I. La charge émotionnelle n’est pas la charge de travail.
Un avocat peut travailler douze heures sur un dossier sans être particulièrement affecté par son contenu. À l’inverse, trente minutes d’entretien peuvent parfois suffire à laisser une trace. Cette distinction est importante.
La charge de travail renvoie notamment au volume, au rythme, aux interruptions, aux délais, à la complexité ou aux ressources disponibles pour accomplir le travail. La charge émotionnelle concerne autre chose : ce que le professionnel doit ressentir, contenir, réguler ou parfois masquer pour pouvoir continuer à exercer son activité.
La notion rejoint les travaux fondateurs d’Arlie Hochschild sur le travail émotionnel. Certaines professions n’exigent pas seulement des compétences techniques : elles imposent également une gestion permanente de ses propres émotions dans la relation avec autrui. Le métier d’avocat en fournit de nombreux exemples. Il faut rassurer un client alors que l’issue est incertaine. Entendre sa colère sans nécessairement la partager. Recevoir le récit d’un viol, de violences conjugales, d’un harcèlement ou du décès d’un enfant, puis revenir aux pièces, aux délais et à la stratégie. Il faut parfois annoncer qu’une procédure n’a que peu de chances d’aboutir à quelqu’un qui attend de son avocat qu’il restaure une forme de justice. À d’autres moments, il faut défendre avec la même rigueur professionnelle un client dont certains comportements ou certaines valeurs peuvent heurter personnellement.
L’avocat ne travaille donc pas uniquement avec du droit. Il travaille aussi avec des émotions — celles de ses clients et les siennes. La littérature consacrée au travail émotionnel des avocats souligne précisément cette tension entre l’idéal professionnel de rationalité et la nécessité réelle de gérer les affects dans la relation avec le client.
II. Être touché par un dossier n’est pas nécessairement un problème.
Il serait tentant de considérer la distance émotionnelle comme la condition d’un bon raisonnement juridique. La psychologie contemporaine de la décision conduit à une conclusion plus nuancée. Émotion et cognition ne constituent pas deux systèmes totalement indépendants dont il suffirait de neutraliser le premier pour permettre au second de fonctionner correctement. Les émotions orientent notamment l’attention, signalent l’importance d’une situation et participent à l’évaluation que nous en faisons.
Une étude récente menée auprès de praticiens du droit a ainsi retrouvé, dans les affaires qu’ils avaient traitées, des émotions telles que la colère et l’empathie et étudié les stratégies utilisées pour les réguler. Les auteurs soulignent l’intérêt d’intégrer davantage la régulation émotionnelle à la formation juridique. L’émotion peut également constituer une information professionnelle. Pourquoi ce client m’inquiète-t-il autant ? Pourquoi ai-je immédiatement envie de le croire ? Pourquoi cette partie adverse provoque-t-elle chez moi une irritation inhabituelle ? Pourquoi ai-je envie d’aller beaucoup plus loin dans ce dossier que dans un dossier comparable ?
Ces réactions ne constituent évidemment pas des preuves. Mais elles peuvent devenir des signaux à interroger. Le problème ne commence donc pas nécessairement lorsque l’avocat ressent quelque chose. Il commence davantage lorsque ce qu’il ressent cesse d’être identifiable et commence à être confondu avec ce qu’il sait.
III. Quand l’émotion commence à modifier la lecture du dossier.
Imaginons une avocate recevant une cliente décrivant plusieurs années de violences psychologiques. Le récit est précis. Certaines situations font écho à d’autres dossiers qu’elle a traités. L’avocate ressent rapidement une forte empathie et une indignation importante. Rien de cela n’est problématique en soi. Mais progressivement, une modification subtile peut apparaître. Les éléments qui confirment le récit attirent davantage son attention.
Une contradiction est spontanément expliquée par le traumatisme. Un comportement ambigu de la partie adverse est interprété dans le sens le plus défavorable. Une pièce qui cadre moins bien avec l’hypothèse générale semble secondaire. À l’inverse, un autre avocat pourrait ressentir une méfiance immédiate envers un client très revendicatif et interpréter ses incohérences avec une sévérité qu’il n’aurait pas appliquée à une personne suscitant davantage d’empathie.
Dans les deux situations, le problème n’est pas l’émotion. C’est la possibilité qu’elle participe, à l’insu du professionnel, à la sélection et à l’interprétation des informations.
Les travaux sur la décision juridique montrent précisément que les professionnels du droit ne sont pas immunisés contre les biais cognitifs. Leur expertise semble permettre d’en atténuer certains dans certains contextes, mais pas tous. Une étude comparant notamment procureurs et avocats de la défense a ainsi retrouvé certains biais communs aux professionnels et aux non-professionnels, tout en observant également des effets protecteurs de l’expertise juridique pour d’autres biais.
L’expérience protège donc. Mais elle ne rend pas infaillible.
IV. Empathie, colère, dégoût : les émotions peuvent orienter le jugement.
La littérature de psychologie juridique est particulièrement intéressante sur ce point. Les recherches portant sur les décisions judiciaires montrent que des émotions telles que la colère, le dégoût ou l’empathie peuvent influencer la manière dont des informations sont évaluées. Jessica Salerno a notamment synthétisé les travaux montrant comment les émotions ressenties et exprimées dans les contextes judiciaires peuvent agir sur l’évaluation des faits, de la responsabilité, de la crédibilité ou de la sanction. Une littérature expérimentale montre également que certaines informations émotionnellement chargées peuvent modifier le raisonnement juridique, même si l’expertise professionnelle semble parfois en atténuer les effets. Ces travaux concernent beaucoup les juges et les jurés et doivent donc être transposés avec prudence au travail de l’avocat. Mais ils mettent en évidence un principe beaucoup plus général : nous ne traitons pas exactement de la même manière une information qui nous laisse indifférents et une information qui provoque une réaction émotionnelle intense.
Pour l’avocat, cette réalité mérite d’être pensée non pour supprimer l’émotion, mais pour protéger la qualité de l’analyse.
V. Le client peut lui-même devenir une variable du raisonnement.
C’est l’un des sujets les plus délicats. Tous les clients ne produisent pas le même effet sur leur avocat. Certains suscitent immédiatement de l’empathie. D’autres impressionnent. Certains provoquent un désir de protection particulièrement fort. D’autres irritent, inquiètent ou mettent constamment le professionnel sous pression. Il existe aussi des clients extrêmement convaincants. Et d’autres dont la maladresse relationnelle, la froideur, l’agressivité ou l’apparente incohérence peuvent desservir un dossier pourtant juridiquement solide. Or l’avocat est le premier destinataire de cette présentation. Il doit donc effectuer une opération psychologiquement complexe : utiliser la relation avec son client pour comprendre sa situation sans confondre l’impression produite par la personne avec la valeur juridique de son dossier.
La question peut devenir particulièrement intéressante lorsqu’un avocat se surprend à penser : « Je le crois. » « Je ne la sens pas. » « Il me manipule. » « Je dois absolument la protéger. » Ces intuitions peuvent parfois être pertinentes. Mais professionnellement, elles gagnent à être transformées en questions : Qu’est-ce qui me conduit exactement à cette impression ? Quels éléments objectifs la soutiennent ? Qu’est-ce qui pourrait l’infirmer ? C’est ainsi que l’émotion redevient une donnée à penser plutôt qu’une conclusion.
VI. Certains dossiers exposent à autre chose qu’un biais : le traumatisme secondaire.
La question ne se limite pas à l’influence ponctuelle d’une émotion sur une décision. Certains avocats sont exposés de manière répétée à des récits de violences, de maltraitance, d’agressions sexuelles, d’accidents graves ou de traumatismes. La littérature parle notamment de traumatisation secondaire ou de traumatisme vicariant pour décrire certains effets susceptibles d’apparaître chez des professionnels régulièrement confrontés à l’expérience traumatique d’autrui. Une revue systématique consacrée spécifiquement aux professions juridiques a identifié dix études portant sur cette question et conclu à l’existence d’un niveau préoccupant de traumatisation secondaire dans les populations étudiées, tout en soulignant l’hétérogénéité des résultats et plusieurs limites méthodologiques. Parmi les facteurs associés figuraient notamment le niveau d’exposition aux situations traumatiques, l’expérience professionnelle et certains facteurs individuels.
Cette prudence scientifique est importante. Tout avocat travaillant avec des victimes n’est évidemment pas « traumatisé par procuration ». Il ne faudrait surtout pas pathologiser une profession parce qu’elle est exposée à des situations humaines difficiles. Mais il serait tout aussi discutable de considérer que l’exposition répétée à des récits traumatiques ne peut avoir aucun effet. Des travaux très récents consacrés aux avocats d’intérêt public montrent d’ailleurs combien ceux-ci doivent simultanément gérer la détresse de leurs clients, leurs propres réactions émotionnelles et les exigences d’un environnement juridique à forts enjeux.
VII. La bonne distance professionnelle n’est pas l’indifférence.
Comment se protéger alors ? Probablement pas en cherchant à ne plus rien ressentir. La représentation d’un professionnel parfaitement froid, rationnel et imperméable aux situations humaines qu’il traite est peu réaliste. Elle pourrait même être contre-productive. L’empathie permet de comprendre. L’indignation peut signaler une valeur importante. L’inquiétude peut attirer l’attention sur un risque. L’émotion fait partie de la relation. L’objectif professionnel est donc moins de construire une absence d’émotion que de développer une capacité de régulation et de réflexivité.
Autrement dit : Je ressens quelque chose. Je suis capable de l’identifier. Je peux me demander ce qui le provoque. Et surtout, je peux vérifier si cette émotion est en train de modifier mon raisonnement.
Cette conception rejoint les travaux récents sur les processus émotionnels dans la décision juridique : objectivité et émotion ne sont pas nécessairement antagonistes ; l’enjeu est notamment la manière dont les professionnels identifient et régulent les processus émotionnels qui accompagnent la décision. La neutralité professionnelle ne consiste donc pas à ne rien ressentir. Elle consiste notamment à savoir ce que ce que l’on ressent risque de faire à notre jugement.
VIII. Cinq questions que l’avocat peut se poser lorsqu’un dossier commence à le toucher.
Il n’est pas nécessaire de transformer chaque dossier en séance d’introspection. Quelques questions peuvent néanmoins constituer des garde-fous professionnels simples.
Est-ce que je réagirais de la même manière si ces faits m’étaient présentés par un client que je trouvais moins sympathique ?
Quels éléments de mon dossier contredisent actuellement mon hypothèse principale ?
Suis-je en train de conseiller ce que je considère juridiquement et stratégiquement souhaitable, ou ce que j’aimerais personnellement voir arriver ?
Mon niveau d’urgence correspond-il réellement à celui de la procédure, ou ai-je progressivement absorbé l’urgence émotionnelle de mon client ?
Si un confrère découvrait aujourd’hui ce dossier sans connaître son histoire, que verrait-il différemment ?
Ces questions ne garantissent évidemment pas une décision parfaite. Elles introduisent quelque chose de précieux : un espace entre la réaction et la décision.
IX. Le collectif redevient alors un outil de qualité professionnelle.
C’est ici que cet épisode rejoint les précédents sans les répéter. L’intervision, l’analyse des pratiques ou le recours ponctuel à un tiers ne sont pas uniquement des dispositifs destinés à prévenir l’épuisement. Ils peuvent constituer de véritables outils de sécurisation du raisonnement professionnel.
Lorsqu’un avocat dit : « Ce dossier me met vraiment en colère », la question n’est pas nécessairement : « Comment faire disparaître cette colère ? » Elle peut être : « Qu’est-ce que cette colère vous fait voir — et qu’est-ce qu’elle risque de vous empêcher de voir ? » Le déplacement est considérable. L’émotion n’est plus traitée comme une faiblesse dont il faudrait se débarrasser. Elle devient un élément du travail qui peut être analysé. Et c’est lorsque l’avocat identifie qu’il est trop engagé dans une hypothèse, particulièrement affecté par un client ou incapable de retrouver suffisamment de distance qu’un regard extérieur peut redevenir utile.
Conclusion : l’émotion n’est pas l’ennemie de la stratégie.
Le droit aime se représenter comme le domaine du raisonnement. Il l’est. Mais il est exercé par des êtres humains, auprès d’autres êtres humains, dans des situations qui touchent parfois à ce qu’il y a de plus violent, intime ou injuste dans leurs existences. Il serait donc illusoire de demander aux avocats de ne rien ressentir. La question professionnelle est ailleurs. Que faisons-nous de ce que nous ressentons ? Une émotion identifiée peut devenir une information. Une émotion interrogée peut conduire à vérifier une hypothèse. Une émotion régulée peut coexister avec une analyse rigoureuse. Mais une émotion qui se confond progressivement avec la conviction risque de modifier ce que l’on regarde, ce que l’on croit et parfois ce que l’on conseille. La distance professionnelle n’est donc peut-être pas la capacité à laisser toute émotion à la porte du cabinet. Elle est la capacité à rester suffisamment proche pour comprendre et suffisamment loin pour continuer à penser. Et, dans certains dossiers, cette distance se construit mieux à plusieurs.
Références.
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