Cet article est co-rédigé par Auriane Roussel, Product Owner chez Jimini, et sa marraine, Élise Auvray, Juriste - Legal Ops au Groupe La Poste. Ensemble, nous avons exploré un enjeu central des directions juridiques : comment fiabiliser l’analyse contractuelle, sécuriser la conformité et réduire la surcharge opérationnelle sans perdre la maîtrise du raisonnement juridique ?
Ce que nous avons entendu du terrain
Les échanges ont fait émerger des constats très concrets, largement partagés malgré la diversité des profils et des organisations représentées.
La crise de confiance et la question des données.
Le premier frein est clair : sans véracité, sans sources, sans transparence, il n’y a pas d’adoption.
Les juristes redoutent les hallucinations, les outils trop généralistes et l’absence de traçabilité.
« Je passe plus de temps à vérifier si l’IA n’a pas inventé la jurisprudence qu’à faire la recherche moi-même. »
À cette inquiétude s’en ajoute une autre, tout aussi fondamentale : où vont les données ? Qui y accède ? L’outil apprend-il sur nos documents ?
La gouvernance des données devient un prérequis éthique et opérationnel.
La perte de temps liée à l’absence de capitalisation.
Deuxième irritant : la sensation de « réinventer la roue » au quotidien.
Sans outil permettant de retrouver le raisonnement d’un précédent dossier, les juristes doivent réécrire des réponses à des questions presque identiques, réadresser des tickets, ou reconstruire une logique décisionnelle perdue.
La demande est claire :
retrouver rapidement l’historique et la logique,
standardiser les réponses récurrentes,
capitaliser sur les connaissances existantes.
La surcharge opérationnelle et la dilution de la valeur juridique.
Le troisième irritant est transversal : le temps juridique est mangé par le non-juridique.
De la mise à jour de modèles à la gestion administrative (AGOA, contrats templatisés), jusqu’à la revue de contrats à faible enjeu, la valeur du juriste se dilue.
Un participant a résumé :
« Je passe 60 % de mon temps sur des tâches qui ne nécessitent pas un juriste. »
Les équipes demandent :
une automatisation plus forte,
une priorisation des revues,
et un cadre de délégation plus clair (score de risque, critères objectifs).
Ce que nous avons présenté lors de l’atelier : des usages concrets de l’IA.
À partir des irritants exprimés par les juristes, l’atelier ne visait pas à présenter une solution « clé en main », mais à mettre en discussion des cas d’usage concrets, ancrés dans la réalité des directions juridiques et de la conformité.
Deux situations ont particulièrement résonné avec la pratique des participants.
1. Automatiser le remplissage des questionnaires Conformité / RGPD / LBC.
Les juristes ont unanimement reconnu ce scénario : questionnaires fournisseurs, fiches KYC, audits RGPD, demandes de conformité DORA ou LBC/FT…
Les formats changent, mais les questions restent largement identiques, et pourtant chaque nouveau questionnaire est repris ligne par ligne, à la main.
Le cas d’usage présenté repose sur une idée simple : transformer un précédent en modèle exploitable, puis automatiser son remplissage à partir des documents de référence déjà existants.
Concrètement, le juriste :
adapte une première fois un questionnaire type pour en faire un modèle structuré,
importe ensuite les documents de référence (Kbis, politiques internes, procédures, chartes),
et laisse l’IA extraire, croiser et proposer les réponses pertinentes.
Un point a particulièrement retenu l’attention des participants : lorsque plusieurs réponses sont possibles, l’outil ne tranche pas à la place du juriste, mais propose les options détectées, laissant la décision finale à l’utilisateur.
Ce fonctionnement répond à deux préoccupations fortes exprimées lors de l’atelier :
éviter les erreurs ou approximations,
conserver la maîtrise juridique, tout en réduisant drastiquement le temps passé.
2. Générer des documents individualisés en volume, sans ressaisie.
Le second cas d’usage portait sur une autre source majeure de surcharge :la production en série de documents jamais identiques, mais fondés sur un même modèle.
Contrats de travail, avenants, attestations, pouvoirs, ordres de mouvement... Ces documents mobilisent un temps important, non pas pour leur complexité juridique, mais pour leur remplissage répétitif.
L’approche présentée consiste à :
partir d’un modèle unique validé par le juridique,
importer une liste de bénéficiaires ou de salariés,
générer automatiquement chaque document individualisé, dans le format d’origine.
Ce point a permis de faire émerger un consensus clair : l’automatisation est pleinement acceptée lorsque le cadre juridique est figé, et que le juriste conserve un droit de regard avant diffusion.

Ce que les juristes ont validé… et ce qu’ils attendent encore.
Les échanges autour des cas d’usage présentés ont confirmé l’intérêt d’outils capables de réduire le temps consacré aux tâches répétitives, en particulier sur des documents récurrents tels que les questionnaires conformité, RGPD ou KYC. La possibilité de s’appuyer sur des documents existants pour automatiser certaines étapes de remplissage a été perçue comme un gain opérationnel réel, notamment dans des contextes de forte volumétrie.
Les juristes ont également souligné l’importance d’une standardisation raisonnée : harmoniser les réponses et les documents au sein d’une organisation est utile, à condition de conserver la capacité d’adapter, de contrôler et de justifier chaque réponse. La réutilisation de modèles ou de précédents n’a de valeur que si le raisonnement sous-jacent reste lisible et traçable.
Plusieurs points de vigilance ont toutefois été exprimés. La mise en place initiale de ces outils - intégration des politiques internes, des documents de référence ou des pratiques métiers - est identifiée comme une étape structurante, qui nécessite du temps, de la méthode et un pilotage clair. Les participants ont également rappelé que l’automatisation ne doit jamais conduire à un effacement du rôle du juriste : l’outil doit assister, non décider.
Enfin, la question de la conformité dans la durée est restée centrale. Si l’IA peut faciliter l’adaptation documentaire, les juristes attendent encore des solutions capables de mieux articuler mise à jour réglementaire, alertes pertinentes et déploiement opérationnel, sans complexifier les processus existants.
Conclusions et perspectives.
Cet atelier a rappelé une évidence : l’IA n’est ni une baguette magique, ni une menace pour la fonction juridique. Elle devient pertinente lorsqu’elle est fiable, maîtrisée et orientée métier.
La conclusion d’Élise Auvray, marraine et Legal Ops au Groupe La Poste :
« L’écoute des juristes et leur implication dans le processus d’innovation apportent une véritable richesse. C’est à cette condition que les solutions répondront aux besoins réels du terrain. »
La conclusion d’Auriane Roussel, Product Owner Jimini AI: :
« Cet atelier nous a permis de confronter nos hypothèses aux usages concrets. La co-création avec les juristes est essentielle pour développer des outils réellement utiles et responsables. »
L’atelier Innovation IA n’est qu’une étape. La transformation de la fonction juridique se construira dans la durée, par le dialogue et l’expérimentation partagée.


