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  • Décembre 2022
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Pour tirer parti de l’intelligence artificielle, les entreprises vont devoir recruter des compétences bien spécifiques. Veut-on libérer l’oiseau, oui ou non ?

Face à l’approche par les risques prônée par la législation européenne en matière d’IA et de données, les juristes sont mal équipés. Pour bien exploiter le potentiel de l’IA, c’est un ensemble plus large de compétences qu’ils doivent aujourd’hui maîtriser. Un nouveau métier.


Quand Elon Musk a racheté Twitter, en proclamant que « l’oiseau était libéré », Thierry Breton, commissaire européen chargé du marché intérieur, a tweeté que dans l’UE, « l’oiseau volerait selon les règles européennes », faisant explicitement référence à la législation sur les services numériques (Digital Services Act - DSA) [1] récemment adoptée, et aux obligations qui en découlent pour les plateformes Internet.

Björn Fasterling
Professeur de droit et d’éthique des affaires
EDHEC Augmented Law Institute / EDHEC Business School

Le DSA, le futur AI Act [2] et les projets pour un devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité à l’échelle européenne [3], sont des mécanismes de réglementation fondés sur les risques visant à préserver les droits fondamentaux, la santé, la sécurité et les valeurs démocratiques. Si des entreprises telles que Twitter veulent « respecter les règles », elles devront développer des compétences très spécifiques.

Identifier et évaluer les risques au niveau de l’organisation, prendre les mesures appropriées et intégrer les processus internes pertinents, c’est un projet colossal pour de nombreuses entreprises dont les modèles économiques dépendent de la capacité à capitaliser sur l’intelligence artificielle et sur les données.

Peut-être l’émergence d’un nouveau métier est-elle nécessaire pour mettre en œuvre de tels systèmes de gestion des risques dans les entreprises, sur le papier mais surtout sur le terrain. Les juristes, les DPO comme les responsables de la compliance, seront rapidement dépassés pour diverses raisons : ils doivent non seulement acquérir une compréhension de la technologie, mais également appréhender les conséquences de son utilisation sur le marché. Il leur faut enfin des compétences managériales pour concevoir les processus organisationnels qui permettront de gérer ces risques de façon adéquate.
Par exemple, imaginez que vous conseillez ou travaillez pour une entreprise, et que sa stratégie de web-marketing l’amène à optimiser son référencement internet.

Vous avez conscience des multiples sources de biais dans les grands modèles de langage. Vous savez que les algorithmes sont entraînés sur des jeux de données très volumineux ; et que plus les données sont volumineuses, plus il est difficile de les assainir. Aussi fluide que puisse paraître le langage généré par l’intelligence artificielle, il fait résonner et amplifie potentiellement les biais sociétaux. Encore faut-il être capable de mettre ces principes en musique, d’évaluer comment traduire une stratégie au niveau technique sans nuire aux droits d’autres individus, et d’identifier la bonne ligne de conduite pour prévenir les risques…

Cette combinaison d’expertise juridique, d’appréhension des impacts technologiques et de compétences managériales est encore très rare dans les entreprises - même dans les grandes structures de la tech -. Elle est tout à fait insuffisante au regard des périls qui menacent nos valeurs les plus essentielles.
On ne peut guère attendre d’une seule personne qu’elle sache tout faire. Celles qui prétendent avoir de multiples expertises n’en détiennent parfois pas véritablement. En revanche, ce qu’il faut attendre des juristes, c’est qu’ils sachent coopérer au sein d’une équipe compétente collectivement sur ces différents aspects. Ce que le juriste pourrait acquérir de façon réaliste, c’est une capacité à interagir de façon efficace avec des spécialistes dans d’autres domaines, tels que la science des données, la programmation, la conception UX, la gestion des opérations, la psychologie organisationnelle, la philosophie morale, etc.

À l’EDHEC Augmented Law Institute, avec nos partenaires l’AFJE, Seraphin Legal et Govern&Law, nous avons mis en place un programme de formation appelé "Digital Ethics Officer" afin de développer cette compétence.

Au-delà d’être formé, il est tout aussi important que chacun mette en pratique ce savoir et ces compétences au sein de son organisation. Ce travail exige un engagement fort pour surmonter les résistances internes. Car bien des collaborateurs estiment encore qu’une approche éthique de la gestion des risques technologiques ralentirait la croissance et nuirait à la compétitivité.
Pour revenir à Twitter : comme tout autre réseau social avec des millions d’utilisateurs, Twitter doit modérer un vaste contenu apporté par ses utilisateurs. Il lui faut identifier les discours illégaux, offensants et préjudiciables, et rester sur la ligne de crête entre liberté d’expression et censure. C’est une gigantesque tâche, et il est vraisemblable qu’aucune entreprise, y compris Twitter, ne soit véritablement à la hauteur de ce défi pour l’instant.

Les IA de nouvelle génération, mieux entraînées à la prise en compte du langage naturel, pourraient atténuer dans une certaine mesure le besoin de modération humaine. Mais encore une fois, si Twitter ne dispose pas des personnes capables d’apprécier pleinement l’importance des droits humains et de faire bon usage de l’IA, l’entreprise échouera à se conformer aux normes européennes. Et c’est encore plus important, l’oiseau à peine envolé sera vite rattrapé par des individus aussi peu soucieux de démocratie que des droits fondamentaux. Il se dit qu’au sein de Twitter, Elon Musk aurait licencié l’équipe en charge du respect des droits humains, responsable de la modération des contenus…

Björn Fasterling, Professeur de droit et d’éthique des affaires, EDHEC Augmented Law Institute / EDHEC Business School Directeur académique du programme de formation certifiant EDHEC Digital Ethics Officer (prochaine session : de février à juin 2023).

Notes :

[1Règlement (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques et modifiant la directive 2000/31/CE (règlement sur les services numériques) : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32022R2065&qid=1670228542442&from=EN .

[2Proposition de Règlement du parlement européen et du conseil établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (législation sur l’intelligence artificielle) et modifiant certains actes legislatifs de l’union, du 21/4/2021, COM(2021) 206 final : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:52021PC0206&from=EN .

[3Proposition de directive du parlement européen et du conseil sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité et modifiant la directive (UE) 2019/1937, du 23/2/2022, COM(2022) 71 final : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:52022PC0071&qid=1670228682215&from=EN .

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