Télétravail et risques organisationnels : comment gérer l’injoignabilité des salariés à l’ère du travail hybride ?

Par Caroline Diard et Nicolas Dufour, Professeurs.

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Explorez aussi: # télétravail # contrôle des salariés # risques organisationnels # responsabilité de l'employeur

Depuis la démocratisation du télétravail, les entreprises sont confrontées à un nouveau défi : l’injoignabilité des collaborateurs. Un phénomène aux conséquences lourdes, comme le révèle une étude de cas récente publiée à la CCMP [1] (où l’absence de réponse d’une salariée clé aurait pu faire échouer un projet stratégique).

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Depuis la généralisation du télétravail, les entreprises font face à un défi inédit : une potentielle injoignabilité des salariés.

Ce phénomène, illustré par notre étude de cas publiée récemment par la CCMP [2], révèle une tension croissante entre autonomie, flexibilité et contrôle. Alors que le télétravail concerne désormais un salarié sur 5 (DARES, 2025), les managers et les services RH doivent désormais composer avec un risque organisationnel majeur : l’absence de réponse d’un collaborateur en situation critique, avec ses conséquences opérationnelles, juridiques et réputationnelles.

L’injoignabilité d’un télétravailleur ne relève pas d’un simple problème de communication, mais engage la responsabilité de l’employeur et du salarié. En effet, l’article L1222-9 du Code du travail encadre le télétravail et impose à l’employeur de garantir les mêmes droits et obligations qu’en présentiel. À l’inverse, le salarié doit respecter les règles fixées par l’accord collectif ou la charte de télétravail, sous peine de sanctions disciplinaires.

Notre étude de cas, inspirée d’une situation réelle, met en lumière les risques systémiques liés à cette problématique :

  • Risque opérationnel : paralysie d’un projet, perte de productivité, perte d’un client ou d’un marché
  • Risque juridique : contentieux prud’homal en cas de sanction mal maîtrisée.
  • Risque managérial : érosion de la confiance et du climat social
  • Risque cyber : exposition accrue aux failles de sécurité en cas de non-respect des protocoles (Article 32 du RGPD).

En situation de travail à domicile, l’injoignabilité crée une incertitude sur l’engagement réel du salarié, surtout lorsque ce dernier détient des informations critiques pour l’entreprise.

Dans le cas que nous avons analysé, une consultante en systèmes d’information, devient introuvable à la veille d’un comité de pilotage stratégique. Son manager se retrouve dans l’incapacité de finaliser un support de présentation pour la direction générale. Cette situation illustre une perte de contrôle sur les processus critiques, avec un impact direct sur la performance organisationnelle.

Ceci questionne sur la notion de compétences et des postes critiques :

  • Quels salariés détiennent des informations ou compétences irremplaçables à court terme ?
  • Quels processus sont vulnérables à l’injoignabilité d’un collaborateur ?

L’injoignabilité pose un défi en termes de :

  • Risque accru de cyberattaques si le salarié utilise des outils non sécurisés ou ne respecte pas les protocoles (ex. : absence de VPN)
  • Perturbation des flux d’information et des chaînes de décision
  • Non-respect des obligations légales (ex. : droit du travail, RGPD).

Notre étude de cas a ainsi permis d’identifier quatre catégories de risques, classés par niveau de criticité :

Typologie des risques liés à l’injoignabilité en télétravail.

L’injoignabilité d’un télétravailleur est susceptible de générer un risque opérationnel immédiat (retard dans la préparation du comité de pilotage) et un risque juridique (choix de la sanction, charge de la preuve de la faute).

Il est donc important dans un premier temps de renforcer en amont la résilience organisationnelle :

  • Former plusieurs collaborateurs sur les missions critiques pour éviter les goulots d’étranglement
  • Prévoir des procédures de repli en cas d’injoignabilité (ex. : désignation d’un suppléant, partage systématique des informations clés)
  • Utiliser des plateformes comme Microsoft Teams ou Slack avec accusé de réception et historique des échanges à des fins de traçabilité
  • Organiser un « binômage ».

En second lieu il est indispensable de clarifier le cadre juridique et managérial

  • Dans l’accord de télétravail ou la charte : définir des plages de disponibilité obligatoires, des modalités de reporting, et des sanctions graduées en cas de manquement à faire figurer dans le règlement intérieur [3]
  • Charte de bonne conduite : rappeler les obligations légales en ce qui concerne les conditions de télétravail, les horaires, la déconnexion et les attentes de l’entreprise en matière de réactivité
  • Formation des managers : les sensibiliser aux risques et aux bonnes pratiques de management à distance
    Il sera enfin judicieux de mettre en place un système de contrôle proportionné au but recherché dans le cadre de la protection des intérêts légitimes de l’employeur (article L1121-1 du Code du travail)
  • Indicateurs de disponibilité : mesurer le temps de réponse moyen aux e-mails et messages professionnels
  • Points de synchronisation réguliers : réunions quotidiennes de 15 minutes pour faire le point sur les blocages.
  • Alertes automatiques : utiliser des outils pour détecter les anomalies (ex. : absence de connexion pendant une plage horaire convenue).

L’équilibre restera à trouver afin d’éviter un contrôle excessif, qui pourrait être qualifié de harcèlement managérial [4].

Notre étude de cas a révélé deux options :
1. Approche informelle : recadrage en entretien individuel, avec écoute des éventuelles difficultés (charge de travail, problèmes personnels)
2. Approche formelle : procédure disciplinaire si l’injoignabilité est répétée ou intentionnelle.

Un entretien informel permet de comprendre les causes et d’engager des mesures correctrices en maintenant une relation apaisée. La sanction au contraire, envoie un message plus clair pour le collaborateur lui-même et ses collègues, mais peut conduire à une dégradation du climat social. Il s’agira d’éviter toute sanction immédiate et disproportionnée, qui pourrait être annulée par le conseil des prud’hommes.

Dans le cas étudié, aucune procédure ne prévoyait le remplacement de la collaboratrice travaillant à domicile en cas d’injoignabilité. La sanction a été décidée sans avoir documenté les tentatives de contact ni recherché les causes de l’injoignabilité. La collaboratrice était la seule détentrice des informations nécessaires ce qui a augmenté le risque. Ce risque peut être limité si la procédure disciplinaire est respectée (article L1332-1 à L1332-3) : entretien préalable, motivation écrite, proportionnalité.

Un entretien en amont aurait pu révéler d’éventuelles difficultés (surcharge, problème technique). Il aurait également été pertinent d’impliquer un autre collaborateur ou de reporter la réunion si les informations manquaient.

Il faut impérativement capitaliser sur ce type d’incident pour renforcer les processus (ex. : sauvegarde systématique des supports de présentation). Une gestion proactive aurait permis d’éviter le stress de dernière minute et les risques juridiques liés à une sanction hâtive.

Caroline Diard
Professeur Associé au département Management des Ressources Humaines et Droit des Affaires
et Nicolas Dufour
Professeur Affilié
CNAM LIRSA
TBS Education

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[1Centrale de Cas et de Médias Pédagogique.

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