Le procès de la rue Tronchet, la criminalité de genre à l’ère de la médiatisation des corps féminins.

Par Mathilda Paradis, Juriste.

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Explorer : # violences faites aux femmes # criminalité # vol avec violence # droit pénal

Cinq hommes contre une femme seule. Le procès de la rue Tronchet dépasse le simple fait divers pour devenir un cas d’étude des violences faites aux femmes dans l’espace public et médiatique. Si le droit pénal peine encore à qualifier ces agressions genrées hors du cadre sexuel, cette affaire met en lumière l’exploitation des stéréotypes féminins, le victim blaming et la nécessité d’une relecture de notre système judiciaire face à la criminalité.

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Dans la nuit du 2 au 3 octobre 2016, Kimberly Kardashian est victime d’un braquage dans sa suite de l’hôtel de Pourtalès, un hôtel particulier de la rue Tronchet à Paris.

Les agresseurs, cinq hommes déguisés en policiers, pénètrent dans sa chambre après avoir agressé le réceptionniste. Ils la ligotent, la bâillonnent et la séquestrent pour dérober entre 6 et 9 millions d’euros de bijoux, dont son alliance et une montre offerte par son père à la fin de ses études. Un préjudice de plusieurs millions d’euros, mais d’une valeur sentimentale inestimable.

Si les qualifications pénales classiques : vol avec arme, séquestration, association de malfaiteurs, encadrent cette affaire, le procès de la rue Tronchet invite à une lecture plus large, en lien avec les violences structurelles subies par les femmes. Peut-on juridiquement envisager cet acte comme une violence genrée ? Une analyse des textes, de la jurisprudence et du contexte socioculturel le suggère.

Parce que le procès de la rue Tronchet, ce n’est pas une drôle d’histoire sur Kim Kardashian contre les papys braqueurs ; c’est l’histoire d’une femme, d’une mère de famille, d’une fille, d’une sœur, qui, encore une fois, se fait agresser par un homme, par des hommes.

Le procès de la rue Tronchet, c’est cinq hommes, contre une femme, seule.

I. Les qualifications pénales applicables et les peines encourues.

Les faits sont juridiquement qualifiés de vol en bande organisée avec usage d’une arme, d’usurpation de l’identité de policier ainsi que de séquestration de Madame Kardashian et du réceptionniste de l’hôtel de Pourtalès, Abderrahmane Ouatiki, grand oublié du procès. Ce dernier a été menotté et contraint, sous menace d’une arme, à mener les braqueurs à la suite de la victime.

Conformément aux dispositions de l’article 311-8 du Code pénal,

« le vol avec arme est puni de vingt ans de réclusion criminelle et de 150 000 euros d’amende. La peine est portée à vingt ans de réclusion criminelle et de 150 000 euros d’amende lorsqu’il est précédé, accompagné ou suivi de violences sur autrui » [1].

La victime a été ligotée avec du scotch alors qu’elle ne portait qu’un peignoir, puis retenue dans sa suite contre son gré. La participation à une association de malfaiteurs en vue de commettre des crimes est qualifiée au regard des articles 450-1 et suivants du Code pénal.

Les faits sont qualifiés juridiquement selon des critères objectifs, sans prise en compte du genre de la victime ou des accusés conformément à la loi française. En ce sens, le droit pénal reste aveugle face à la dimension sexiste implicite de certaines infractions, dès lors qu’elles ne relèvent pas de l’infraction sexuelle.

A. Une victime ciblée : l’exploitation d’un stéréotype féminin dans le passage à l’acte.

Les braqueurs ont choisi une femme seule, affichant ses bijoux sur les réseaux sociaux. Ce choix, bien que stratégique, s’inscrit dans une construction sociale genrée de la cible. L’image d’une femme exposée, seule, facilement maîtrisable, est l’écho d’un imaginaire criminel profondément sexiste, qui voit dans les corps féminins une moindre menace. Ajoutons à cela que Kim Kardashian est une personnalité publique issue de la télé-réalité hypermédiatisée devenue célèbre suite à la diffusion d’une sex-tape la mettant en scène.

Elle correspond au stéréotype de la femme superficielle et provocante. Elle est également connue pour son BBL (Brazilian Butt Lift, technique chirurgicale visant à augmenter la taille des fessiers) et pour ses différentes chirurgies esthétiques. C’est donc une femme sexualisée et médiatiquement exposée, présumée idiote et vulnérable. Les braqueurs ne l’ont pas ciblée par hasard, elle est perçue comme une proie facile.

De plus, Kim Kardashian n’est pas vue comme une victime, mais comme une image. Ce n’est pas une femme, c’est un corps, un objet de fantasme collectif. La médiatisation de son corps et de son mode de vie luxueux renforcent cette dépossession symbolique de son corps et de sa sécurité. Elle est réduite à une caricature et donc moins digne de compassion.

Au-delà du mépris de classe où certains trouvent justifiable que des individus moins fortunés s’en prennent à de riches personnalités, ce mépris de classe est renforcé par un mépris de genre. Sous prétexte que la richesse allégerait un individu de ses problèmes, elle justifierait l’agression. L’imaginaire collectif sous-entend qu’une femme qui s’expose elle-même sur les réseaux sociaux ou à la télévision est nécessairement consentante au fait d’être malmenée, harcelée et humiliée. La place des femmes sur les réseaux sociaux, l’espace public virtuel, reflète la place des femmes dans l’espace public réel. Les femmes se font agresser en ligne comme elles se font agresser dans la rue. Ce biais cognitif est ancien et remonte à l’époque où la place de la femme était dans le foyer familial.

Le braquage de la rue Tronchet ne relève pas d’une agression sexuelle, mais il reproduit des mécanismes de domination masculine : envahir l’espace privé d’une femme, la ligoter, la faire taire, et s’approprier ce qu’elle possède. Les mis en cause n’auraient pas osé s’en prendre à une figure médiatique masculine dans les mêmes conditions. En ligotant, enfermant et menaçant une femme nue, ils réactualisent l’imaginaire du corps féminin dominé, possédé et terrorisé. La victime raconte avoir craint d’être violée et avoir supplié de la laisser en vie.

La peur d’être violée est une peur universelle qui touche n’importe quelle femme, lorsqu’elle se retrouve nue face à des inconnus, peu importe son statut social, la couleur de sa peau ou son âge.

B. Une jurisprudence timide sur la notion de “vulnérabilité genrée”.

La Cour de cassation, dans des affaires de vols aggravés [2], reconnaît la vulnérabilité de la victime comme circonstance aggravante, notamment en raison de son âge ou de sa situation de handicap.
Mais le genre n’est jamais expressément pris en compte comme facteur de vulnérabilité, sauf dans les affaires de violences conjugales [3]. Nous ne pouvons dès lors considérer le genre féminin comme facteur de vulnérabilité. Alors, au-delà du genre, il faut regarder le nombre.

Ce qui est ici remis en question, c’est le fait que cinq hommes armés portent atteinte à l’intégrité d’une femme seule. Ce qui est ici dénoncé, c’est le mécanisme classique de victim blaming genré qui a suivi les faits : Kim Kardashian a été moquée, accusée de mentir ou de l’avoir mérité. Les rôles sont inversés : on reproche à la victime d’être une femme fortunée et exposée. L’argument est bien connu en matière de viol et d’agression sexuelle avec le fameux “elle l’a cherché, elle n’avait qu’à rester chez elle”. Ici, l’argument reste le même : “elle l’a cherché, elle n’avait qu’à rester chez elle au lieu de sortir avec tous ses diamants”. La critique est portée sur l’exhibition supposément provocatrice et pas sur la violence subie et le traumatisme qui s’ensuit. Derrière ce braquage il y a une cible choisie pour ce qu’elle représente en tant que femme : visible, riche et sexualisée, donc illégitime. Cela démontre une hiérarchisation entre les femmes. Certaines pouvant être agressées sans remords, elles s’en remettront car elles ont de l’argent.

II. Une approche féministe du droit : vers une reconnaissance des violences genrées hors agression sexuelle.

Le droit français est historiquement androcentré. Il a été conçu par les hommes et pour les hommes dans un contexte historique patriarcal. Les femmes ont longtemps été exclues de la citoyenneté, de la propriété, du vote ou encore de la représentation judiciaire. Cette exclusion des femmes de la société est toujours visible aujourd’hui.

En ce sens, on constate que les violences économiques ou psychologiques sont difficilement prises en compte dans un contexte juridique. De plus, la séparation entre les violences sexuelles, domestiques, institutionnelles, physiques, psychologiques ou encore économiques crée une hiérarchisation artificielle. Cette hiérarchisation est déconnectée de la réalité car les violences sont rarement isolées. Une femme peut subir un enchaînement de violences croisées : contrôle mental, humiliation, menaces, isolement, contrôle économique, coups, viols, etc.

A. Les violences faites aux femmes dépassent le cadre sexuel ou conjugal.

Selon la Déclaration de l’ONU sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes de 1993, toute violence fondée sur le sexe, qui cause un préjudice physique, sexuel ou psychologique à une femme, entre dans cette définition.

Effectivement, certaines violences ne sont ni sexuelles ni physiques, mais simplement genrées. Cela concerne l’exclusion des femmes de l’espace public physique mais aussi virtuel, comme le montrent les diverses formes de cyberharcèlements. En l’espèce, l’atteinte à la liberté, à l’intégrité et à la dignité de Kim Kardashian par une mise en scène violente et humiliante pourrait s’inscrire dans cette logique. Elle entre dans le paradoxe de la bonne/mauvaise victime. On lui reproche d’en faire trop, non parce qu’il s’agit de Kim Kardashian, mais parce qu’il s’agit d’une femme.

En effet, pourquoi ne pas avoir braqué un homme ? Kanye West était lui aussi présent ce jour-là. Son patrimoine était, lui aussi, estimé à 150 millions de dollars en 2016. Les hommes possèdent eux aussi des montres, des bijoux, des vêtements de luxe, etc.

B. Pour une relecture genrée du droit pénal.

La doctrine féministe du droit, notamment développée par des autrices comme Catharine MacKinnon ou Sandra Walklate, invite à relire les actes violents selon les rapports de pouvoir sexistes qu’ils véhiculent. En effet, Catharine MacKinnon avocate, autrice, professeur de droit et féministe états-unienne, dénonçait dès les années 1980 la manière dont l’État libéral, sous une apparence de neutralité, reproduit l’opinion et les intérêts masculins. Elle a joué un rôle pionnier dans la reconnaissance du harcèlement sexuel aux États-Unis et dénonce la pornographie comme outil de domination des hommes sur les femmes. Son ouvrage "Sexual Harassment of Working Women : A Case of Sex Discrimination" (1979) et l’ensemble de ses travaux justifient la nécessité d’une jurisprudence féministe pour garantir une justice équitable entre les hommes et les femmes.

Sandra Walklate, quant à elle, est une criminologue britannique qui étudie la criminalité de genre et la sociologie du crime. Elle critique la victimologie traditionnelle où la bonne victime, discrète, sans pouvoir, sobre, apparaît comme une figure passive. À partir de ses travaux, on constate que le genre façonne la perception de la violence et le paradoxe entre la visibilité publique et la vulnérabilité privée. Kim Kardashian est la définition même de la mauvaise victime : trop riche, trop belle, trop exposée. Faut-il se faire séquestrer nue pour le comprendre ?

De tels actes, dans leurs formes, rejouent des logiques de violence patriarcale. C’est pourquoi Yunice Abbas, âgé de 71 ans aujourd’hui, a pu publier et faire la promotion du livre dont il est l’un des coauteurs, “J’ai séquestré Kim Kardashian”. Dans ce livre, il exprime ses regrets pour son implication dans cette affaire et suppose le traumatisme qu’a pu subir la victime. Un titre aussi aguicheur doit nous laisser mitigés quant à sa sincérité.

Ainsi, il serait temps, peut-être, d’ouvrir la réflexion à une extension des violences sexistes reconnues par la loi, au-delà du seul cadre conjugal ou sexuel. Il serait judicieux d’intégrer des outils sociologiques, intersectionnels et critiques du droit afin que les stéréotypes, le genre et la classe sociale ne soient plus des obstacles à la reconnaissance et à la justice. Le procès de la rue Tronchet ne peut être réduit à un simple fait divers spectaculaire. Il illustre une violence structurelle, où le genre de la victime, bien que juridiquement ignoré, a pourtant façonné l’acte criminel, sa réception médiatique et l’interprétation collective des faits. Finalement, le procès de la rue Tronchet, c’est une plaisanterie, une tape sur les doigts. “Vous avez fait du mal, vous avez fait peur... Mais bon, de toute façon, vous êtes trop vieux et trop malades pour retourner en prison”.

Sources.

  • MacKinnon, C. (1979, 10 septembre). Harcèlement sexuel des travailleuses : un cas de discrimination. Presses universitaires de Yale [4]
  • Walklate, S. (2014, 20 août). Victimology (Routledge Revivals) [5]
  • Déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes, Résolution 48/104 de l’Assemblée générale du 20 décembre 1993 [6]
  • Auteurs selon le sexe, L’INSEE (2021, 9 décembre) [7]
  • Caire, A-B. La répartition de la criminalité en fonction du sexe. Cairn [8]
  • Abbas, Y. & Niemen, T. (2021, 4 février). J’ai séquestré Kim Kardashian. L’Archipel. [9]
  • Vilanova, C. (2025, 14 mai). Procès des braqueurs de Kim Kardashian : un traitement médiatique toujours aussi malsain [10]
  • Le voleur de Kim Kardashian blâme la star pour le tristement célèbre vol dans un hôtel à Paris (2022, 22 août) [11].

Mathilda Paradis
Juriste droit pénal et des affaires

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Notes de l'article:

[1Article 311-9 du Code pénal.

[2Cass. crim., 18 avril 2007, n°06-87.272.

[3Cf. loi du 30 juillet 2020 renforçant la protection des victimes de violences conjugales.

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