« Domaine réservé », voilà une expression qui a été popularisée par Jacques Chaban-Delmas en 1959 pour décrire l’autorité quasi exclusive que le général de Gaulle s’attribuait sur certains sujets régaliens. Et sur les postes ministériels afférents à ces domaines. Le général nomma et garda tout du long de ses mandats deux personnages en qui il avait entière confiance (très rare chez de Gaulle sur les politiques). Ce furent Maurice Couve de Murville au quai d’Orsay et Pierre Messmer aux Armées. Ils étaient les deux seuls ministres à passer directement par l’Elysée pour mener à bien l’essentiel de leur action [1].
De sa bouche, Pierre Messmer nous indiqua clairement voici quelques années « je n’en référais qu’au Général. Couve également ». Debré puis Pompidou à Matignon durent « faire avec ». Ce fut sans souci pour le premier mais avec un peu d’amertume pour le second (qui n’était pas vraiment apprécié, il est vrai, des résistants gaullistes).
Sur le plan du droit constitutionnel strict, ce « domaine réservé » n’existe pas formellement. En effet même si selon le dernier alinéa de l’article 5 de la Constitution : Il (ndlr : le président) est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités, chaque acte du président en la matière est revêtu du contreseing du premier ministre et des ministres responsables (art. 19 C) [2].
Également le gouvernement, dirigé par le Premier ministre, « détermine et conduit la politique de la Nation » (article 20 de la Constitution). Mais on sait pertinemment qu’hors période de cohabitation, c’est le président qui détermine cette politique (notamment diplomatique) que le gouvernement conduit. Le premier ministre est essentiellement associé aux choix présidentiels. Et le ministre en charge du Quai est une sorte de relais. En cohabitation, à vrai dire les choses ne changent guère. Comme le disait François Mitterrand en 1987 « la France parle d’une seule voix. La mienne ». Bien sûr, le gouvernement est un peu plus associé aux dossiers diplomatiques et militaires. Mais les ministres du « sanctuaire » choisis par le Premier Ministre doivent être avalisés par le président (« Mitterrand ne lâcha rien sur ce point » en 1986 confia Charasse). Ainsi entre 1993 et 1995 E. Balladur a dû parfois suppléer un président malade sur certains dossiers y compris régaliens [3].
La France a compté de 1958 à 2012 de grands ministres sur le « domaine réservé ». Cela signifie des personnalités qui savaient relayer, avec leurs services efficacement et discrètement l’action présidentielle. Des ministres du Quai d’Orsay qui étaient écoutés des ambassades étrangères et dans nos ambassades à l’étranger. Un peu comme le ministre des Armées, le ministre du Quai doit être efficace et discret comme nous l’a confié un ancien député connaisseur du domaine [4]. A partir de 2012 et a fortiori de 2017, « la politique étrangère de la France perd de son rang et de son influence. La principale raison ? Elle n’a plus de véritable cap, ni de vision » nous a précisé un ancien haut fonctionnaire qui a passé cinq ans au Quai.
Il est clair qu’héritée du gaullisme, la diplomatie française cherche à maintenir une capacité d’action autonome, appuyée notamment par son statut de puissance nucléaire et de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Le réseau diplomatique est essentiel pour chaque pays. Les grands choix et les impulsions sont donnés par l’Elysée et relayés par le Quai via un vaste réseau d’ambassades et de consulats. Bien sûr, la France ancre une large part de son action dans l’Union européenne, tout en cherchant à renforcer la défense et l’autonomie stratégique du continent [5].
Les derniers conflits déclenchés (Ukraine, Iran) chamboulent toute la donne diplomatique mondiale ou presque. Leur issue est très incertaine. La France peine à peser. La coalition des Volontaires mise en place par la Grande-Bretagne en 2025 (avec la France, l’Allemagne et l’Ukraine) rassemble une trentaine de pays aujourd’hui mais peine à trouver sa place. Elle se propose essentiellement d’être une force d’appui en cas de cessez-le-feu [6]. Pas sûr que cela convienne à Poutine !
Il reste que tant en Iran qu’en Ukraine, l’UE ne pèse pas. Et en son sein, la France a perdu son leadership. De nombreux observateurs se rendent compte que la diplomatie française a perdu son rang depuis 2007. Le président Chirac était apprécié et écouté sur quasiment tous les continents [7]. Il a marqué la diplomatie française par sa défense d’un monde multipolaire et son opposition à l’unilatéralisme. Rappelons en 2003 le refus de la guerre en Irak. La mandature de Chirac est aussi marquée par le souci de l’indépendance de la France. Inscrit dans la tradition gaullienne, Chirac cherche à équilibrer la superpuissance américaine sans pour autant sombrer dans l’anti-américanisme primaire [8]. Surtout l’ancien maire de Paris est très attaché au dialogue des cultures. Et, comme nombre d’anciens ministres le confessent, il avait un sens du contact physique et direct avec les principaux dirigeants de la planète. Ainsi, il cultive des relations étroites avec le monde arabe (très proche du roi du Maroc), l’Afrique (« l’africain » est son surnom), la Russie (Poutine l’admirait et fut très touché à ses obsèques), l’Asie. Ce qui s’est perdu en 2007 s’est ce souci d’affirmer aussi le rôle de la France comme puissance d’équilibre [9]. Rappelons aussi que le 14 juillet 1995, J. Chirac prononce le discours du Veld’Hiv où, dans un discours historique, il présente pour la première fois les excuses de la France. Le lien avec Israël est là, mais un an après, il menace de quitter le pays lorsqu’il est empêché de rentrer dans une église de la vieille ville de Jérusalem. Chirac est à vrai dire le dernier représentant d’une génération d’hommes d’État qui avait une haute connaissance des cultures du monde. Par la suite, on change de génération, mais aussi d’époque. De l’ancien monde au nouveau monde en quelque sorte. Et puis les réseaux et l’IA sont aussi devenus un enjeu majeur. Tout va plus vite. Trop vite même parfois. « Il faut réagir sans surréagir » nous confie un ancien conseiller diplomate. Quant au hacking en diplomatie, il est devenu l’un des piliers majeurs et ô combien sensible de la géopolitique moderne [10].
Avec cette guerre déclarée par la Russie à l’Ukraine en 2022, et alors que certains pays européens sont directement menacés, la France apparait comme la seule à pouvoir protéger ses proches voisins de son « parapluie nucléaire » [11].
Quant à la guerre déclenchée par les USA en Iran, on entre dans une autre dimension de dangerosité. Notamment parce que l’on est proche d’un nouveau choc pétrolier. Dans toute l’Europe, on mesure les prix de l’essence et du gas-oil devenus démesurément hauts. Notons que la France, sous la férule du président Macron, a diligenté des soldats et des avions au soutien de l’Arabie Saoudite. C’est il est vrai le dernier lieu de pétrole « libre »…
Et pendant ce temps-là, on peut dire que la Chine, « compte les points » et qu’elle est peut-être aussi la seule hyper puissance (militaire et économique) à pouvoir mettre un terme à ces crises. Quand ses intérêts (économiques) lui commanderont [12].
« La diplomatie est l’art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés » (C. de Gaulle).


