I. Les violences sexistes et sexuelles dans le sport : un contexte structurel propice.
Le milieu sportif, en particulier de haut niveau, cumule plusieurs facteurs de risque :
- un rapport asymétrique à l’autorité (entraîneur/ sportif),
- une culture de la performance et du dépassement de soi,
- des règles implicites fortes (“loyauté au club”, “ne pas salir la famille du sport”),
- une présence importante de mineurs et de jeunes adultes,
- un accès très intime aux corps.
Ces éléments créent un terrain favorable aux abus de pouvoir, aux emprises psychologiques, voire aux agressions sexuelles, dans un contexte où le signalement reste extrêmement difficile.
Selon une étude du ministère des Sports de 2020 (Enquête SIGPAFI), plus de 400 cas de VSS avérés ont été remontés en deux ans, principalement dans les disciplines individuelles (gymnastique, natation, judo).
II. Le trauma sportif : conséquences psychiques et cliniques.
Les conséquences psychiques des VSS dans le sport s’inscrivent dans la catégorie des psychotraumatismes complexes.
Elles incluent :
- des troubles anxieux ou dépressifs (DSM-5, APA 2013),
- des états de stress post-traumatique (ESPT),
- des troubles dissociatifs ou somatoformes,
- une atteinte identitaire majeure (perte de confiance, culpabilité, honte).
La particularité tient à l’effondrement du lien de confiance avec une figure perçue comme protectrice ou bienveillante. Ce traumatisme relationnel s’inscrit dans le modèle de l’attachement et de la trahison (Freyd, 1994).
L’emprise, le silence, la minimisation sont autant de facteurs aggravants. Or, ceux-ci sont souvent ignorés ou mal interprétés par les juges lorsqu’ils analysent la cohérence du témoignage ou la crédibilité de la victime.
III. L’évaluation psychologique : un outil clé pour objectiver le préjudice.
L’expertise psychologique joue un rôle fondamental dans la reconnaissance du dommage, tant au civil qu’au pénal.
Elle permet :
- de poser un diagnostic clinique (ex : ESPT, trouble adaptatif, etc.),
- d’évaluer la cohérence entre le récit et les symptômes (mémoire traumatique, dissociation),
- de mesurer le retentissement fonctionnel (social, scolaire, professionnel),
- de proposer un chiffrage du préjudice psychique.
Les outils psychométriques utilisés incluent :
- Impact of Event Scale - Revised (IES-R) : évaluation des symptômes post-traumatiques,
- PCL-5 : liste de contrôle des critères du trouble de stress post-traumatique,
- BDI-II et BAI : échelles de dépression et d’anxiété,
- Dissociative Experiences Scale (DES) : repérage de la dissociation,
- WAIS-IV / WISC-V : retentissement cognitif, notamment attentionnel et mnésique.
L’analyse de la personnalité et du profil psychologique (via le MMPI-2 ou le PF16, par exemple) est aussi essentielle pour éviter les erreurs d’interprétation, en distinguant les états préexistants des conséquences du traumatisme. Elle aide à rétablir une lecture juste des comportements (par exemple, entre soumission et manipulation).
IV. Enjeux juridiques : preuve, prescription, réparation.
La justice pénale et civile se heurte à plusieurs difficultés :
- le temps long du dévoilement (souvent des années après les faits),
- la difficulté à produire une preuve directe (souvent parole contre parole),
- l’éventuelle contre-expertise à charge déstabilisant la victime,
- les interprétations biaisées de la dissociation, perçue comme contradiction.
La jurisprudence évolue cependant.
La loi du 21 avril 2021 (dite loi Abitbol) a allongé les délais de prescription à 30 ans pour les mineurs victimes de violences sexuelles. La Cour de cassation reconnaît également la valeur probante des expertises psychologiques bien conduites, à condition qu’elles reposent sur une analyse clinique structurée et argumentée.
V. Le rôle de l’expert psychologue : entre neutralité, empathie et rigueur.
L’expert psychologue doit concilier plusieurs exigences :
- l’impartialité du regard,
- la rigueur méthodologique (outils étayés, diagnostics différentiels),
- la clarté du rapport pour un lecteur non psychologue,
- la prise en compte de la dimension systémique : relation victime/ auteur/ institution.
Il est aussi parfois sollicité pour une contre-expertise ou un commentaire critique d’expertise lorsque la première expertise semble biaisée, lacunaire ou incomplète. Ces commentaires permettent de souligner les oublis, les sur-interprétations ou les conclusions hâtives, et peuvent jouer un rôle pivot dans l’issue judiciaire.
VI. Prévenir les violences sexistes et sexuelles dans le sport : l’apport des sciences psychologiques.
Si la justice répare a posteriori, la psychologie peut - et doit - jouer un rôle de prévention primaire, secondaire et tertiaire. Encore faut-il que les institutions sportives intègrent pleinement cet enjeu dans leurs politiques publiques et pratiques quotidiennes.
1. Sensibiliser aux mécanismes d’emprise et de silence.
Former les encadrants aux dynamiques de l’emprise psychologique, aux signaux faibles de maltraitance, à la distinction entre autorité éducative et abus d’autorité, constitue un levier fondamental.
2. Installer une culture du repérage précoce.
Identifier les signes cliniques précoces chez les jeunes sportifs (repli, troubles du sommeil, performances en dents de scie) permet une intervention rapide et protégeante.
3. Éduquer les jeunes au respect et aux limites relationnelles.
Des ateliers collectifs, menés par des psychologues, renforcent le vocabulaire des émotions, l’estime de soi, et la capacité à dire non.
4. Installer des référents psychologues ou tiers de confiance.
Ces professionnels offrent un espace de parole et de régulation, hors lien hiérarchique, qui limite les risques d’abus de pouvoir.
5. Intégrer la psychologie dans les audits de structure.
Des audits éthiques, centrés sur le climat relationnel, la gestion des alertes, les systèmes d’alerte, permettent de prévenir en amont les VSS.
Conclusion.
Les VSS dans le sport imposent à tous les acteurs - juridiques, psychologiques, institutionnels - de changer de paradigme.
L’expertise psychologique n’est pas seulement un outil judiciaire : elle est aussi un levier de prévention, de compréhension des dynamiques systémiques, et de restauration des équilibres éthiques.
Prévenir, c’est former, repérer, encadrer, responsabiliser. C’est aussi oser réformer des pratiques installées et affronter les impensés collectifs. La santé psychique des sportifs, à tous les niveaux, mérite une vigilance constante. Et les institutions ne peuvent plus faire l’économie d’une véritable politique de santé mentale.
Références clé :
- American Psychiatric Association (2013). DSM-5.
- Freyd, J. (1994). Betrayal Trauma : Traumatic Amnesia as an Adaptive Response to Childhood Abuse. Ethics & Behavior.
- [Loi n°2021-478 du 21 avril 2021 visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels->https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043403203–.
- Ministère des Sports (2020). Enquête SIGPAFI sur les VSS dans les fédérations.
- Chamberland, C. (2010). La soumission librement consentie. Revue canadienne de psychoéducation.


