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Eric Dupond-Moretti : du Barreau à la place Vendôme.
Parution : jeudi 9 juillet 2020
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Étonnement dans le monde de la Justice, largement relayé par les médias, après l’annonce par le Secrétaire général de l’Élysée de la nomination d’Éric Dupond-Moretti au poste de garde des Sceaux. Le nouveau ministre de la Justice suscite des sentiments très opposés entre une magistrature inquiète et des avocats qui applaudissent globalement cette annonce.
Revue de réactions, avant un peu d’humour...

Pour une surprise, c’était une surprise ! Éric Dupond-Moretti est donc devenu le nouveau garde des Sceaux, ministre de la Justice mardi 7 juillet 2020. Non pas tant qu’un avocat soit nommé à la place Vendôme, cela n’est pas une première [1], mais que le choix se soit porté vers cet avocat pénaliste réputé, parfois surnommé « Acquittor », bien plus habitué aux prétoires des tribunaux de France qu’aux ors de la République.

« Je ne suis pas un homme politique. »

Son discours lors de la passation de pouvoirs avec Nicole Belloubet, a été marqué d’une part, par une tentative d’apaisement à l’égard des corps de métier qui avaient commencé à critiquer cette nomination et, d’autre part, par l’annonce des chantiers à venir. Dans cet élan pour pacifier les relations, Éric Dupond-Moretti a affirmé : « Ce ministère n’est pas le ministère de la guerre, mais celui des libertés » (et aussi celui de « l’antiracisme » et « des droits de l’homme »). Sans doute pour rassurer et s’éloigner de l’image technocratique de la Justice, il a souligné : « Je n’ai pas une connaissance technocratique de la justice, je la connais humainement, intimement, charnellement. J’ai vu le meilleur et le pire, j’ai rencontré de très grands magistrats, je les respecte, [ces magistrats] gourmands de contradictoire » et a ajouté : « Je ne suis pas un homme politique, je viens de la société civile, et même de la société pénale. Je ne fais de guerre à personne, je veux garder le meilleur et changer le pire. » [2]

Vastes chantiers et grandes attentes.

Sur le fond, il a esquissé les grandes lignes du programme pour les deux dernières années du quinquennat : « Je souhaite être le garde des Sceaux qui portera enfin en Congrès la réforme du parquet tant attendue. » Un parquet dont il souhaite notamment encadrer les pouvoirs dans le cadre de l’enquête préliminaire : la Direction des Affaires Criminelles et des Grâces, a-t-il affirmé, aura pour charge de lui faire des propositions en ce sens. Le nouveau ministre a également évoqué la réforme de la justice pénale des mineurs, a rappelé sa sensibilité à la question carcérale, a renouvelé son respect de l’Administration pénitentiaire [3]. Le jour même, mercredi 8 juillet, son premier déplacement ministériel aura d’ailleurs été à la prison de Fresnes. Suivie d’une visite au Tribunal judiciaire de Bobigny, le deuxième de France, pour rencontrer les magistrats et les personnels des greffes.

Personnage clivant.

L’annonce n’a laissé personne de marbre du côté des professionnels de la Justice. Personnage clivant, les critiques sur Éric Dupond-Moretti se sont multipliées. Pour Céline Parisot, présidente de l’Union syndicale des magistrats, cette nomination est « une déclaration de guerre à la magistrature. » D’autres s’inquiètent de l’arrivée d’ « une grenade dégoupillée au ministère de la Justice » [4].
Les féministes lui reprochent d’avoir défendu notamment Georges Tron. L’association Anticor qualifie ce choix de « très mauvais signal pour l’éthique et pour les associations anti-corruption  ». Une partie de l’opinion quant à elle lui reproche d’avoir défendu Merah [5].

Pour les avocats, au contraire, la nouvelle a été très largement perçue comme positive. La présidente du Conseil National des Barreaux, Christiane Féral-Schuhl, a par exemple indiqué à l’AFP que « cette nomination est un geste d’apaisement envers les avocats » [6].

Joutes verbales au Parlement.

La première intervention de ce ténor du Barreau, surnommé « l’ogre des assises » [7], lors des questions au gouvernement, a également suscité la curiosité. Et pour le coup, l’homme a été chahuté, constamment interrompu par les députés qui l’interrogeaient. Interloqué par ces manières, il a même demandé au président de l’Assemblée : « Est-ce qu’on décompte les interruptions ? » Richard Ferrand a alors ironisé : « Non, non, on ne décompte pas, on souffre en silence. » Un vrai baptême du feu.

Les premières joutes verbales ont également débuté, le nouveau ministre déclarant vouloir travailler en bonne intelligence avec les parlementaires, Philippe Bas, Président de la Commission des lois du Sénat lui a répondu « Monsieur le ministre, vous allez nous recevoir et nous, nous allons vous auditionner » [8].

Finalement, une autre formule du même sénateur résume assez bien la situation : « Vous avez mis la barre haut, et même peut-être très haut, c’est la bonne altitude. Et maintenant, à vous de la franchir » [9].

L’attente est « énorme » [10], reste à transformer l’essai, pour cet homme qui compte sur la contradiction pour travailler et avancer pour trouver, ensemble, les meilleures solutions pour améliorer ce qui peut l’être, notamment au sein de notre système judiciaire.

Réactions des magistrats :
-  Union syndicale des magistrats (USM), syndicat majoritaire chez les magistrats : « Nommer une personnalité aussi clivante et qui méprise à ce point les magistrats, c’est une déclaration de guerre à la magistrature. »
« Quel est le message, quand en plus le ministre de la Justice se trouve relégué aussi loin dans l’ordre protocolaire ? Le mépris le plus total pour la Justice. »
-  Le Syndicat de la magistrature demande « l’annulation de la mission confiée à l’IGJ [l’inspection générale de la justice] sur l’enquête préliminaire menée par le PNF [parquet national financier], qui le place en situation objective de conflit d’intérêts », et « la suppression immédiate des remontées d’information dans les affaires judiciaires en cours, que nous réclamions déjà et qui s’impose d’autant plus qu’il était jusqu’à ces derniers jours avocat de parties dans des affaires sensibles et signalées » [11].

Réactions des avocats :
-  Christiane Féral-Schuhl, présidente du Conseil National des Barreaux : « Cette nomination est un geste d’apaisement envers les avocats. »
« Les avocats attendent des actes politiques forts, un ministre qui les soutienne, qui sache ce qu’est être avocat. Éric Dupond-Moretti incarne cela. »
-  Estellia Araez, présidente du Syndicat des avocats de France : « Depuis Robert Badinter, aucun avocat du judiciaire n’avait été nommé garde des Sceaux.  »
« Il est de bon augure qu’un confrère qui a toujours défendu les libertés, l’oralité, la place de l’avocat dans le procès et qui a participé au combat contre la réforme des retraites soit nommé garde des Sceaux.  » [12].


Finissons par un dessin humoristique qui nous a été proposé, car autant de surprise et de tels personnages ne pouvaient que titiller le talent des dessinateurs...

Rédaction du Village de la Justice