I. Qu’est-ce que le « quittoking » et d’où vient cette pratique ?
D’abord, il s’agit d’un mot-valise formé avec la forme infinitive courte du verbe anglais « to quit », quitter, démissionner, et la dernière partie du mot « Tik Tok », nom du réseau social chinois. Donc, démissionner sur TikTok. La majorité des sources en ligne consultées en anglais, français, italien, espagnol et portugais du Brésil associent le « quittoking » aux réseaux sociaux en général et à TikTok en particulier. Le terme apparaît en français depuis 2024, notamment dans des publications du domaine des ressources humaines.
La forme « quittoking » créée en français n’est pas employée en anglais avec une fonction de substantif. Le suffixe anglais « -ing » a été rajouté au terme anglais en français sur le modèle de « footing », mot qui n’existe d’ailleurs pas en anglais à proprement parler, car le terme « jogging » est employé par les anglophones pour désigner la même activité.
En anglais, le mot-source est « quittok », avec des variations graphiques comme « Quit-Tok » [1], « QuitTok » [2], « Quittok » [3].
Les médias économiques anglophones semblent préférer la forme « Quit-Tok » [4].
Ni « Quit-Tok », ni ses variantes graphiques ne font partie du vocabulaire juridique en anglais pour l’instant. Néanmoins, les juristes anglophones publient déjà des mises en garde pour les employeurs confrontés à cette pratique aux États-Unis et en Grande-Bretagne [5].
Ce mot apparaît dans les médias anglophones depuis 2021, étant employé à l’époque par la BBC [6].
Il est considéré comme un synonyme et une évolution de « loud quitting » (« démission bruyante ») par les professionnels des ressources humaines. L’antonyme de « loud quitting » est « quiet quitting » (« démission silencieuse », ou « faire le strict minimum dans son travail, notamment pour préserver sa santé mentale »).
Ces termes-concepts d’origine américaine sont en lien avec le « conscious quitting », la « démission consciente » ou le fait de démissionner lorsque l’organisation n’est pas alignée avec les valeurs des employés.
II. Le « quittoking » dans les pays de langues romanes.
Une analyse des sources en ligne, à savoir des sites web appartenant à différents domaines spécialisés allant des médias spécialisés des domaines économiques et RH aux médias généralistes qui reprennent des discours juridiques, économiques ou du domaine de la psychologie au travail, montre que la présence du terme-concept « quittoking » dans certains pays de langues romanes est bien réelle.
En francophonie, l’on constate une forte présence dans les sources françaises et belges, une présence faible dans les sources canadiennes et aucune occurrence dans les sources suisses et luxembourgeoises.
En Espagne, les médias à caractère économique jonglent avec « quittoking » (sans doute emprunté au français) et la forme anglaise « quit tok » [7], alors que les médias généralistes préfèrent utiliser l’anglicisme [8].
Au Brésil, les médias généralistes et économiques emploient le terme anglais avec des graphies variées : « Quit-Tok » dans un article économique qui respecte la graphie anglaise d’origine et « quit-tok », forme adaptée et minorée par l’absence des majuscules dans un article généraliste [9].
En Italie, les médias généralistes qui parlent du phénomène utilisent « Quit-Tok » [10] ou la forme #quittok empruntée à l’article de la BBC qui avait mentionné cette pratique pour la première fois en 2021 [11].
Le média féminin Elle Italia propose une nouvelle graphie : “QuitTok” [12]
III. « Quittoking » : enjeux juridiques et affectifs.
Les questions juridiques que pose ce terme sont variées. Ainsi, l’on craint des atteintes à l’image et à la réputation de l’entreprise tout en soulignant la confidentialité des images filmées et des sons enregistrés ainsi que le droit à l’image pour les collègues de travail filmés, ce qui va de pair avec la réputation et la vie privée d’autrui. Il est judicieux de se demander également s’il est permis de (se) filmer dans les locaux de l’entreprise. Les clauses de non-dénigrement qui persistent pendant une période raisonnable après la fin du contrat et la possibilité des poursuites en diffamation sont d’autres éléments à prendre en considération.
En France, Maître Nicolas Mancret, avocat [13], met en garde contre « les dangers du « quittoking » et la mise en scène de notre vie professionnelle » dans un article paru dans Le Figaro Emploi le 22 novembre 2025 [14].
Les médias généralistes voient cette pratique comme une « nouvelle tendance » liée aux jeunes de la génération Z [15].
Les revues du domaine des ressources humaines considèrent ce phénomène comme un art, vu les compétences de mise en scène et presque théâtrales exhibées par les auteurs de ces vidéos [16], comme un « spectacle viral » [17], ou bien comme un défi [18].
Dans un article publié le 11 novembre 2025, la revue économique en ligne Capital souligne la soudaine hausse de popularité enregistrée par la pratique du « quittoking » cet automne [19].
Les médias économiques belges constatent aussi l’ampleur que ce phénomène a pris récemment et soulignent l’intérêt d’entreprendre une analyse à son sujet, comme le fait la plateforme internationale LiveCareer [20]. Forbes Belgique emploie le terme anglais « Quittoking » suivi de son équivalent français « démissioner sur TikTok » [21].
Du point de vue de la jurilinguistique affective, il est intéressant de remarquer le fait que les émotions associées à cette nouvelle pratique sont ambivalentes.
D’un côté, il existe des émotions positives, comme la joie, le bonheur, un sentiment de libération et de soulagement, le contentement né de l’estime de soi renforcée par ce passage à l’acte, la recherche du respect, de la reconnaissance et du sentiment de sécurité, et aussi le souhait de protéger les autres en les mettant en garde au sujet des conditions de travail dans certaines entreprises.
De l’autre côté, des émotions négatives constituent la source et les conséquences de ce phénomène : le mécontentement et la colère qui mènent à la vengeance et à l’intention de nuire, la peur du danger (pour les entreprises et les employés qui se livrent à cette pratique), la honte pour les entreprises, le regret d’avoir recours à cette pratique pour les employés ; le « quittoking » rappelle la pratique du « naming and shaming », « nommer et faire honte ».
La CCI de Paris et d’Ile-de-France met en lien le "quittoking" et des notions du domaine de la psychologie au travail : « surcharge de travail, manque de reconnaissance, conditions de travail toxiques, harcèlement et burn-out » [22].
En Belgique, ce phénomène n’est pas qu’un effet de mode, il est la pointe de l’iceberg de la relation au travail de la génération Z, basée sur des besoins psychologiques comme l’authenticité, l’équilibre, la reconnaissance [23]. L’analyse des médias généralistes belges pointe du doigt une « désacralisation du travail » qui devient une objet spectaculaire au sens donné par Roland Barthes, le tout étant sous-tendu par des motivations affectives qui bouleversent l’ordre établi, comme le besoin de visibilité et le conflit avec les normes existantes [24].
Face à l’ampleur de ce phénomène, les métaphores, grâce au pouvoir des images, sont des outils linguistiques de choix pour indiquer l’impact du « quittoking » sur la société. Les médias belges généralistes parlent d’une nouvelle tendance qui "embrase les réseaux sociaux" [25]. Dans un article paru en avril 2023, le Journal de Montréal identifié une « tendance virale qui secoue le monde du travail » et évoque le caractère théâtral, émotionnel ou humoristique de certaines vidéos [26]
Dans le monde anglophone, ce terme fait déjà partie des glossaires professionnels des ressources humaines. Il est intéressant de noter que « Quit-Tok » désigne aussi la pratique de partager sur les réseaux sociaux les raisons qui poussent les jeunes employés à démissionner via des vidéos amusantes, chargées d’émotion et sans filtre. Ce phénomène qui avait commencé comme une pratique de niche dans le domaine du storytelling a évolué vers des commentaires bien fournis sur le monde du travail, les relations de pouvoir et les attentes des nouvelles générations. [27]
En juillet 2024, Radio Canada considérait également que « Quit-Tok », écrit sans guillemets et traduit par « publier une vidéo de sa démission sur TikTok », appartenait au langage des ressources humaines en français [28]
Tendance facilitée par les nouvelles technologies, pratique issue de l’usage des réseaux sociaux, le « quittoking » est devenu un phénomène social ancré émotionnellement et caractéristique de la génération Z, soit les jeunes nés entre 1997 et 2010.
Ses conséquences juridiques et économiques réclament une prise en considération par les juristes ainsi que la traduction en français (et dans d’autres langues) de ce terme-concept né dans le monde anglophone et qui pourrait devenir une notion juridique.


