(Découvrir/ Histoire) : Le musée de la Toile de Jouy et la maison de Léon Blum à Jouy-en-Josas.
Tous deux s’inscrivent dans un territoire marqué par l’histoire manufacturière, artistique et sociale, mais aussi par l’ancrage d’hommes et de femmes ayant compté dans la vie publique française. Ce dossier propose un parcours pour comprendre l’émergence, l’évolution et la valorisation de ces deux patrimoines.

- Le château de l’Églantine, Musée de la Toile de Jouy © photo JLRF
Le musée de la Toile de Jouy : un art textile.
En 1760, Christophe-Philippe Oberkampf, issu d’une lignée d’artisans teinturiers luthériens du Wurtemberg (Allemagne), installe à Jouy-en-Josas une manufacture d’« indiennes », ces cotonnades imprimées aux motifs venus d’Orient. La vallée de la Bièvre, riche en eau, se prête parfaitement aux lavages et teintures, et l’entreprise connaît un succès fulgurant. À son apogée, plus de mille trois cents ouvriers y travaillent, faisant de Jouy le plus grand centre textile français, exportant bien au-delà des frontières et la troisième entreprise française tous secteurs confondus. En 1783, elle est déclarée manufacture royale par Louis XVI.
Les dessins, d’abord imprimés au bloc de bois, gagnent en finesse grâce à la gravure sur cuivre. Les toiles racontent leur époque : scènes bucoliques, allégories mythologiques, inventions récentes ou encore portraits de personnalités. Même la Révolution y laisse son empreinte, avec la disparition des symboles royaux au profit d’images républicaines. La renommée est telle que Napoléon Ier décore Oberkampf de la Légion d’honneur en 1806. Au total plus de 30 000 motifs aux styles extrêmement variés seront imaginés tant pour l’ameublement que pour l’habillement.
Après la mort du fondateur en 1815, la manufacture décline peu à peu, jusqu’à sa fermeture en 1843. Les bâtiments ont presque totalement disparu, mais les toiles, elles, ont survécu dans les collections.
Pour préserver cet héritage, la ville de Jouy-en-Josas, propriétaire de la marque, inaugure en 1977 le musée de la Toile de Jouy, installé dans le château de l’Églantine, élégant édifice du XIXe siècle, construit à l’origine pour le Maréchal François-Certain de Canrobert, aide de camps de Louis Napoléon Bonaparte.
Les collections rassemblent aujourd’hui plus de 7 000 superbes pièces textiles, 12 000 œuvres au total, des planches et outils d’impression, ainsi qu’une riche iconographie retraçant l’évolution des modes et des sensibilités.
Même les jardins du musée portent la trace de cette riche histoire : devant le château, les parterres fleuris, allongés et rectilignes, imaginés par Jean-Max Albert, évoquent les toiles que l’on étendait jadis à sécher au soleil autour de la manufacture.
Lieu vivant, le musée accueille deux expositions temporaires par an consacrées au patrimoine de l’art textile, à la mode, et valorisant les savoir-faire actuels, ainsi que des expositions capsules. Inscrit dans un réseau plus large de mémoire industrielle et de culture visuelle, il fait dialoguer histoire et création contemporaine, perpétuant l’esprit inventif de la manufacture d’Oberkampf.
Actuellement et jusqu’au 11 janvier 2026, « Bulles de Jouy, quand la Toile de Jouy rencontre la BD ». L’exposition revisite les motifs traditionnels avec humour, couleurs et esprit narratif. Une rencontre inventive entre patrimoine textile et culture pop contemporaine.
À noter que les produits estampillés « Toile de Jouy » en vente dans la boutique du musée, le sont en exclusivité.
La dernière demeure de Léon Blum.
En arrivant à Jouy-en-Josas, il faut lever un peu les yeux vers les coteaux boisés pour apercevoir la bâtisse posée derrière ses murs comme à l’écart du monde. Le Clos des Metz n’est plus une ferme depuis longtemps, mais on devine encore dans ses murs du XVIIIᵉ siècle l’empreinte d’une maison de campagne. C’est ici que Léon Blum, revenu d’Allemagne en 1945, s’installa avec Jeanne, celle qui devint sa troisième épouse. Un lieu de refuge, puis de mémoire : en 1983, la maison est classée monument historique, et trois ans plus tard, transformée en musée, puis labellisée « Maison des Illustres ».
Le parcours commence dans une aile moderne, construite pour accueillir le visiteur. Les panneaux, les photos, les textes défilent pour se remémorer l’homme aux mille vies : l’étudiant dandy passionné de littérature, le Dreyfusard, le juriste et l’homme du Conseil d’État, le journaliste critique-littéraire, l’ami de Jaurès, puis le tribun qui prend la tête du Front populaire en 1936, et même l’homme de l’un des derniers duels à l’épée. On mesure à quel point ses combats politiques animés par le sentiment de justice se mêlent à sa trajectoire personnelle.

- Le bureau de Léon Blum © photo JLRF
Plus loin, le récit bascule dans la guerre. En 1942, le régime de Vichy organise le procès avorté de Riom, destiné à charger Blum et quelques autres de la défaite française. Transféré ensuite aux Allemands, il est détenu près de Buchenwald. C’est là que Jeanne Reichenbach (Ndlr : qui avait épousé en premières noces le célèbre avocat Henry Torrès qui fut le mentor de Robert Badinter), qui n’était jusque-là « que » sa compagne, le rejoint. L’histoire a quelque chose de romanesque : après le suicide d’Henri, son second mari, grand nom du commerce moderne avec la création des magasins Prisunic, Jeanne obtient d’épouser Blum en captivité. Le mariage se déroule dans cet univers clos, loin de toute cérémonie habituelle.
Léon Blum sort profondément marqué par ses années passées dans l’horreur concentrationnaire nazie. Éprouvé physiquement, il se détourne peu à peu de la vie politique. Il ne reprend brièvement un rôle officiel qu’à la fin de 1946, lorsqu’il assure la présidence du Gouvernement provisoire. De Gaulle avait envisagé de l’associer à son équipe, mais Blum, affaibli, décline cette proposition.
Après le récit de cette parenthèse, la visite continue dans la maison de huit pièces, elle-même. L’ancienne étable a été aménagée en salon. Les rayonnages de la bibliothèque débordent encore de volumes : environ trois mille ouvrages, mêlant romans, philosophie et politique. Tous ont été acquis après 1945, les biens de Léon Blum ayant été confisqués pendant la Seconde Guerre mondiale. Devant la cheminée, deux fauteuils dessinés par Jeanne rappellent son goût pour un mobilier simple, fonctionnel, presque moderne. À l’étage, les pièces modestes, chambres et cabinets de toilette, donnent une idée de la vie quotidienne du couple, sans faste ni confort excessif.
Durant ces cinq dernières années et jusqu’à son décès en mars 1950, Léon Blum va plaider pour la création de l’État d’Israël, la construction de l’Europe ou encore l’implantation du siège de l’Unesco à Paris. Ses funérailles nationales se déroulent le 2 avril sur la place de la Concorde. À cette occasion, le président de la République, Vincent Auriol, prononce son éloge funèbre. Jeanne poursuit ensuite son chemin autrement. Elle fonde une école pour former aides-soignants et puéricultrices, inspirée de méthodes pédagogiques nouvelles.
À l’approche de l’anniversaire des 90 ans du Front Populaire, une petite exposition narre en fin de parcours l’histoire de deux des trois femmes ministres du gouvernement Blum : Cécile Brunschvicg et Irène Joliot-Curie (ndlr : la troisième étant Suzanne Lacore).
À l’extérieur, le jardin du Clos a été pensé comme un prolongement de la visite. Des phrases de Blum y sont disséminées, gravées dans la pierre ou posées sur des plaques. L’une d’elles retient particulièrement l’attention : « La réforme est révolutionnaire, la révolution est réformiste. » En empruntant le sentier de la Butte-à-Guétin, qui part de la rue Pierre-Vaudenay et descend vers le village, on a presque l’impression que ces mots accompagnent le promeneur.
Un peu plus bas, non loin de l’église, le cimetière communal abrite la sépulture de celui qui fut surnommé par ses contemporains le « sage de Jouy-en-Josas. Une tombe sans ornements ni épitaphe, comme une ultime fidélité à la simplicité qui marqua sa vie, bien que « Jeanne ait toujours pensé qu’il serait panthéonisé ». Jeanne, qui a 27 ans de moins que son mari, se suicide en 1982 dans cette même maison où sont placées ses cendres.

- La Maison Léon Blum vue du jardin © photo JLRF
S’y rendre :
Transilien, ligne V, station Jouy-en-Josas. En voiture, A86, puis sortie 31, Jouy-en-Josas.
Musée de la Toile de Jouy 54, rue Charles-de-Gaulle, 78 Jouy-en-Josas. Mar. 14h-18h, mer.-dim. 11h-18h. 7-9 €.
https://www.museedelatoiledejouy.fr
Maison Léon Blum 4, rue Léon-Blum, 78 Jouy-en-Josas. Mar.-sam. 10h-18h, dim. de mai à oct., 12h-18h. 6 €, gratuit pour les moins de 12 ans.
https://www.maisonleonblum.fr
Photo en logo : La pièce la plus ancienne connue du Musée de la Toile de Jouy, Siamoise imprimée à la planche de bois de 1760 © photo JLRF


