Le point de départ de ce roman est simple, pour ne pas dire banal : une relation sexuelle entre un homme (Baptiste) et une femme (Rebecca), qui se connaissent depuis longtemps, parce qu’ils partagent un quotidien professionnel, de façon à la fois complice et rivale : ils sont tous deux médecins dans le même hôpital, services des urgences. Sauf que...si l’un a vécu ce "passage à l’acte" comme une relation consentie, l’autre la qualifie de viol.
Déjà, il faut dire que Laure Heinich écrit bien, très bien. Avec un style percutant (on pense parfois à Virginie Despentes), précis, qui colle parfaitement aux deux univers qui font le décor de ce roman, celui du milieu médical, et celui de la Justice et des avocats. Deux univers qu’elles confrontent et entre lesquels elle sait tisser des liens :
« Lorsqu’ils ne ressentaient aucune empathie face aux patients, ils s’estimaient à la bonne place et se félicitaient d’avoir mis leur technicité à l’abri d’un émoi qui fait flancher. Cela aurait fait d’eux de piètres avocats mais le geste sûr requiert d’autres armes que la parole sûre. »
Si ce roman se base sur une fiction, on n’ignore pas que son point de départ emprunte à une réalité de la justice quotidienne : la confrontation des points de vue de celui ou celle qui se dit victime face à celui ou celle qui est "son" accusé. Le fait que son auteure soit une avocate pénaliste met le lecteur en confiance quant à la véracité des scènes (rendez-vous chez l’avocat, chez les policiers ou encore arrivée au Palais de justice). Une mise en scène vraie, qui nous met surtout en position d’observateur à qui tous les éléments du dossier sont donnés, sans pour autant orienter son jugement. « Dans ce roman, Laure Heinich met en scène le doute de façon vertigineuse et, ce faisant, réussit à faire vivre au lecteur l’expérience d’un juré d’assises qui, face à toutes les pièces du dossier, se retrouverait confronté à son intime conviction. » selon les mots de l’éditeur. Rien d’étonnant de la part de l’avocate qui confie « être en lutte contre l’acte de juger lui-même » [2].
Un roman qui interroge évidemment également la notion de consentement, l’intime, le point de vue de chacun et surtout la construction du moment où tout dérape. Comme si ce moment-là était le fruit de tout un passé qui engageait à la fois la victime, l’accusé mais aussi leur entourage.
Enfin, il faut noter qu’au détour de plusieurs pages, Laure Heinich égratigne, en s’appuyant toujours sur le parallèle Justice / Hôpital, l’état de nos services publics et une certaine forme de technocratie...
Voici nos 3 questions à l’auteure, Laure Heinich.
Quelle est la motivation à l’origine de ce roman, et d’ailleurs.. pourquoi un roman ?
Laure Heinich : « La fiction permet d’occuper toutes les places, en l’occurrence celle de Baptiste qui est mis en cause, celle de Rebecca qui dénonce un viol, celle des familles qui sont impactées mais tâchent de rester soutenantes, celles des collègues des deux protagonistes qui ont du mal à se positionner. Le lecteur se questionne alors sur le comportement qu’il aurait adopté - à toutes les places. Et probablement qu’il hésite.
Le lieu de l’intrigue est très important pour moi, je l’ai situé dans le milieu hospitalier pour ses similarités frappantes avec l’institution judiciaire : leur état de délabrement et le fait qu’il s’agisse d’espaces de symboles.
Il existe dans les deux cas des « bonnes volontés » qui font fonctionner le système - mais à quel prix ? »
À qui le destinez-vous ? L’avez-vous écrit en pensant à un type de lecteur en particulier ?
L.H : « La littérature s’adresse à tous, c’est bien sa force. Le sujet est d’actualité, ici porté par deux trajectoires similaires qui se brisent : comment rapporter la preuve d’une violence sexuelle ? Comment la juger ? Quelles sont les répercussions familiales et quels comportements adopter ? Comment vivre avec le doute ? Faut-il composer ? C’est un livre sur l’intime et l’intime conviction, un sujet à la fois judiciaire et romanesque. »
Quel est le plus beau compliment qu’on puisse vous faire au sujet de ce roman ?
LH : « Un lecteur m’a dit « c’est un livre qui ne juge pas » et je crois que c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Je voudrais entendre que le livre laisse dans un certain inconfort. C’est le début du mouvement. »
Informations techniques :
Genre : Littérature française
Parution le : 14/01/2026
224 pages ISBN : 9782080469144
Éditeur : Flammarion
Photo de Laure Heinich : crédit Fred Stucin.



