[Chronique] Que penser de la crise des vocations pour le Bâtonnat ? Le point de vue de futurs bâtonniers élus.

[Chronique] Que penser de la crise des vocations pour le Bâtonnat ? Le point de vue de futurs bâtonniers élus.

Propos recueillis par Marie Depay, Rédaction du Village de la Justice.

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Explorer : # bâtonnier # barreau # autorégulation # responsabilité professionnelle

Ne faisons pas dans l’euphémisme ou le langage soutenu pour ce constat : les candidats au Bâtonnat ne se bousculent pas au portillon.
Il existe, et les dernières élections en la matière le confirment (bâtonniers sans vice-bâtonnier, élection de bâtonniers ayant déjà exercé cette fonction et même un bâtonnier élu alors même qu’il n’était pas candidat), une crise des vocations pour le bâtonnat, une fonction pourtant vue comme essentielle par la profession. Le système aurait-il vécu ? Si oui, pourquoi et que faudrait-il améliorer ? Quelles sont les motivations de ceux qui se sont lancés (ou relancés !) dans cette aventure ? Voici le thème des échanges que notre rédaction a eus avec le futur binôme du Barreau d’Angers : Ladan Dirickx, Bâtonnier et Yves-Marie Herrou, premier vice-Bâtonnier pour le mandat 2026-2027.

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Ladan Dirickx

Yves-Marie Herrou

Village de la Justice : On constate parfois une crise des vocations pour devenir Bâtonnier en France, qu’en pensez-vous ? Le système du bâtonnat aurait-il vécu ? Quelles réformes y apporteriez-vous ?

Ladan Dirickx : « Il n’est pas évident que l’on puisse parler d’une crise des vocations pour devenir Bâtonnier. Il est probable qu’il s’agisse là d’une idée reçue ou d’un raccourci, car la grande majorité des confrères qui s’adressent aux bâtonniers élus expriment plutôt de l’étonnement à propos de la manière dont ils envisagent de mener de pair un tel mandat avec leur activité professionnelle.
Les confrères sont d’ailleurs plutôt reconnaissants et les phrases que l’on entend le plus sont « c’est courageux, merci à vous » ou bien « comment allez-vous vous organiser pour mener les deux vies ordinale et professionnelle ».

Il faut savoir que la profession d’avocat s’est significativement complexifiée durant la dernière décennie à cause de plusieurs facteurs :

  • L’accès à l’intelligence artificielle par tous les justiciables, avec comme conséquence la remise en question des honoraires et de la valeur ajoutée de l’avocat (parfois à raison, souvent à tort).
  • La technicité et l’hyperspécialisation du droit avec l’avènement de nouvelles matières (RGPD, Compliance, IT, Procédures d’appel, etc) ; il suffit de regarder l’épaisseur des codes traditionnels pour s’en convaincre.
  • Les questions de responsabilité civile professionnelle de plus en plus lourdes à anticiper.
  • La concurrence internationale.
  • Les évolutions législatives et réglementaires trop fréquentes, trop nombreuses.

Plutôt qu’une crise de vocation, c’est surtout un questionnement : comment se projeter dans un mandat de bâtonnier avec les tensions économiques et techniques avec lesquelles les avocats doivent composer au quotidien (L. Dirickx).

La question pour les confrères se pose donc de savoir comment se projeter dans un mandat de bâtonnier avec les tensions économiques et techniques avec lesquelles ils doivent composer au quotidien. »

Yves-Marie Herrou : « Il est exact que le mandat de Bâtonnier, par ses exigences de disponibilité, et l’ampleur des tâches, suscite moins de vocations.

Pour autant, les élections dans de nombreux barreaux donnent encore lieu à plusieurs candidatures. En fait tout dépend de la taille du Barreau, de son histoire, de ses traditions. Il faut réussir à donner envie.

Depuis notre élection, nous avons constaté que la fonction n’a en rien perdu de son importance, de son prestige, et surtout que le mandat signifie avant tout engagement et investissement pour le collectif.

Le mandat de bâtonnier suppose donc d’être prêt, disponible, de s’être organisé, préparé et d’avoir une très forte envie.

Lorsque on est élu, tout change.

"Tous les bâtonniers nous disent que leur mandat est ou a été la plus belle période de leur vie professionnelle (Y-M. Herrou)."

On comprend tout de suite qu’on a eu raison de se lancer. Tous les bâtonniers en exercice et les anciens bâtonniers, sans exception, nous disent que leur mandat est ou a été la plus belle période de leur vie professionnelle.

Avec un tel message, comment peut-il y avoir de crise des vocations ? »

Qu’est-ce qui vous a motivée à vous présenter aux fonctions de Bâtonnier ? Quelles étaient les « conditions sine qua none » pour que vous vous lanciez (être en binôme en était-elle une) ?

Ladan Dirickx : « Pour ma part, outre un intérêt intellectuel évident pour les nombreux sujets qu’un Bâtonnier doit prendre en charge, le souhait de donner du temps et des efforts pour le rayonnement de la profession a été le vrai déclencheur. Notre profession, autorégulée et indépendante, est l’un des piliers de notre État de droit et de nos valeurs démocratiques.

"Nous avons la chance en France d’autogérer nos barreaux, c’est presqu’un devoir de s’impliquer dans les instances" (L. Dirickx).


Nous avons la chance en France d’avoir cette particularité d’autogérer nos barreaux. On peut dire que c’est presqu’un devoir de s’impliquer à un moment ou à un autre dans les instances. Évidemment s’ajoutent à cela un mode de vie que j’ai connu du temps du bâtonnat de mon conjoint, l’écosystème de notre beau barreau angevin qui mérite d’être valorisé et développé, et surtout le projet en lui-même que nous souhaitions mener à deux, Yves-Marie Herrou et moi-même, en binôme.

Le modèle du binôme n’était pas une condition sin qua non, mais a très largement rendu le projet encore plus enthousiasmant.
En avançant pendant le dauphinat avec Yves-Marie Herrou, on se répète quotidiennement qu’heureusement on est deux ! En revanche, je n’y serais jamais allée si je n’avais pas la certitude que ma vie personnelle serait préservée. Cet aspect-là était non négociable. »

Yves-Marie Herrou : « Lorsqu’on est avocat, qu’on porte la robe, le bâtonnat est un symbole fort et noble car le premier rôle du bâtonnier est de représenter son barreau, et de défendre ses confrères, ses pairs. C’est cette dimension, qui oblige à la fois à l’humilité et à la prise en compte du collectif, qui m’a attiré.

À la différence de Ladan Dirickx, je n’ai jamais envisagé de me présenter seul. Je ne me sentais pas la force de porter seul un tel mandat. Le binôme me paraissait indispensable pour préserver ma vie familiale et professionnelle. Il fallait ensuite que nos personnalités soient compatibles. Dès nos premiers échanges sur le projet, notre complémentarité, notre partage des valeurs communes se sont révélés comme une évidence.

"À deux on est plus forts, plus disponibles, plus créatifs, plus engagés, et donc plus utiles" (Y-M. Herrou).

Cette nécessité d’un pilotage à deux s’est renforcée depuis notre élection, et les nombreux échanges avec nos pairs. À deux on est plus forts, plus disponibles, plus créatifs, plus engagés, et donc plus utiles. »

Qu’est-ce qui est particulièrement motivant dans un barreau comme le vôtre ? Si la tâche de Bâtonnier est chronophage, en quoi est-elle également gratifiante ?

Ladan Dirickx : « Pour ma part la motivation se trouve dans le collectif et le travail d’équipe. Nous avons la chance d’avoir à la fois un Conseil de l’ordre pluriel, travailleur et engagé, et un barreau convivial et globalement épanoui. Notre travail collectif consistera à nous mobiliser fortement sur des sujets dont certains revêtent un caractère très sérieux : le manque de moyens de la justice, l’autorégulation de la profession, les outils, la formation, la chasse aux braconniers du droit en font partie.

Pour ce qui est de la gratification du bâtonnier, le titre est certes prestigieux mais il me semble, et ceux des confrères qui ont déjà fait l’expérience vous le confirmeront, que nous n’y allons pas pour être gratifiés. »

Yves-Marie Herrou : « Notre Barreau est riche et divers, avec des talents et des compétences nombreux, et aussi des personnalités attachantes. On ressent les attentes fortes des confrères et consœurs sur le domaine de la formation, sur la place de l’avocat dans les juridictions, et dans le tissu local, et sur notre communication. Toutes ces attentes donnent envie de faire, d’agir.

S’agissant de la gratification, ce n’est en aucun cas notre motivation. Nous verrons dans deux ans ce qu’il en est. »

Propos recueillis par Marie Depay, Rédaction du Village de la Justice.

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