Le parc éolien Khalladi : analyse juridique d’un modèle pionnier de production privée d’électricité au Maroc.

Par Oussama El Belaychy.

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Explorer : # Énergies renouvelables # cadre réglementaire

Salué par le Climate Investment Funds pour ses performances exceptionnelles, le développement des énergies renouvelables dans les pays émergents ne se limite pas à l’installation de parcs éoliens ou solaires : il implique une transformation profonde des cadres juridiques, institutionnels et financiers. Le parc éolien Khalladi, premier projet privé-à-privé du Maroc, illustre à la fois les défis et les solutions de cette transition. Entre expérimentation réglementaire, innovations contractuelles et réformes législatives, ce projet offre un exemple concret de la manière dont un pays peut passer d’un modèle monopolisé à un marché électrique partiellement libéralisé, tout en assurant la viabilité économique et technique de ses initiatives renouvelables.

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Le développement des énergies renouvelables dans les pays émergents soulève des défis juridiques et institutionnels considérables. Le cas du parc éolien Khalladi au Maroc illustre la complexité de la transition d’un modèle monopolistique vers un marché électrique partiellement libéralisé. Cette analyse examine les dimensions juridiques et réglementaires de ce projet pilote qui a testé pour la première fois le cadre établi par la loi 13-09 sur la production privée d’électricité.

I. Le cadre juridique initial : la loi 13-09 et ses limites structurelles.

A. Les fondements du modèle de production privée.

La loi 13-09 représentait une innovation majeure dans le paysage énergétique marocain en autorisant des producteurs indépendants à vendre directement de l’électricité à des consommateurs industriels. Cette disposition rompait avec le monopole traditionnel de l’Office national de l’eau et de l’électricité (ONEE) sur la distribution.

Le parc Khalladi, d’une capacité installée de 120 MW, constituait le premier test réel de ce cadre législatif. Développé par Acwa Power et Argan Infrastructure Fund, le projet devait démontrer la viabilité économique et opérationnelle d’un modèle entièrement privé, sans intervention de l’opérateur public.

B. Les lacunes réglementaires révélées.

L’application pratique de la loi 13-09 a rapidement révélé plusieurs failles juridiques et économiques majeures :

  • L’absence de tarification de l’accès au réseau : la loi ne prévoyait aucun mécanisme de rémunération pour l’utilisation des infrastructures de transport. Cette gratuité imposée générait des coûts non compensés pour l’ONEE, créant un déséquilibre financier structurel.
  • Les obligations contractuelles préexistantes : les contrats thermiques de type Take-or-Pay conclus par l’ONEE créaient un risque de double paiement. L’opérateur restait tenu de payer pour des capacités conventionnelles même lorsque l’énergie renouvelable était injectée sur le réseau.
  • L’instabilité technique du réseau : l’intégration d’une production intermittente nécessitait des investissements dans des équipements de stabilisation (Statcom) non prévus initialement. L’absence de normes techniques précises a entraîné des négociations prolongées sur les responsabilités respectives.
  • L’insuffisance du marché éligible : le nombre limité d’industriels haute et très haute tension réduisait considérablement le bassin de clients potentiels, fragilisant la rentabilité des projets privés.

II. Les obstacles à la mise en œuvre et leur résolution.

A. Les blocages opérationnels.

La phase de développement de Khalladi a connu des retards significatifs liés aux incertitudes réglementaires. L’ONEE, confronté à des obligations techniques et financières non anticipées, a gelé plusieurs licences de production. Les négociations entre les développeurs, les prêteurs internationaux et l’opérateur public se sont étendues sur plusieurs années.

Cette période d’incertitude illustre un principe fondamental du droit de l’énergie : un cadre législatif incomplet génère des coûts de transaction élevés et décourage l’investissement privé.

B. L’évolution institutionnelle décisive.

La résolution de ces obstacles a nécessité une refonte progressive du cadre institutionnel :

La création de l’Agence nationale de réglementation de l’électricité (ANRE) en 2016 a instauré un organe de régulation indépendant, essentiel pour arbitrer entre les intérêts divergents des acteurs publics et privés.

L’adoption du premier code réseau en 2021 a établi des normes techniques claires pour la stabilité et l’accès aux infrastructures, réduisant l’incertitude juridique.

La réforme décisive : la loi 40-19 de 2023 a comblé les lacunes de la loi 13-09 en introduisant plusieurs innovations majeures :

  • Un tarif d’usage du réseau calculé selon une méthodologie transparente définie par l’ANRE
  • L’obligation de publier annuellement les capacités d’accueil régionales du réseau
  • L’extension de l’accès à la moyenne tension, élargissant considérablement le marché potentiel
  • L’autorisation pour les distributeurs d’acheter jusqu’à 40% de leur approvisionnement auprès de producteurs renouvelables privés.

III. L’innovation financière et contractuelle.

A. Le financement en monnaie locale.

Khalladi représente le premier projet d’énergie renouvelable de cette envergure financé entièrement en dirhams marocains. Cette structure, élaborée par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) via des mécanismes de swap avec des banques locales, élimine le risque de change qui pèse traditionnellement sur les projets d’infrastructure.

Cette innovation financière établit un précédent juridique important pour les futurs projets, démontrant la faisabilité d’un financement de projet complexe en devise locale dans un marché émergent.

B. La stratégie contractuelle hybride.

Le modèle contractuel de Khalladi combine deux types d’arrangements :

Des contrats d’achat de long terme (Power Purchase Agreements) avec trois industriels majeurs couvrant 80% de la production, assurant des revenus stables et prévisibles. Ces contrats de long terme ont été essentiels pour sécuriser le financement du projet.

Des contrats de court terme pour le solde de la production, offrant une flexibilité commerciale et une optimisation des revenus en fonction des conditions du marché.

Cette structure hybride répond aux exigences des prêteurs tout en permettant une participation au marché spot, maximisant ainsi la valeur économique du projet.

IV. Les implications juridiques et réglementaires plus larges.

A. Un laboratoire de la libéralisation.

Khalladi a fonctionné comme un projet pilote permettant d’identifier et de corriger les défaillances réglementaires. Cette approche itérative, associant déploiement concret et ajustements législatifs progressifs, illustre une méthode pragmatique de réforme du secteur électrique.

Le projet a validé la stratégie nationale de promotion des énergies renouvelables (SPREF) fondée sur l’articulation entre innovation réglementaire et expérimentation de terrain.

B. L’influence régionale.

L’expérience marocaine a inspiré des réformes similaires dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient. La Tunisie et l’Égypte ont étudié le modèle Khalladi pour élaborer leurs propres cadres de production privée d’électricité.

Cette diffusion régionale témoigne de la reproductibilité du modèle, sous réserve d’adaptations aux contextes juridiques et institutionnels locaux.

V. Les enseignements pour la gouvernance énergétique.

L’analyse du projet Khalladi révèle plusieurs principes essentiels pour la réussite d’une libéralisation partielle du secteur électrique :

  • La nécessité d’un régulateur indépendant : l’ANRE s’est révélée cruciale pour arbitrer les conflits entre opérateur historique et nouveaux entrants, établissant des règles équitables et transparentes.
  • L’importance de la clarté tarifaire : l’absence initiale de tarification de l’accès au réseau a créé des distorsions économiques importantes. La loi 40-19 a corrigé cette défaillance en établissant une méthodologie objective de calcul des tarifs.
  • La transparence sur les capacités du réseau : la publication obligatoire des capacités d’accueil régionales réduit l’asymétrie d’information et facilite la planification des investissements privés.
  • L’élargissement progressif du marché : l’extension à la moyenne tension multiplie le nombre de clients potentiels, améliorant la viabilité économique des projets privés.
  • La sécurisation juridique du financement : l’innovation financière en monnaie locale, combinée à un cadre contractuel solide, démontre qu’il est possible d’attirer des capitaux privés significatifs dans des marchés émergents.

Conclusion.

Le parc éolien Khalladi représente bien plus qu’un simple projet d’infrastructure énergétique. Il constitue un cas d’étude juridique majeur illustrant les défis de la transition d’un monopole public vers un marché partiellement libéralisé.

Les performances techniques du projet, dépassant ses objectifs de production et de réduction d’émissions - valident la pertinence du modèle économique. Mais c’est surtout l’évolution du cadre juridique et institutionnel, catalysée par les difficultés rencontrées, qui mérite l’attention.

L’expérience marocaine démontre qu’une libéralisation réussie du secteur électrique nécessite un cadre réglementaire complet, évolutif et adapté aux réalités opérationnelles. Elle confirme également le rôle essentiel des projets pilotes comme laboratoires permettant d’identifier et de corriger les défaillances législatives avant un déploiement à plus grande échelle.

L’expérience Khalladi démontre que la réussite d’une transition énergétique repose sur trois piliers indissociables : une vision politique claire, un cadre réglementaire évolutif et une mise en œuvre pragmatique ancrée dans les réalités du terrain. Ces enseignements s’avèrent particulièrement pertinents pour les pays émergents cherchant à concilier développement durable et attractivité pour les investisseurs privés.

Oussama El Belaychy
Master Carrières juridiques et judiciaires
Université Hassan II, Casablanca

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