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Quel écosystème Legaltech peut-on prévoir pour demain ?
Parution : mardi 6 avril 2021
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Quelle sera l’offre Legaltech dans 3 à 5 ans, quel sera l’écosystème une fois consolidé, quel pourrait être le profil des acteurs leaders ?
Exercice d’anticipation qui a pour vertu première d’aider à analyser les enjeux et tendances d’aujourd’hui... et témoignages de deux experts du sujet.

La virtualisation de votre activité est en cours (pas celle qui consiste à déshumaniser la relation mais celle visant à la rendre permanente, mobile, agile et détachée de contraintes d’espace ou de temps) ; la relation-client est devenue votre mantra [1] ; vous constatez la montée toujours plus haut du rôle de l’Intelligence Artificielle...

Bien-bien, on peut anticiper d’autres tendances, mais... il ne vous manquerait pas quelque chose ? Le liant de tout ça, la vision d’ensemble à moyen terme ?

C’est là que l’écosystème Legaltech intervient en tant que globalité : en se structurant, en établissant des normes d’échange, de processus, en intégrant des logiques transverses (la sécurité et la conformité par exemple) et en proposant in fine des offres ayant plus de profondeur et de potentiel qu’un descriptif fonctionnel en trois lignes.

L’écosystème Legaltech intervient pour structurer, établir des normes d’échange, intégrer des logiques transverses...

Pour l’instant, nous sommes sur un schéma "d’univers Tech" en pleine expansion, puis viendra un moment de contraction (disons, de concentration).
Il y a encore de nombreuses startups de la Legaltech et de nouveaux projets qui naissent chaque année (même si le rythme s’est assagi en 2020, une année compliquée pour lancer une entreprise...), il y a des réseaux d’huissiers qui lancent des plateformes, des cabinets d’avocats qui créent de nouvelles offres "digitales" chaque jour, des acteurs du numérique qui passent de la "cible DSI" à la "cible DJ", etc.

Mais ce foisonnement en phase exploratoire ne saurait présumer une pérennité de tous les acteurs, une bonne part cherchant soit à créer un marché, soit à en révéler un, de façon assez ciblée sur une approche "besoins". Essayons d’imaginer ce que pourrait être cet écosystème Legaltech dans deux ou trois ans pour répondre aux besoins du Droit...

D’abord, gageons que la Legaltech (au sens large, des startup aux éditeurs traditionnels en passant par les métiers du droit eux-mêmes) sera globalement mieux capitalisée. La France est encore un tout petit acteur en terme de levées de fonds de startups dans la Legaltech [2] de capitaux des cabinets d’avocats par exemple, cela étant sans doute dû aux spécificités peu internationales de notre droit (le code, la langue, les professions réglementées, le faible niveau de financement et d’investissement, que ce soit par les professionnels du droit ou les Legaltech), freinant temporairement les acteurs anglo-saxons.

Plus d’argent, a priori plus de moyens pour relever les défis ? Sans doute, mais aussi plus de concentration des acteurs dans la course à la croissance et à la prise de position dominante.

Dans le même temps, la donnée (de l’OpenData publique à la montagne de documents internes à connecter à l’extérieur) sera centrale et particulièrement sensible, difficile à maîtriser. Il y a les questions simultanées du volume et celle de la finesse de l’analyse, mais aussi celle de la sécurité, c’est toute la beauté de la chose...

Le Droit ne pourra bientôt plus se pratiquer uniquement que par les juristes.

Pour cette raison le Droit ne pourra bientôt plus se pratiquer uniquement que par les juristes, il faudra aussi des chefs de projets, des informaticiens, des data scientists, des analystes, des chargés de relation-client ou marketing, des formateurs...

Ensuite, le Droit sera de plus en plus en relation avec le cycle de vie des entreprises et de la société : le Droit est de plus en plus présent c’est un fait, il est donc de plus en plus intégré, il est partout - donc plus uniquement dans les cabinets d’avocats et directions juridiques. Un juriste dans chaque service ? Probablement oui, et, conséquence, du droit dans bien d’autres logiciels qu’aujourd’hui, dans les CRM, dans la gestion RH, dans les plateformes d’achat, dans les processus de transformation, mais aussi dans les applis smartphone du grand-public et les interfaces clients...

Le Droit deviendra t-il une part de "l’expérience" des utilisateurs ?


Le Droit deviendra-t-il une part de "l’expérience" des utilisateurs ? On peut le croire.

Peut-on être "petit acteur" dans ces conditions ? Le marché du Droit est très "éclaté" : 70 000 avocats largement en petites structures très indépendantes et locales, 18 000 juristes d’entreprises dans des structures très hétérogènes, des centaines de solutions Legaltech sur des sujets très variés -des startup aux avocats en passant par les acteurs externes, des acteurs de la protection juridique discrets mais forts, des associations et collectifs...Dans ces conditions, un acteur de la Legaltech peut-il se développer assez pour proposer des solutions généralisables et viables ?
C’est le sujet de la singularité de son activité à laquelle chacun croit, singularité qui n’est peut-être pas si forte ou complète que ça, à l’heure où tout le Droit tend à uniformiser au niveau international...

Deux visions d’experts sur l’avenir de l’écosystème Legaltech.

Ils ont bien voulu répondre à nos questions sur leur constat actuel et leur vision du marché Legaltech à venir, merci à eux. Voici deux visions un peu différentes, mais leur confrontation est très instructive...


Hugues Galambrun est CEO & fondateur du groupe Septeo

Hugues Galambrun est CEO & fondateur du groupe Septeo, acteur historique de la Legaltech récemment racheté par le fonds d’investissement londonien Hg Capital qui, en prenant une part majoritaire du capital, a propulsé ce groupe au statut de "licorne" [3]. Ce groupe qui a énormément grandi ces dernières années par croissance externe, passe aujourd’hui une nouvelle étape qui va certainement influencer le marché français.

Hugues Galambrun, pourquoi ce bond en avant international ?

"C’est un point fondamental pour passer une étape de notre développement. Pour devenir un géant européen de la Legaltech, il fallait s’associer avec des grands noms qui connaissent notre industrie, celle de la technologie, et ont une connaissance des marchés internationaux.
Notre modèle aujourd’hui est davantage celui de la technologie que celui d’éditeur, face à de grands groupes du marché du droit. Nous avons fait beaucoup de croissance en France par rachat notamment, mais pour devenir vraiment européen, il faut passer un gap financier notamment, et une importante levée de fonds permet de garder l’ADN du groupe initial tout en grandissant."

Quel est l’intérêt de devenir international alors que les marchés européens sont différents ?

"Ce qu’il faut comprendre, c’est que la croissance est impérative sur nos marchés. Si on n’avance pas on recule car d’autres avancent plus vite, dans un mouvement de concentration qui sera fort ces prochaines années. Il y a des places à prendre maintenant, demain qu’en sera-t-il ? Lorsque les éditeurs américains accélèreront, que les chinois seront là, il faudra pouvoir s’affirmer ou être mangés ; il faut atteindre une taille critique en millions d’euros de chiffre d’affaires au minimum.

En France la Legaltech est très éclatée et aura du mal à affronter le futur, il faut dès maintenant des investissements colossaux pour faire face aux points communs des marchés internationaux, pour le cloud sécurisé par exemple. Qui voudra demain confier ses données à des géants américains ? Il faut sécuriser les données de nos clients notaires, avocats, juristes.
Il faut investir massivement dans l’IA, mais aussi dans la notion de sécurité, et pour tout ça il faut investir dans la R&D; on ne peut devenir leader sans préparer ces grands sujets de demain.
Les acteurs américains lèvent des dizaines de millions d’euros à chaque étape de leur développement, nous n’avons pas ça en Europe, et je gage que beaucoup seront rachetés ou disparaitront d’ici 4 ans, faute de moyens."

Et les experts humains dans tout ça ?

"Ça n’est pas incompatible, chaque expert de Septeo par exemple a une connaissance précise de son marché, une proximité, mais sans un haut niveau de technologie ça ne suffira pas. Il faut bien comprendre chaque marché, et y répondre avec les moyens."

Ça concerne aussi les petites structures des professionnels du droit ?

"Ce segment de clients a les mêmes besoins que les grandes structures ! Ils ont même davantage besoin de techno puisqu’ils ont moins de moyens humains. Ils font tout, ils ont besoin de reconnaissance vocale, de signature électronique, d’IA, de cloud privé sécurisé, de paiement en ligne... Et eux aussi vont tôt ou tard se concentrer..."


Sumi Saint Auguste, Responsable du "Prospective Lab" chez Lefebvre Sarrut
et Présidente de l’association Open Law*

Lisons maintenant Sumi Saint Auguste, Responsable du "Prospective Lab" (laboratoire d’innovation ouvert) chez l’éditeur français Lefebvre Sarrut, mais aussi Présidente de l’association Open Law* qui oeuvre depuis plusieurs années pour l’innovation collaborative et l’ouverture des données en rassemblant de nombreux acteurs tant privés que publics.
Open Law est d’ailleurs à l’origine du plus grand "Salon-Congrès" de la Legaltech en France, co-organisé avec le Village de la Justice et lieu phare de rencontre autour de la Legaltech.

Sumi Saint Auguste, comment décririez-vous le paysage de la Legaltech aujourd’hui ?

"En 2020, la crise sanitaire a permis de se confronter à des réalités et une conjoncture inédite et cela a eu pour effet de structurer et assainir le secteur tech, pour ainsi dire. Les avocats sont désormais une part dynamique des entrepreneurs de la legaltech française. Après une courte période de sidération et de rejet, il sont désormais proactifs, inventent, cherchent des moyens de s’allier avec des acteurs tech, malgré les contraintes déontologiques et réglementaires. La "régulation molle" [4] portée par des collectifs ou des associations professionnelles (citons les chartes du CNB ou celle d’Open Law avec l’ADIJ) et surtout les aventures entrepreneuriales individuelles contribuent à faire bouger les lignes, tant au niveau institutionnel qu’au niveau des barreaux ou des ordres. L’innovation vient plutôt de la base, c’est un constat.

Parce que les éditeurs juridiques pèsent dans l’industrie du droit, étant de longue date des acteurs de la diffusion du droit, ils sont aujourd’hui sur-représentés dans les forces en présence. Les Legaltechs ont des stratégies de développement vertical, pour bien couvrir un cas d’usage, un segment du marché, et pour cela ont recours à de l’intégration avec des solutions tierces (exemple : la signature électronique, où l’on va se rallier naturellement aux solutions leader sur le marché sans tout réinventer), ou des éditeurs de contenu (modèles) voire établissent des contrats d’affiliation entre eux."

Comment imaginez-vous la suite ?

"Pour le moment on observe un début de concentration des acteurs de la Legaltech, qui profite aux acteurs existants, les anglo-saxons à l’échelle internationale et localement aux grands éditeurs.
Quand on regarde les chiffres des concentrations fin 2019, on confirme que Thomson, ou LexisNexis absorbent les petits. Chez Lefebvre Sarrut nous visons plutôt une vision "écosystème" s’appuyant sur des complémentarités, en conservant des autonomies locales. Les solutions de gestion ou encore de sécurité sont des offres plus "scalables" internationalement, moins sujets aux spécificités des marchés nationaux.

Chez Lefebvre Sarrut, le principe en lequel nous croyons est l’innovation collaborative : nous assumons le fait que cela bénéficiera autant aux grands qu’aux petits acteurs, avec l’idée de gommer la barrière à l’entrée pour les petits."

Être un "petit acteur de la Legaltech" est-il un problème ?

"Les startups mettent en priorité la prestation client au détriment parfois de la sécurité par exemple, car elles reportent à plus tard le fond du sujet, n’ayant pas assez de ressources pour ce qui ne se voit pas immédiatement, ou disons ce qui ne génère pas de chiffre d’affaires. Mais pour entrer à part entière dans le portefeuille des clients, il faudra de plus en plus répondre à ces sujets quand même. Mais les startups sont dans leur rôle, ce sont des acteurs fragiles qui cherchent à faire bouger les lignes. Il est normal qu’il y ait de "la casse", c’est à dire des échecs.
La phase Covid en ce sens sera cruelle pour certains mais aussi pertinente pour tous les modèles adaptés au moment (la dématéralisation des AG par exemple).

Il y a plusieurs chemins possibles pour l’avenir ; dans leurs interactions avec les acteurs déjà présents, fournisseurs de services documentaires ou applicatifs, selon la culture de ces derniers, on sera plus collaboratif et en innovation ouverte, ou davantage acquéreur. Tout dépend de la situation de départ, faut-il innover d’abord ou se transformer soi-même ? Chaque organisation aura une lecture différente de ses urgences..."

Peut-on envisager à l’avenir des solutions généralisables pour tous ?

"Le "scalable à l’infini" est à relativiser, car il y a toujours une demande du client de personnalisation, surtout s’agissant de digitaliser des processus avec de la donnée documentaire, fortement façonnée par des usages propres à une juridiction (au sens de zone géographique). Le business passe aussi par les spécificités du client à conquérir, et par lui apporter une réponse adaptée. Il faut donc une plasticité des solutions dans de nombreux cas.

La notion de réseaux (le groupe Legaltech de France Digitale par exemple) est aussi là pour aider les legaltech à faire face en se groupant, avec succès parfois.

Enfin, on n’oubliera pas que l’économie de l’innovation est fortement soutenue en France, et cela aura un impact. L’État est lui-même très offensif dans sa stratégie d’innovation, se fondant sur une vision posée il y a maintenant six ans et qui s’est déployée de façon agile pour se structurer entre 2019 et 2020. Les grands ministères ont internalisé des start-up d’État, des projets innovants nécessitant de s’émanciper des modèles classiques de la commande publique et des achats informatiques ; ils ont créé leurs propres incubateurs (le Code du travail numérique par exemple, incubé au sein d’Etalab puis transféré dans l’incubateur des ministères sociaux). Ces initiatives sont pour beaucoup au niveau des best practice du digital service [5] et peuvent être une concurrence frontale pour nombre de propositions émergeant sur le marché..."

NDLR : Si le sujet vous s’intéresse, prenez date par le prochain grand salon/congrès en France, les 5èmes RDV Transformations du droit, où l’écosystème se regroupe, se construit aussi, et présente ses offres. 19 et 20 novembre 2021 à Paris - Palais des Congrès.

Christophe Albert Rédaction du Village de la Justice

[3Une "licorne" est une entreprise valorisée à plus d’un milliard d’euros. En France seule Questel suit ce chemin, les Legaltech françaises suivantes étant très (très) loin d’une telle valorisation.

[4NDLR : plus incitative que contraignante.

[5NDLR : les meilleurs pratiques et expériences utilisateurs proposées sur les plateformes numériques.