intrigue brouillant les pistes sur un terrain ultrabalisé et documenté que sont les histoires des prisons d’une part, des animaux d’autre part. En les liant, je signale un sujet non vu.
En pistant l’animal en prison, j’ai dû faire face à des habitudes de langage qui enfermaient nos représentations à un endroit où l’humain est assigné à un animal et l’animal à une caricature de traits singuliers. La prison, les conditions du travail et celles de l’enfermement m’étaient renvoyées par l’humour noir à celles d’un zoo humain. En prenant la notion d’histoire dans le titre, je souhaitais agiter la tension entre les catégories du vivant, l’humain et l’animal. Ce faisant, « Histoire animale de la prison » situe tous les vivants dans une connexion originale qui raconte comment l’animal humain que nous sommes coexiste fortement avec les non-humains dans une architecture radicale, de la coupure et du manque. Et de découvrir comment l’animal s’invite, s’infiltre en rendant poreuses les limites entre le dedans et le dehors. Certains reçoivent des tortues par drone, d’autres élèvent des rats ou des araignées. Tous ceux qui sont condamnés ne revoient plus jamais leur animal de compagnie.
En écoutant et observant, je me suis aperçu que partout l’animal est présent, des écussons des personnels de surveillance, sur les peaux avec les tatouages, sur les murs et dans les récits des grandes religions… L’animal se glisse dans les rêves, au pied des bâtiments de détention ils grattent, au parloir il se faufile. »
Quel message souhaitez-vous faire transparaitre par ce livre ?
« Les changements de paradigme avec l’écologie ne peuvent se résumer à une végétalisation des espaces mais doivent en prison également se soucier des vivants. En soulignant l’omniprésence de l’animal, qu’il soit physiquement présent, collé en photo sur les murs ou cruellement absent pour certains, je souhaite que collectivement nous réfléchissions à ce qu’apportent ces non humains à une vie en détention. Et en allant bien au-delà de notions de soins, nous pouvons sans doute faire évoluer les conditions de vie et de travail des personnes en détention. L’animal offre une possibilité de dialogues entre les habitants de la prison qui ouvre d’autres clefs de compréhension des uns et des autres. Il invite à nous parler au-delà des enfermements que la langue et les cultures génèrent parfois. Comme un nouveau régime d’attention, l’animal neutralise beaucoup de peurs et invite par le biais des croyances et d’affections à nous comporter autrement. »
S’il ne fallait en retenir qu’un seul, quel est le point fort de cette nouvelle création ?
« L’évènement de l’animal ! Cette création a surpris tous les acteurs de la prison qui ne croyaient ou ne voyaient pas à quel point l’animal joue un rôle dans nos relations au monde, dans les échanges humains. En sur-jouant sa présence avec des animaux naturalisés, j’ai vu de la stupéfaction. Il y a eu une véritable suspension de la crédulité. Comment est-ce possible de voir dans une cellule, sur une coursive, dans une cour de promenade des lions, scorpions, paons, aigles etc ? Avec un peu de recul, je mesure à quel point l’arrivée des animaux a créé des événements au sein des établissements pénitentiaires. “Jamais dans ma longue carrière, je n’avais vu ça !” Et la photographie permet de jeter le trouble. Tout est figé dans un instant d’éternité où il est difficile de déterminer ensuite le vivant du mort. Les œuvres sont installées de façon pérenne dans les prisons, elles poursuivent l’intrigue et l’agitation de notre relation au vivant. »
Quel regard portent les gardiens et prisonniers sur votre intervention artistique auprès d’eux ? Qu’est-ce que cela leur apporte ?
« Les questionnements, les doutes et les critiques sont légions au début mais très vite ça s’estompe quand ils et elles comprennent ce que je cherche à faire surgir. La plupart des personnes sont touchées par ce que génère cette attention au vivant, ils et elles se perçoivent autrement. L’animal devient magique, la poésie s’empare de la coursive. Les personnes sont transformées par la rencontre avec leur animal totem ou dont il ou elle rêve etc.
Certains pleurent, d’autres rient de bon cœur.
L’animal, par sa présence, transforme les regards. Imaginez de pouvoir poser avec un lion ou un jaguar ! Imaginez la relation qui s’installe dans une coursive avec un régime portes ouvertes quand vous débarquez avec des animaux ! C’est réellement magique. »
Cet ouvrage met-il fin à votre travail artistique au sein des prisons ?
« Oui, après quinze années de travail sur et dans l’institution pénitentiaire, je sors de prison avec l’animal avec qui je me suis connecté en prison, étrange paradoxe.
Durant ces années, je me suis intéressé à la façon dont le vivant survit les heures suivant les fermetures des vieilles structures du 19e siècle (La prison et l’idiot), puis à l’incorporation des agents à l’Énap (Le tigre et le papillon), puis à l’émergence du vivant avec l’ouverture d’une nouvelle prison (La prison enforestée) et enfin cette question de la présence du vivant avec « Histoire animale de la prison ».
J’ai vécu la prison comme un terrain exceptionnel d’aventures humaines au sein d’une institution à la fois curieuse de voir un regard différend soulever des questionnements sur son organisation et sur le jeu des acteurs, mais qui demeure inquiète de ce qui peut en être dit sur la place publique [1]. »
Quel "bilan" tirez-vous de ces 3 années de résidence artistique au sein d’établissements pénitentiaires ?
« “En prison, tout ce qui n’est pas interdit est donc autorisé !” m’a dit une directrice de la pénitentiaire. C’est cet héritage-là qui invite à tenter de se saisir de la prison non pas comme d’un lieu d’intervention auprès d’un public ciblé, mais à l’inverse de s’en saisir comme d’un terrain de recherche et de travail où l’art peut se permettre de déborder et d’inviter à d’autres représentations moins caricaturales de tous ses acteurs. J’ai pu travailler dans tous les secteurs des prisons, ils et elles m’ont ouvert toutes les cellules, le projet a littéralement ouvert les prisons à mon regard, à ma présence et à mon propos. Aucune censure, ni empêchement. Et la coopération avec le ministère de la Culture et le musée des Confluences à Lyon a été très opérant. Chaque institution s’est déplacée au regard de ses prérogatives.
« Histoire animale de la prison » a embarqué des centaines de personnels et détenu(e)s dans une dizaine d’établissements en partant du désir de rencontrer le vivant qui se cache, en faisant le pari que c’était possible. Ça l’a été. Par-delà les réticences des postures contre l’art, le jeu s’est installé, merveilleux. »
Informations techniques :
Titre : Histoire animale de la prison ;
Auteur : Arnaud Théval, avec la participation d’Alain Kerlan, philosophe et de Djoheur Zerouki, maîtresse de conférences et chercheuse en droit pénal ;
Éditeur : Édition Delicta ;
ISBN : 978-2-37372-217-8
Nombre de pages : 272 ;
Prix : 28 euros ;
Sortie : 2025.
Crédit photo : Arnaud Théval "Histoire animale de la prison" (2025) éditions Dilecta, Paris.





