Par Corina Veleanu, Jurilinguiste.
 
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  • Parution : 26 juin
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La souffrance des mots : de l’émotion au juridique.

Dans nos sociétés hyper-émotionnelles, les termes juridiques deviennent des armes des destructions affective.

Les mots souffrent aujourd’hui. Nous avons mal aux mots tout comme on pourrait dire que nous avons mal à la tête ou que nous avons mal au ventre. Les mots souffrent et nous font souffrir à leur tour. Nous sommes faits de mots tout comme nous sommes faits de chair et de sang, d’organes divers, d’os et de cellules. Et lorsque ces mots ne fonctionnent plus ou fonctionnent mal, alors le malaise, voire la maladie s’installent, tout d’abord dans l’individu, ensuite dans le corps social.

Lorsqu’on ne comprend pas les mots qu’on entend, lorsqu’on emploie de mots dont on ne connait pas le véritable sens, lorsqu’on répète des mots mis au monde par les autres sans qu’ils soient devenus les nôtres aussi, sans que leurs sens intimes nous habitent intimement, et lorsque cela a lieu au niveau d’une société entière, voire de plusieurs sociétés, contaminées par le même virus de l’imprécision et de l’indifférence au pouvoir des mots, alors il y a confusion, il y a un manque d’accord, il y a désordre, il y a chaos, la beauté au sens que la Grèce antique lui avait donné disparaît, et ce qui reste, ce sont les passions déchaînées, non maîtrisables car il nous manquent les mots justes, précis, appropriés pour nommer le monde. Lorsque ces mots malmenés sont des termes juridiques, alors la société et son équilibre sont en péril.

On n’utilise pas impunément les mots et chaque choix est lourd de conséquences. A la fin, dans un scénario-catastrophe de film hollywoodien, le monde même disparaît, car il n’y aura plus de super-héros pour le sauver : on ne sait même plus nommer les sauveurs, qu’on confond avec les ennemis. Mais, comme cela arrive après toute catastrophe, après tout ekpyrosis, embrasement meurtrier paroxistique, plus ou moins symbolique, un nouvel ordre s’installe, nommé par de nouveaux mots qui vont façonner un nouveau monde. Nous sommes dans une situation d’inflation de mots, surtout de mots aux sens mal délimités, et qui prolifèrent, fractalement et fatalement, comme les cellules cancéreuses qui l’emportent sur les mots « sains » de sens. Le manque de maîtrise du sens des mots traduit une absence de maîtrise du sens de l’existence et du monde. Les termes juridiques ont la capacité de nous affecter, c’est d’ailleurs leur fonction première : réguler l’affect social.

Mais ils peuvent également être employés comme des armes de destruction affective : destruction du sens, destruction des sens, car créateurs de confusion lorsqu’ils sont politisés. La politisation du droit, voilà la plaie la plus dangereuse pour la santé organisationnelle d’une société. Qu’est-ce que « l’éradication de la catastrophe » ? Qu’est-ce qu’un « patient zéro » ? Qu’entend-on lorsqu’on dit « droit d’ingérence » ? Qu’est-ce qu’un « état mafieux » alors que « état » et « mafia » sont des concepts opposés juridiquement et ontologiquement ? Comment définit-on la « distanciation sociale » alors que l’adjectif « social » même contient le sème [+rapprochement] ?

Dans un monde où les faits sont alternatifs, où les mots perdent leurs sens, où l’on emploie les paroles n’importe comment, le mensonge arrive naturellement : cela crée de la confusion, du chaos, de la peur, de l’insécurité, de la fatigue. Il est vital pour la survie de l’individu et du groupe social de nommer les choses par les mots qui les représentent, car si l’on ne nomme pas l’objet par le bon mot, celui qui le décrit précisément, au bon moment, dans le bon contexte, on perd le contrôle sur le réel, et celui-ci peut alors devenir tout et son contraire, alors que l’individu sombre dans la disharmonie, le danger étant d’entraîner le groupe dans sa chute. Lorsqu’on perd la précision des mots, et que ceci devienne un fait au niveau du groupe social, alors commence la dilution du ressenti.

Les parents vivant dans un régime totalitaire instillent, à leur insu, dans l’enfant qui absorbe tout, leurs ressentis, leurs émotions, leurs sentiments, une certaine manière de percevoir le monde. Le réel des enfants qui ont grandi dans un régime totalitaire ressemblera à l’âge adulte à s’y méprendre au réel de leur parents, s’il n’y a pas d’interaction avec des mots venus d’ailleurs et qui pourraient provoquer d’autres ressentis (à travers le contact avec des personnes, des livres, des images, etc.) D’où tout l’intérêt des régimes dictatoriaux d’isoler leurs peuples, afin de garder la main mise sur la capacité et la manière de nommer le réel des individus qui leur sont soumis. La soi-disant « révolution roumaine » servit à mettre en place un régime qui essayait en vain d’imiter la démocratie, mais comment voulez-vous que cela fonctionne avec des individus qui n’avaient jamais ressenti le sens réel des termes juridiques comme « démocratie », « justice », « liberté », « indépendance », « autonomie », « droits de l’homme », « Etat de droit », tels qu’ils sont ressentis, vécus, éprouvés, dans une société démocratique mature ? On peut supposer qu’ils avaient une connaissance livresque de ces termes, mais ces mots restaient des ovnis, l’ADN politique, social, linguistique de ces groupes sociaux ne reconnaissant pas ces nouveau-arrivés.

Résultat des courses ? Il existe aujourd’hui dans ces états ex-communistes, dont certains sont membres de l’UE, la même obsession du contrôle et de l’oppression qu’avant, sauf qu’elle se manifeste sous d’autres formes. Fabian Zhilla, Associate Professor of Law & Ethics, au Canadian Institute of Technology de Tirana, a nommé ces nouveaux régimes hybrides des « mafiocraties » [1]. Selon le Professeur Zhilla, le crime organisé n’entre pas en compétition avec les acteurs étatiques, mais il se créé une alliance entre des membres corrompus de l’élite politique et les représentants du crime organisé afin de profiter de l’Etat de droit, accéder au pouvoir et éviter toute responsabilité. L’ancienne police politique continue d’être présente sous des apparences différentes, alors que les multinationales et les entreprises occidentales qui y ont délocalisé s’en accommodent tant que leurs intérêts sont bien servis par des gouvernements complaisants, des salaires bas et une main d’œuvre sans véritable protection sociale ou juridique, dans des sociétés où la corruption règne, et où un Etat de droit malade ne réussit pas à protéger ses citoyens qui se retrouvent à nouveau dans la dépendance. Un ancien président roumain disait explicitement, il y a quelques années, que son pays est un « état mafieux » , introduisant un nouveau concept et un nouveau syntagme juridique et politique dans la langue roumaine, alors que le président actuel le contredit, soucieux de l’image de la Roumanie dans le monde, donc en mettant en avant une motivation de l’ordre de la perception et ultimement de l’émotion [2]. On voit à quel point ces néologismes sont, avant tout, une question de ressenti, de perception et d’image, dans nos sociétés réticulaires, des affects (merci, Frédéric Lordon !) et si hypermodernes (merci, Gilles Lipovetsky !) par leurs anxiétés et obsessions.

Les mots nouveaux qui représentent, dans le sens théâtral du terme, de nouvelles réalités, sont autant de « vedutas », fenêtres ouvertes sur le monde qui rompent la perspective de la toile de fond et incitent à une autre manière de regarder et de voir. Ils nous permettent aussi d’observer comment les émotions construisent nos discours spécialisés et comment les discours spécialisés sont sources d’émotions, individuelles et collectives. La force du terme de spécialité est redoutable, car il sécurise les initiés qui se retrouvent soudés en tant que groupe, fait peur aux non-initiés car il est carrément incompréhensible ou vaguement opaque, l’Etranger par excellence, et aussi parce qu’il voyage et évolue sémantiquement, s’infiltrant plus ou moins insidieusement dans d’autres domaines ou dans le discours du quotidien, briseur ou créateur d’une routine qui engourdit ou qui sécurise. Ainsi, on croit comprendre ce que c’est qu’un état mafieux, ou le droit d’ingérence, ou encore la distanciation sociale (cette dernière ayant l’air plus bénin, mais les apparences sont souvent trompeuses !), alors que nous ne comprenons que ce que les émetteurs du message nous indiquent pour obtenir un certain effet illocutionnaire, habituellement lié au besoin d’instaurer un rapport de forces.

L’idée d’un état assujetti aux groupements mafieux créé de la peur mais aussi le besoin d’être protégé et sauvé qui sert si bien un nombre toujours grandissant de politiciens. Le droit d’ingérence donne l’impression que l’ingérence est légale, alors que ce terme désigne, juridiquement et linguistiquement, une action contraire à la loi. La distanciation sociale est entourée d’une fausse aura de sécurité, car l’isolement est porteur d’enfermement et d’angoisse. Une catastrophe ne peut pas être éradiquée, comme le voudrait le législateur français [3], tout simplement parce que l’on ne peut pas sémantiquement, ni ontologiquement, détruire, déraciner, exterminer un événement, un accident ou une arrivée soudaine.

Un autre étrange accouplement de mots est le syntagme « patient zéro », terme hautement toxique et qui sème la confusion, faussement scientifique, fruit de l’arbre empoisonné du sensationnalisme médiatique qui avait tout d’abord été utilisé pour parler du SIDA en anglais américain, où cela sonnait bien à côté des syntagmes anxiogènes comme « ground zero » (le point d’explosion d’une bombe), « zero hour » (début d’une action). Construction contre-nature par excellence, évitée par les scientifiques, cette structure choque par la déshumanisation qu’elle prône. Zéro signifie le rien, l’infini insubstantiel, l’avant de la création et, accolé au nom commun « patient » donne des monstres conceptuels dans notre monde d’ici-bas, tout en amenant l’idée de passivité présente dans ce terme médical (celui qui patiente, qui pâtit) vers une annihilation sémantique certaine qui ne manque pas de se transformer (les mots nous construisent et ne mentent jamais !) en une volonté d’annihilation physique, comme en témoignent le harcèlement subi par les personnes qui ont eu le malheur d’être étiquetées ainsi, mais aussi et surtout l’étymologie, car le latin patior « souffrir, endurer » est aussi à l’origine de la passion dont le sens originel est celui de « supplice, souffrance », et provient lui-même du proto-indo-européen *peh₁-, « haïr, faire souffrir ».

Et puisqu’on en est là, comment ne pas faire le lien avec l’hébraïque pe, פ, bouche, symbole ambivalent de la création et de la destruction du monde, car c’est de la bouche que sortent et la vérité, emet, אֶמֶת, et le dernier souffle qui mène à la mort, mavet, מָוֶת ? Dieu créa le monde et le nomma, il donna à Moise les dix commandements, les dix paroles, aseret hadibrot, עשרת הדיברות pour organiser le peuple grâce à son premier code de lois, mais il le détruisit aussi à plusieurs reprises en envoyant le déluge et en mélangeant les langues de Babel, et il soumit son peuplé à l’épreuve de l’errance et du vide, qui n’est autre qu’une épreuve de la parole,midbar, מִ דְּ בַ ר signifiant à la fois « qui parle » et « désert ». Cette épreuve de la parole creuse dans le désert est à l’origine de la faute du veau d’or : la parole était restée vide de contenu tant que Moise était sur le Mont Sinaï, nos ancêtres étaient devenus impatients, souffrant de l’absence de mots qui aurait pu leur construire leur propre récit ainsi que le récit de ce qui était arrivé à l’homme qui les avait fait sortir du pays des Egyptiens. Sans pouvoir dire, sans avoir accès au récit qui transforme le trauma et qui sauve, ils se sont tournés vers Aharon, toujours par la parole, lui demandant une histoire, car le dieu qu’ils exigèrent n’était autre que la mise en paroles salvatrice dont ils avaient besoin.

Sauf que les histoires fausses ne sauvent jamais, les mensonges ne servent pas à bâtir mais à détruire, et les Juifs errants qu’étaient devenus nos ancêtres errèrent une fois de plus et se créèrent un second désert, celui du sens, en prenant le chemin de l’idolâtrie. Le veau d’or est devenu synonyme de toute dictature, dont le danger guette à chaque fois en temps de crise, car, pour parler avec Boris Cyrulnik, « nous sommes capables d’inventer des représentations terrifiantes ou enivrantes auxquelles nous nous soumettons, jusqu’à l’aliénation par foi » [4]. Le lachon hara, לשון הרעou la mauvaise langue reste la source de tous les malheurs qui viennent au monde par la bouche de l’homme car « c’est dans le langage que se préparent les régimes totalitaires » [5]. La calomnie, le faux témoignage, la médisance ou la perversité de la bouche [6], la rumeur, le gossip, cette manie qu’ont certains de raconter par le menu les vies des autres, sont tous des délits encore en vigueur dans la majorité des systèmes juridiques. Pourquoi cette emphase sur le dit ? Pourquoi cette importance accordée à la publicité de la pensée ? Et que fait-on, dans notre monde moderne, du principe de publicité si cher à Kant qui exige la sortie sur la place publique des idées afin qu’elles soient soumises à la confrontation des idées des autres (surtout en ces temps où nos sorties sont soit interdites soit strictement réglementées !) et que l’on vérifie de cette manière leur teneur, pour pouvoir décider ensuite si on leur accorde le droit de cité ?

Notre quotidien nous offre la réponse toute de suite : tout comme nous ont été autorisées, pendant cette période inédite et éprouvante appelée confinement, uniquement certaines sorties, considérées comme bénéfiques et indispensables, les mots que notre bouche profère devraient être soumis à un contrôle strict, car les effets perlocutoires de nos discours sont imprévisibles, nous ne maîtrisons pas la réaction de l’autre face à nos paroles, nous devons être responsables et nous enraciner dans cet « être pour autrui » dont parlait Emmanuel Levinas.

Par notre mal-dire nous enfermons les autres dans des cages, nous leur ôtons toute possibilité de recours et d’évolution, nous les poussons dans l’enfer dantesque d’où ils ne sortiront plus jamais, car à jamais stigmatisés par nos paroles. Pour revenir au syntagme nuisible « patient zéro », nous citerons encore E. Levinas pour souligner l’importance du choix des mots qui construisent notre réel : « Il s’agit de remonter à cet en deçà, à partir de la trace qu’en garde le Dit où tout se montre ». La remontée vers le Dire est la Réduction phénoménologique où l’indescriptible se décrit.

Le sujet se décrit comme soi, d’emblée à l’accusatif (ou sous accusation !), déjà présupposé « par l’infinie liberté de l’égal » (par laquelle Hegel caractérise le retour à soi de la conscience et du temps). Celle-ci se produit dans la fable, dans le Dit. Le sujet se décrira dénudé et dénué, comme un ou comme quelqu’un, expulsé en deçà de l’être, vulnérable c’est-à-dire précisément sensible et auquel, comme à l’un du Parménide platonicien, l’être ne saurait s’attribuer [7].

Cet être vulnérable, rendu sensible par le Dire et dans le Dire, pourra être protégé par la trace du vrai percevable dans le Dit. Comme nous le conseille Richard McKay de l’Université de Cambridge le 1er avril de cette année (et non, ce n’est pas un poisson d’avril !) : “We should abandon the toxic phrase “patient zero” and discuss contact tracing - the process of locating individuals who have crossed paths with people who are infectious - with great care. Otherwise, we risk increased confusion, scapegoating and under-emphasising the significance of asymptomatic cases. These are all things which are deeply unhelpful for our collective response to Covid-19 » [8].

En fin de compte, quel est, donc, le besoin qui se trouve à l’origine d’un système de règles à l’origine du droit dans toute société ? La survie du groupe et de l’individu, l’ordre qui s’oppose au chaos, un contrat bien nommé social car assurant la pérennisation d’une société humaine, et, qui dit contrat, dit accord entre deux ou plusieurs parties sur un certain sujet et qui comporte des droits et des obligations, leur non-respect donnant lieu à de sanctions.

On voit, ainsi, à travers l’analyse des émotions contenues par les termes juridiques, l’évolution affective d’une société, ses traumatismes, ses lumières et ses ombres, sa Weltanschauung qui change en fonction des événements qui la construisent.

Et l’on voit surtout que le dire est mouvement par excellence, car il nous émeut et il nous émeute, nous transportant hors de nous, vers nous-mêmes.

Notes :

[1« Corruption and organized crime remain a challenge to new democracies such as Albania. This talk will help explain the nexus between organized crime and politics and its consequences for democracy. Dr. Zhilla’s explanation of this phenomenon is a term he coins “Mafiocracy.” Unlike what other theories propose, he believes that organized crime does not compete with state actors for power ; rather, there is an alliance formed between corrupt members of the political elite and organized crime to exploit the rule of law and evade accountability. As a result, this informal agreement has allowed organized crime to access governance and dismantle law enforcement agencies.” https://ces.fas.harvard.edu/events/2016/12/patterns-of-judicial-corruption-in-the-western-balkans-with-case-study-albania

[3https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2020/3/23/PRMX2007883L/jo/article_2, JORF n°0072 du 24 mars 2020, texte n° 2, LOI n° 2020-290 du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid-19

[4Cyrulnik, Boris, Ivres paradis, bonheurs héroïques, Odile Jacob, 2016, p. 31.

[5Cyrulnik, Boris, Ivres paradis, bonheurs héroïques, Odile Jacob, 2016, p. 34

[6Proverbes 4 :24 et 6 :12.

[7Levinas, Emmanuel, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Kluwer Academic, Martinus Nijhoff, 1978, p. 91.

[8McKay, Richard, “Patient zero : why it’s such a toxic term”, The Conversation, April 1st, 2020, https://theconversation.com/patient-zero-why-its-such-a-toxic-term-134721.

Corina Veleanu
Jurilinguiste

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