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Partage d’expérience d’une juriste française exerçant au Royaume-Uni.

If there is a good will there is a great way.” Ce proverbe attribuable à William Shakespeare fait tout à fait sens dans un contexte d’expatriation du juriste d’entreprise, profession jugée peu exportable au premier abord notamment par les praticiens eux-mêmes. Pour autant et malgré les difficultés rencontrées (qui seront relatées par la suite), j’exerce ce métier depuis bientôt trois ans au Royaume-Uni.
Suite aux questions qui me sont régulièrement posées par des juristes de différents niveaux d’expérience et spécialités, je prends aujourd’hui l’initiative de partager mon parcours et, je l’espère, fournir des informations utiles à celles et ceux qui souhaiteraient franchir le cap.

En effet, la nature même de la profession et le sentiment « de ne connaitre rien d’autre que le droit français » poussent au raccourci assez évident selon lequel un juriste d’entreprise français aurait vocation à exercer principalement en France. Or, force est de constater que les expériences acquises à l’international sont devenues extrêmement prisées voire un préalable à l’embauche pour certains employeurs.

A cette idée préconçue : "ne pouvoir se rendre utile nulle part ailleurs", vient s’ajouter la réalité d’un marché du travail assez rigide surtout pour les jeunes juristes. En d’autres termes, la question qui se pose quasi automatiquement est : "si déjà en France cela est si compliqué, en quoi les choses seraient plus évidentes ailleurs, et de surcroit dans un pays ou je ne dispose pas, a priori, des diplômes et/ou connaissances suffisantes du droit local ?"

La somme de ces deux facteurs m’a initialement et naturellement conduite à faire preuve d’autocensure et exercer hors de France ne faisait alors pas partie des solutions à explorer tant cela me paraissait impossible. Et pourtant...

Un premier échec au Royaume-Uni.

Septembre 2014, le Saint Graal tant attendu était là, j’étais enfin diplômée d’un Master II flambant neuf, confiante (ou naïve ?) quant à mon potentiel d’employabilité suite à mes expériences développées via de nombreux stages et une année en alternance.

Cependant, la réalité du marché du travail me rattrapa rapidement, et je fus régulièrement confrontée lors des entretiens à un listing des pièces manquantes du puzzle que constituait mon modeste CV (CAPA, LLM, diplôme provenant d’université dite "prestigieuse") en sus d’une dévalorisation quasi systématique de mes prétentions salariales.

J’ai encore le souvenir d’un recruteur qui avait surement jugé « normal » de quitter la salle de réunion pendant l’entretien prétextant un meeting dès l’instant ou j’avais eu l’audace d’expliquer que mon expérience la plus récente était un "stage". (Horreur pour ce dernier, qui devait visiblement être à la recherche du fameux candidat, juriste astronaute disposant de 28 diplômes différents, de 10 années d’expérience minimum, et qui en prime accepterait volontiers d’être rémunéré comme un stagiaire avec une amplitude horaire journalière flexible !)

8 mois après l’obtention de mon Master II et fautes d’opportunités intéressantes en France, je fis donc le choix d’élargir mon champ de recherches à l’étranger, et une lueur d’espoir s’alluma une première fois en Mars 2015, alors que Londres m’accueillait pour effectuer un stage juridique.

Cet espoir fut de courte durée puisque je me rendis compte que ce stage tant attendu et représentant alors l’unique semblant d’opportunité s’était avéré être un scam [1]. Faute de solutions alternatives et mes valises déjà débouclées dans une chambre de South East London, je fis le choix de rester en Angleterre afin de trouver un emploi dans le domaine juridique.

Cette première tentative de recherche d’emploi s’est également avérée infructueuse et m’a conduit à travailler en restauration le temps de quelques mois afin d’à tout le moins, développer mon aisance à l’oral en anglais.

En parallèle, je poursuivais mes candidatures pour finalement obtenir un stage dans un service juridique international en France, stage qui me permettra alors de développer mon anglais professionnel et juridique.

Une fois ce stage terminé, je retentais ma chance auprès du marché français, sans grand succès pour probablement les mêmes raisons que celles précédemment évoquées.

La prise de conscience.

Vous l’aurez compris, après de multiples entretiens, le dernier se soldait (aussi) par un échec, ou du moins ce que je considérais être un échec à cet instant précis.
Puis en dépit de la désillusion subie à ma première tentative « d’expatriation », je me suis décidée à boucler ma valise une seconde fois direction South East London (avec un espoir réduit au quasi néant) en vue de décrocher un poste à la hauteur de mes compétences et de mes ambitions.

Le mot d’ordre était « je n’ai rien à perdre si ce n’est le prix (assez juteux avouons-le) de l’Eurostar ».

Je m’étais donnée dix jours pour tenter d’inverser la courbe de mon chômage.

Recherche d’emploi à Londres – 10 jours top chrono !

Etape 1 : Préparation du CV en anglais.

Au vu du timeline pour décrocher des entretiens, je n’ai personnellement pas misé sur un changement drastique du CV, l’idée était simplement à l’époque de lancer le process.
J’ai donc mis à jour mon CV en anglais, une affaire de traduction et d’adaptation du jargon juridique anglais aux différentes missions réalisées dans mes expériences antérieures (drafting contracts et non writing par exemple pour designer la rédaction contractuelle).

Au-delà de la traduction, il est indispensable d’être concis, aller à l’essentiel c’est-à-dire « straight to the point » comme les recruteurs aiment dire au Royaume-Uni. Il faut avoir à l’esprit que les britanniques et les français ont des conceptions assez différentes du recrutement. Les anglo-saxons sont très pragmatiques, les envolées lyriques, ce n’est pas vraiment leur truc ! Des tirets, des listes, des bullet points, des focus, bref un condensé de l’expérience et du parcours académique, facile à lire et à comprendre.

Autre point important l’adresse ! Il est vivement recommandé de mettre une adresse locale sur son CV si vous voulez être pris au sérieux, avec un numéro de téléphone local pour être facilement joignable (qui s’obtient assez rapidement en passant par Giffgaff par exemple).

Etape 2 : Recherche active d’emploi.

A ce moment précis, il faut savoir où et comment chercher. En France c’est simple, les sites d’annonces nous les connaissons tous, mais quid du système britannique ?
Mes recherches se sont alors principalement effectuées par :

  • les jobboards à la fois généralistes (type Reed.co.uk, Monster, Indeed.co.uk)
  • les jobboards spécialisées dans les métiers du juridique (Thelawyer, Legalweekjobs, TotallyLegal..)

Dans les deux cas :

  • je répondais à diverses annonces en entreprise sous différents titres (legal counsel, contract manager, contract specialist, legal advisor…) mais ne négligeais aucunement les différentes catégories de contrats (CDI/CDD/Intérim).
  • je m’étais créée un profil sur chaque site internet, il n’y avait plus qu’à le renseigner et y télécharger mon CV.
  • je créais des alertes emploi sur chaque site internet afin d’être informée des lors qu’une annonce correspondant à mes critères était postée.

A titre personnel, je recommanderais Reed.co.uk pour la création du profil et TotallyLegal pour les réponses aux annonces. Ces deux vecteurs ont été les plus efficaces. J’ai d’ailleurs été démarchée via Reed pour mon dernier poste alors même que mon CV n’avait pas été mis à jour depuis des mois.

Si je reviens quelques minutes sur les différentes catégories de contrats, voici quelques tips (conseils) :
Les offres en CDI sont décrites "permanent" alors que "contracts" désigne les CDD. Pour ces derniers, vous pouvez être recruté (1) directement par l’employeur via un CDD appelé "fixed term contract", (2) par une entreprise extérieure qui vous salariera le temps de votre mission, ces sociétés sont nommées "umbrella companies" ou (3) en freelance, et dans ce cas vous travaillerez sous votre propre société avec les obligations sociales qui en découlent (le système pour créer sa société est en revanche bien plus simple qu’en France).

D’un point de vue purement financier, être freelance est généralement plus avantageux.

Pour conclure sur ce sujet, sachez que le marché juridique est en majorité détenu par les agences de recrutement qu’elles soient généralistes (Michael Page, Hays, Robert Walters) mais également spécialisées dans les métiers du Legal (Law Absolute, Chadwick Nott, Badenoch & Clark, SSQ…). Les contacter directement et leur envoyer votre CV est donc quelque chose que je recommande vivement.

Etape 3 : Les entretiens – (8 jours top chrono).

J’ai commencé à être contactée dès le lendemain pour des entretiens au sein de différents types de structures dont :

  • une université et un organisme public pour des postes de Contract Manager,
  • une société pour un poste de Legal Counsel.

Déroulé des entretiens.

Si je devais résumer les trois entretiens passés auprès de ces organisations (et d’une manière encore plus générale le déroulé des entretiens professionnels au Royaume Uni), voici comment je décrirais les choses :

  • Simple et efficace : peu de formalités, les anglais sont généralement faciles d’accès, il s’agit davantage d’un échange avec le recruteur sur les besoins de l’entreprise et sur le profil du candidat
  • Pratico-pratique : comme pour tout entretien, il est impossible d’échapper aux questions d’ordre technique, mais sachez mettre de cote votre étiquette de juriste français. En effet, cela importe finalement peu le recruteur anglais, qui souhaite savoir pourquoi vous êtes là ; en quoi correspondez-vous aux besoins ; et surtout ce que vous savez faire (en utilisant leur jargon et concepts pour vous faire comprendre).

Pour vous donner des illustrations concrètes :

  • A la question, comment gérez/mesurez la performance de votre cocontractant ? Un exemple de réponse serait : le SLA ‘Service Level Agreement’
  • Quelles sont les clauses contractuelles auquel vous prêtez le plus attention lors d’une analyse de contrats ? Un exemple de réponse serait : analyser le contrat dans son ensemble en premier lieu pour juger de son équilibre général en termes de risques. Une attention plus particulière sera notamment portée aux clauses de confidentialité (confidentiality), résiliation (termination), clauses limitatives de responsabilités (limitation of liability) etc.

"Don’t get me wrong !" Être juriste civiliste comporte nécessairement des avantages pour toute structure au Royaume-Uni. Pour autant renseignez-vous autant que possible au préalable sur la pertinence d’une telle plus-value dans la structure au sein de laquelle vous postulez (est-ce une société présente à l’international/dans les pays francophones, quels sont les projets en cours pouvant potentiellement nécessiter un tel besoin etc).

Les Anglais s’intéressent particulièrement aux expériences développées dans la pratique à l’instar de l’intitulé d’un diplôme ou d’une université, d’où l’importance à mon sens de demeurer pragmatique dans son approche, avec un discours facilement adaptable au contexte.

Bilan : 10 jours écoulés / mission accomplie : offre de Legal Counsel.

Sur les trois entretiens que j’avais passé, et malgré un retour positif ma candidature à l’université fut rejetée par manque d’expérience face à d’autres candidats.
L’organisme public (qui me recontactera deux semaines plus tard pour me proposer le poste) mit son recrutement en pause.

C’est donc finalement la société qui m’offrira mon premier poste de Legal Counsel à Londres avec une prise de poste quasi immédiate (les anglais n’ont en général pas vraiment le temps quand il s’agit d’un « contract » et non d’un ‘permanent’, le process pour les CDI étant en général plus long).

50% du poste était effectivement orienté vers les activités francophones du groupe et la necessite pour l’entreprise de recruter un juriste francophone était donc de mise.

Il n’en demeure pas moins que j’ai pu développer une expertise allant au-delà des frontières, de part l’environnement international de travail mais également par le fait de collaborer au quotidien avec des juristes pratiquant la common law (mon manager était UK solicitor et ma collègue juriste de Nouvelle-Zélande).

Petit à petit, j’ai pu commencer à me familiariser avec leurs pratiques, leurs concepts juridiques parfois différents ou ne connaissant pas vraiment d’équivalents en droit civil.
In fine, ce qui importe essentiellement c’est la capacité à raisonner juridiquement et à protéger les intérêts de la société, c’est-à-dire, trouver l’équilibre entre les risques et les benefices, au-delà même du droit applicable.

Résume d’expérience - conseils.

Les enseignements à tirer de cette expérience :

N’estimez pas votre valeur au regard du marché français uniquement. L’Union Européenne nous permet de nous établir et vendre nos compétences au-delà des frontières : saisissez votre chance, il n’y a peut-être pas de place pour tout le monde mais il y en a certainement pour celui ou celle qui sait se la créer. D’autres pays vous ouvrent les bras.

Vous êtes compétents et vos compétences sont exportables, partez confiants et communiquez sur ce que vous savez faire avec des exemples concrets. Mettez votre casquette de juriste français de côté, vous êtes un business Partner au UK, soyez pragmatique et adaptable aux besoins potentiels de votre futur employeur.

Personne ne vous en voudra de maîtriser la langue française et les concepts civilistes, et encore moins les Anglais ! C’est une plus-value non négligeable et ils le savent, "be proud of being French !"

La maîtrise de l’anglais (y compris juridique) est évidemment un "must" mais être bilingue n’est pas non plus une nécessité (on retrouve encore ici le pragmatisme anglais). Faites-vous comprendre, n’ayez pas peur de faire des fautes à l’oral, de votre accent, votre crédibilité n’en sera pas pour autant remise en cause (n’oubliez pas que les Anglais ne maîtrisent souvent aucune langue étrangère). La maîtrise experte de la langue viendra avec le temps et la pratique.

Pour un premier poste, privilégiez les opportunités se rapprochant au mieux de votre profil (support des activités francophones de la société en particulier).

« Nonobstant ce qu’il précède », ne vous limitez pas aux descriptifs de postes (en termes d’expérience recherchée, de compétences requises en droit local etc), j’ai souvent été recontactée suite à des candidatures faites pour des postes nécessitant une expérience plus importante ou même un juriste de common law. Il vous faut une stratégie mais cette dernière ne saurait signifier réduire vos chances ou exclure des possibilités.

Pour le Royaume-Uni, essayez d’être sur place ou à tout le moins joignable avec un numéro local (les recruteurs seront plus enclins à vous contacter).

Faites-vous confiance ! Mettez de côté la rigidité du marché français qui est un phénomène purement local. Le système anglosaxon est flexible (avec les inconvénients que nous lui connaissons aussi) mais il a le mérite de vous donner la chance de vos ambitions. Osez !

Enfin ne vous arrêtez pas a une première opportunité qui se ferme, c’est généralement le signe d’une autre qui sera amenée à s’ouvrir tôt ou tard, souvent bien meilleure. Sans ma première tentative, disons-le, ratée d’expatriation, je n’aurai peut-être jamais pris l’initiative de traverser la Manche pour y débuter ma carrière.

Brexit or not Brexit ? Is that a question ?

Au vu des évolutions récentes quant aux négociations entre le Royaume Uni et l’Union Européenne, il semblerait qu’une distinction entre les Européens présents sur le territoire britannique depuis plus ou moins cinq ans au 31 Décembre 2020 soient traités selon différentes règles.
Le site du gouvernement britannique est assez bien fourni et fréquemment mis à jour au vu des avancées du Brexit. Voici un article utile pour toutes questions liées au Brexit et ses conséquences pour les Européens : https://www.gov.uk/guidance/status-... .

Hormis l’incertitude liée aux formalités migratoires, l’installation au Royaume-Uni (en tout cas pour l’heure) reste assez facile. L’accès au logement et les formalités liées à la sécurité sociale sont relativement rapides et simples. Vous trouverez un tas d’informations sur internet mais également sur les réseaux sociaux ou les Français expatriés partagent régulièrement leurs conseils.

Be next 😊

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Notes :

[1Escroquerie en ligne.


Vos commentaires

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  • Le 10 octobre à 09:42 , par Pandora

    Article très intéressant et très utile ! Merci.

  • Le 8 octobre à 19:05 , par Philippe Bédard

    Bravo pour ce retour d’expérience, qui privilégie les côtés positif et pragmatique des britanniques.
    Merci pour le temps que vous avez consacré à cette "transmission". Philippe