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De la jurilinguistique à deux balles… Ou comment la covid emballe le tennis. Par Corina Veleanu, Jurilinguiste.
Parution : mardi 8 septembre 2020
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En cette rentrée infectée par la covid, le sport n’échappe pas aux conséquences désastreuses de la crise sanitaire mue en crise de notre monde. Les coups au moral ou les coups de raquette sur le court du US Open - même combat. Et lorsque les textes normatifs sont interprétés, la réalité des significations saute aux yeux comme les balles de tennis à la fin du service.

Ça avait commencé mal. Vers la fin du mois d’août. Cette année. Il fallait le faire. Novak Djokovic avait osé critiquer la décision de la toute puissante Fédération de tennis des États-Unis (USTA) - en pleine pandémie, qui plus est, ô sacrilège ! - d’exclure deux joueurs du tournoi de Cincinnati pour avoir été en contact avec une personne qui avait été testée et découverte positive au coronavirus. Eh bien, ça ne se fait pas, même du haut de sa tour d’ivoire de numéro un mondial. Et la chute fut rude, car sans filet. On ne lui a pas fait de cadeau, le moment venu. Au contraire.

Comme nous en informe le Journal de Montréal,

« l’Argentin Guido Pella et le Bolivien Hugo Dellien ont été exclus du tournoi délocalisé dans la bulle new-yorkaise de Flushing Meadows après avoir été, selon l’USTA, en « contact étroit et prolongé » avec leur préparateur physique Juan Manuel Galvan, déclaré positif à la covid-19 lundi dernier. Cette décision a suscité une vague de critiques dans les rangs des joueurs du classement ATP, notamment de la part du Britannique Andy Murray, mais également de Novak Djokovic, qui a dénoncé un manque de clarté dans le protocole sanitaire » [1].

Dans un monde covidien d’une netteté époustouflante, où l’ordre, la cohérence, la certitude et la tolérance sont les maîtres-mots (ou devrait-on dire plutôt les « maîtres-maux », car ces notions brillent par leur absence dans nos sociétés de plus en plus ahuries), dénoncer un manque de clarté dans un protocole, et le comble du comble, dans un protocole sanitaire, relève d’une haute voltige digne du courage de quelqu’un qui parle de la corde dans la maison d’un pendu.

Le malheureux Djokovic avait été pris par la malencontreuse envie de rapporter ce que le médecin en chef de l’USTA avait fourni comme information aux joueurs : « Lors d’un appel Zoom, il y a quelques semaines, nous avons reçu des informations du médecin en chef de l’USTA, expliquant que si un joueur ne partage pas une chambre avec son entraîneur, ou son physio, ou n’importe qui de son équipe qui est infecté, et si ses résultats sont négatifs, il peut toujours participer au tournoi », a souligné le joueur serbe lors d’une visioconférence avec des journalistes [2]. Mais quelle idée de laver son linge en public, dites donc ?!

Le porte-parole de l’USTA, Chris Widmaier, avait expliqué, selon le même journal canadien, que l’exclusion de Pella et de Dellien

« était conforme aux recommandations des centres de prévention et de contrôle des maladies ».

Bah,oui, entre ce que dit le médecin en chef de l’USTA et les recommandations des centres de prévention et de contrôle des maladies, il peut y avoir quelques « miles » de distance, n’est-ce pas, puisque les USA sont la première démocratie du monde, la liberté d’expression est sacrée, les débats sont le socle de la société, pardi, et tabarnak ! Et puis, le tennisman n’est pas linguiste, pas vrai ?! C’est une chose d’apporter une information, et c’en est une autre que de donner des recommandations : quand on informe, on met en forme, et quand on recommande, on commande deux fois ! Et si, en plus, ces fameuses recommandations émanent d’une entité administrative, le médecin en question, soit-il celui de l’USTA, restera chef uniquement en cuisine et fera mieux d’éviter les casseroles !

Mais puisqu’on parle linguistique, allons voir un peu ce qui s’est passé aujourd’hui sur le court du US Open durant le match entre Carreno Busta et Novak Djokovic : pour une balle perdue, presque trois cent mille de retrouvées pour la Fédération, entre le « prize money » sucré et l’amende infligée à « Djoko » ! [3]. Pour acquérir une réputation de mauvais coup, on pouvait difficilement faire mieux (ou pire) ! Et pourtant. Que s’est-il passé ? Rien qu’à regarder les « unes » et les gros titres des journaux, on est en droit de se dire que « Djoko » aurait intérêt à prendre un bon avocat pour défendre sa réputation.

Le Monde nous raconte objectivement : « Une balle frappée par Novak Djokovic sans regarder vers le fond du court va heurter une juge de ligne à la gorge. Cette dernière pousse un cri et s’effondre, le numéro un mondial se précipite vers elle. Elle se relève ; il va s’asseoir. Mais le règlement est sans appel : tout joueur coupable de ce type de geste, même involontairement, est exclu », tout en nous éclairant au sujet du manque de préméditation : « Carreno Busta n’a rien vu. « Je fêtais mon break avec mon coach », a-t-il expliqué en confirmant l’évidence : Djokovic n’avait pas « intentionnellement » atteint la juge de ligne » [4]. Ici, le sujet grammatical est la balle, le complément circonstanciel de modalité est représenté par la locution infinitive « sans regarder », et l’on se rend à l’évidence : il ne l’a pas fait exprès.

Mais l’Equipe lâche ses chiens : « Disqualifié de l’US Open pour avoir balancé une balle sur une juge de ligne » [5], et laisse entendre à ses lecteurs non avertis que le Serbe avait frappé l’arbitre intentionnellement, en le positionnant comme sujet grammatical et agent dynamique de l’action. En plus, l’emploi du verbe familier et péjoratif « balancer » n’aide pas, et renforce l’idée d’acte intentionnellement négligent, ou comme le disent si bien nos amis anglophones, « reckless negligence ».

Sur Eurosport, ce n’est pas mieux : la mise en phrase « Disqualifié pour avoir expédié une balle dans la gorge d’une juge de ligne » n’est qu’une mise en bouche pour la boucherie qui suit, à savoir le commentaire de Boris Becker, l’ancien entraîneur de Djokovic : « C’est probablement le pire moment de toute sa carrière professionnelle. Quitter le court de cette façon, c’est terrible. Il était dans la forme de sa vie, invaincu cette année, en passe de décrocher son 18e tournoi du Grand Chelem. Et tout ça a volé en éclats, il rentre chez lui maintenant. C’est un moment sombre ».

Et tout cela, « pour avoir lancé une balle qui a atteint au visage une juge de ligne ».

A nouveau, on lui impute l’intention de la frappe. Presque chirurgicale, la frappe, me diriez-vous, en pensant à des métaphores guerrières américaines, car, pour arriver dans un endroit si précisément et minoritairement délimité de l’anatomie humaine, il fallait que le mauvais sort s’acharne vraiment sur le tennisman. La forza del destinoBut wait : on avait dit "gorge" et maintenant on dit "visage" ?...

Entre les deux, nos cœurs balancent, un peu écœurés, c’est vrai. Mais, covid oblige, l’imprécision règne dans nos vies depuis des mois, le virus nous prend à la gorge, nous frappe au visage, nous sort par le nez, bref, ce n’est plus le moment d’être pointilleux !

And the Oscar goes toFrance24 pour la perle rare, linguistique et journalistique, qui dit : « Le numéro 1 mondial Novak Djokovic a été disqualifié de l’US Open dimanche, après avoir jeté une balle venue frapper une juge de ligne. Le geste d’emportement prive le champion serbe d’un 18e titre de Grand Chelem ». Si l’on comprend bien, il y avait une balle dans leur histoire, qui était venue de quelque part, avec l’intention avouée et claire de frapper quelqu’un, et pas n’importe qui, mais carrément une juge de ligne (frapper une femme en plus, quelle lâcheté, même de la part d’une balle !), et que notre cher Novak avait trouvée avant de la jeter, intentionnellement, comme tout ce qu’on jette, n’est-ce pas, mais là, on est paumé, love, (ah, ce « love », l’œuf de notre cher jeu de paume !), car on ne saisit plus le lien entre Djoko et la juge de ligne ! Il y a bien un lien intentionnel exprimé entre la balle qui était venue frapper la juge (quelle audace, quand même, et aucun respect pour la justice !), mais le pauvre Novak, qu’est-ce qu’on lui veut ?... Bref, on pourrait continuer comme ça jusqu’au prochain US Open, mais trêve de plaisanterie : le journalisme sportif est une chose, alors que l’atteinte à la réputation d’une personne porte aussi le nom de diffamation [6] et c’est un délit.

On dirait que l’auteur de l’article du 20Minutes connaît bien son droit, car il ou elle se prémunit contre toute poursuite et ouvre, en même temps que les parenthèses salvatrices, le parapluie jurilinguistique de l’adverbe : « US Open : Novak Djokovic disqualifié pour avoir lancé (involontairement) une balle sur une juge de ligne ».

Continuons à nous balader sur le web choqué par « le coup de tonnerre », « le geste d’humeur » [7], « le geste d’emportement » du numéro un mondial de la balle qui l’a rendu prisonnier des grandes gueules de la presse française. En beauté. Le plus beau est le plus juste, comme le disait l’Oracle de Delphes il y a quelques milliers d’années. Et regardons de plus près ce fameux règlement invoqué par la Fédération américaine qui dit, comme suit :

« Statement on the default of Novak Djokovic from the 2020 US Open. Sunday, September 06, 2020. In accordance with the Grand Slam rulebook, following his actions of intentionally hitting a ball dangerously or recklessly within the court or hitting a ball with negligent disregard of the consequences, the US Open tournament referee defaulted Novak Djokovic from the 2020 US Open. Because he was defaulted, Djokovic will lose all ranking points earned at the US Open and will be fined the prize money won at the tournament in addition to any or all fines levied with respect to the offending incident » [8].

Alors, ici, c’est le moment ou jamais, je crois, pour préciser : le tennis, je n’y connais rien, ou presque. Si, étant née en Roumanie, forcément j’ai entendu parler de Ilie Năstase et de Ion Ţiriac, j’ai vu des extraits de leurs matchs phénoménaux à la télé.

Jurilinguiste et franco-roumaine, je sais que Florentin Ţuca [9], l’unique avocat roumain francophone qui s’intéresse de près, et s’y reconnait de loin, aux finesses de la terminologie juridique multilingue, est aussi un joueur passionné du « sport noble » et qui passe son temps libre à en raconter le charme dans des chroniques savoureuses [10]. A part ça, je n’aimais pas particulièrement Djokovic, originaire de cette même partie d’Europe balkanique comme géographie et volcanique comme tempérament, et que je trouvais, fut un temps, un tantinet soit peu trop sûr de lui. Encore que la Roumanie ne joue pas dans la même ligue que la Serbie : entre Retourne-Veste, le personnage fictif porté candidat aux élections présidentielles [11] et le déménagement prévu de son ambassade à Jérusalem, la Serbie, tout en flirtant avec l’Union européenne, aime vivre dangereusement [12].

Mais après le 6 septembre bien des choses se sont métamorphosées. Comme, par exemple, la réputation de ce tennisman. Ou la difficulté de se regarder dans le miroir (espérons-le !) qu’auront dorénavant certains décideurs du monde sportif et journalistique. Et aussi la possibilité qui nous a été offerte de comprendre, une fois de plus, que cette crise sanitaire a des conséquences désastreuses sur le psychisme humain, sur nos comportements, sur l’interaction et sur le lien social, en péril plus que jamais, on dirait.

Revenons au texte. D’abord, « negligent disregard ». Déjà, « disregard », c’est le mépris. Peut-on être autrement que négligent lorsque l’on méprise quelqu’un ? Le mépris signifie absence d’attention accordée à l’autre. Une mauvaise prise, en gros, et étymologiquement. Il vient, d’ailleurs, d’une confusion (« se méprendre »), et devrait, à ce titre, être exempt de toute intentionnalité : on n’a pas la main sur cela, le latin « prehendo » venant de l’indo-européen « hendo », qui a donné l’anglais « hand ». Mais bon. La raquette dans la main, Djoko was caught red-handed… Il est intéressant de remarquer, en jurilinguistique affective, qu’il existe une différence de perception entre le juriste anglophone qui dit et entend « disregard » et le juriste francophone qui dit et entend « mépris ».

Le « disregard », tout en étant d’origine française, a à voir (ça, on ne l’a pas inventé !) avec le regard que l’on pose sur quelqu’un. Lorsque l’on regarde quelque chose ou quelqu’un, cette chose ou cette personne naît à nos yeux, elle commence à exister par et dans notre regard. La manière dont on voit quelqu’un définit essentiellement cette personne et notre rapport avec elle et à elle. Le regard domine et assujettit l’autre, dirait Hegel. Volens nolens, nous sommes des êtres sociaux qui existons parce que reconnus juridiquement, ontologiquement par les autres qui nous entourent et qui nous acceptent. Alors qu’en français on lui fait une mauvaise prise en main, en anglais on anéantit, on annule l’existence d’une personne en lui refusant notre regard.

Parmi d’autres types de négligence en droit anglophone, nous rappelons « gross negligence » (montrant une absence totale d’attention aux autres), « reckless negligence » (avec un élément de danger), « ordinary negligence » (sans précautions raisonnables), « comparative negligence » (lorsque le plaignant est partiellement responsable pour les dommages encourus), « contributory negligence » (lorsque le plaignant a causé ses propres dommages), « mixed negligence » (lorsque le plaignant est responsable pour plus de la moitié des dommages encourus). Et là, on se pose la question raisonnable : est-ce que la juge de ligne n’était pas au courant d’éventuels dangers qu’elle pouvait courir (!) sur le court de tennis ? Est-ce qu’elle n’avait pas souscrit (et pourquoi, alors ?) à une quelconque assurance ou n’avait signé un quelconque contrat à ce sujet ? Cela semblerait raisonnable, n’est-ce pas ? Surtout aux Etats-Unis, le land of opportunities pour tous les procès possibles et imaginables…

Ensuite, voyons un peu ce long syntagme : « actions of intentionally hitting a ball dangerously or recklessly within the court ». Cela voudrait, donc, dire que Djokovic avait eu l’intention de frapper la balle de manière dangereuse ou d’une manière qui est dangereuse et qui montre que la personne ne se soucie pas des conséquences de ses actions. Bon courage à tout avocat qui s’évertuerait à prouver que le tennisman en question a bien eu ces intentions !

Primo, comme dirait San Antonio, comment savoir ce qui se passait dans la tête du bonhomme ?!

Et deuxio, pour citer son pote Bérurier, comment établir si « within the court » est une circonstance aggravante ou atténuante, car, sur un terrain de tennis on est, si normalement constitués et en pleine possession de ses facultés, censés avoir l’intention de frapper au moins une balle !

Mais encore, est-ce que l’adverbe « intentionally » détermine uniquement le verbe « hitting » ou bien il entretient un rapport avec les deux autres adverbes de la phrase, « dangerously » et « recklessly » ? Et qu’est-il arrivé à la bonne vieille notion de « force majeure », « Act of God » ? Qui aurait pu prévoir raisonnablement que cette balle allait finir par heurter la juge de ligne ? Peut-on, raisonnablement et sans l’ombre d’un doute, accuser et condamner Novak Djokovic pour« actions of intentionally hitting a ball dangerously or recklessly within the court or hitting a ball with negligent disregard of the consequences ? »

Bien sûr que… Euh… Dans le doute, réglez-lui son compte, touchez à son grisbi, et basta !

Corina Veleanu, Jurilinguiste

[2idem

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