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Avocats et Spécialisations : L’enquête du Village de la justice (I)

Des questions reviennent fréquemment sur les forums du Village de la justice, où bon nombre d’échanges ont lieu sur ce thème : Un Master 2 lie t-il un avocat à sa future spécialité ? La formation initiale oblige t-elle à rester et évoluer dans la spécialité choisie ? Est elle un frein ? Quand et pourquoi se spécialise-t-on ? etc.

A l’heure de la réforme des spécialisations des avocats par le Conseil National des Barreaux, nous avons enquêté pour savoir ce que les avocats et les recruteurs pensent du sujet... Car en pratique, ce sont eux qui sont en première ligne sur cette notion.

L’enquête a été réalisée par un questionnaire sur internet et par entretien téléphonique, en mai 2010, auprès de 352 avocats et 3 cabinets de recrutement. Merci à toux ceux qui ont pris quelques minutes pour nous éclairer...

D’un an d’expérience à 44 ans, de cabinets personnels à des cabinets de plus de 1000 collaborateurs, de Paris aux petites villes de province, notre échantillon est large, garantie de perspectives... et d’avis permettant le contradictoire, comme il va de soi pour les avocats !

1. La spécialisation est-elle une notion d’avenir pour les avocats en terme de carrière et de développement d’un cabinet ?

Très majoritairement, les avocats répondent par l’affirmative :

Les raisons indiquées sont diverses ; il est intéressant de passer en revue les principales :

  • La complexification du droit fait qu’il est nécessaire de circonscrire son champ d’activité afin de pouvoir appréhender les dossiers avec assurance et de façon qualitative ”.

C’est la raison le plus souvent évoquée : Le droit est devenu trop complexe, personne ne peut se prétendre “bon en tout”, et les risques de responsabilité professionnelle mise en cause augmentent avec le fait de s’aventurer sur des terres inconnues...

Ajoutons à cela que les avocats reconnaissent qu’une formation permanente est nécessaire, impossible à assurer dans tous les domaines, notamment le suivi de la jurisprudence et des textes en vigueur.

Il est souvent indiqué dans les réponses qu’il vaut mieux s’associer entre spécialistes .

  • La spécialisation, c’est la clef de la tarification au temps passé, puisque l’avocat spécialiste est celui qui traite l’affaire le plus rapidement a priori...

C’est ici une approche économique : Celui qui connaît parfaitement un domaine du droit sera souvent à même de traiter rapidement ses dossiers, augmentant donc le nombre de dossiers traités, tout en fournissant des réponses de qualité.

  • Avocat et concurrence : La spécialisation serait-elle une des clés ?

L’avocat spécialiste bénéficie d’une meilleure image auprès de sa clientèle : C’est un gage de qualité des prestations fournies et de sécurité pour les clients”.

Nombreux sont ainsi les avocats qui indiquent que la spécialisation est une demande plutôt croissante des clients, qui y voient un gage d’expérience et de qualité.
Nous sommes donc là dans une démarche “marketing”, de positionnement.

Dans la même préoccupation de “coller” aux demandes des clients, il est souvent indiqué par les avocats que “se démarquer en exerçant de manière généraliste est difficile car il y a de plus en plus d’avocats, surtout à Paris”.

Autre aspect de concurrence, “la spécialisation permet aux petits cabinets de percer dans des marchés de niches, surtout lorsqu’ils sont en compétition avec les grands cabinets”.

Mais la concurrence est aussi ressentie plus largement : “L’avocat est de plus en plus concurrencé dans ses activités par d’autres professions... Seule une compétence accrue dans des domaines particuliers lui permettront de résister”.

  • Et pour la carrière de l’avocat et le travail en équipe ?

Oui à la spécialisation pour le développement des cabinets d’avocats” disent certains, mais “non, pour la gestion de carrière et le risque de s’enfermer” : “Il convient au moins que des zones de chevauchement entre domaines du droit demeurent afin de favoriser le travail en équipe qui est le corollaire futur des avocats spécialisés”.

  • Evolution des sources d’information de l’avocat :

Internet va devenir le meilleur généraliste !” nous écrit-on. De fait, un avocat sachant maîtriser aujourd’hui les subtilités de la recherche documentaire en ligne a accès à beaucoup plus d’informations qu’il y a 15 ans.

Tout comme pour un documentaliste juridique, la valeur ajoutée ne va t-elle pas vers l’efficacité et la rapidité de la recherche, vers la qualité de la sélection des sources, sélection forcément spécialisée pour un avocat dont ce n’est pas le métier premier ?

A contrario, quelles sont les arguments de ceux qui privilégient leur pratique généraliste, pour leur cabinet et leur carrière ?

  • Tout dépend de la clientèle :

Pour une clientèle en majorité composée de particuliers et de TPE, mieux vaut être généraliste car les budgets ne leur permettent pas, dans la plupart des cas, de recourir à plusieurs avocats. En revanche, une spécialisation est avantageuse lorsque l’on cible une clientèle particulière (exemple, la cession de fonds de commerce).

Naturellement, c’est aussi le cas dans les zones géographique à potentiel de clientèle limité : “La spécialisation n’est pas possible dans une trop petite ville... Les cabinets de province continueront facilement à pouvoir se présenter comme généralistes.

  • Une réalité des spécialisations pas si simple ?

Dans leur état actuel les mentions de spécialisations s’attachent à des "matières. Elles se rattachent, de manière très universitaire, à des connaissances théoriques, à des branches du droit. Or, la pratique exige des connaissances transversales : Exemple, programmer une opération de fusion, une acquisition de société, une transmission patrimoniale, suppose de prendre en compte l’environnement les contraintes et opportunités présentées par le droit social, le droit des sociétés, le droit fiscal, le droit de la famille,... pour ne citer qu’eux.
(...) Parallèlement, les clients exigent de n’avoir qu’un nombre réduit d’interlocuteurs. L’avenir me semble plutôt correspondre à une spécialisation en termes d’opérations qu’en simples termes de matières juridiques.

C’est un peu ce que nous diront aussi des cabinets de recrutement, un peu plus loin : Il est des spécialisations... pas si spécialisées que cela en pratique !

Mais au fait, comment est-on “spécialiste” ?

Les diplômes de spécialité du CNB ne sont pas suffisants pour valider une réelle expertise”... et “un certain nombre d’avocats n’ayant pas de spécialisation n’en sont pas moins des spécialistes de la matière qu’ils traitent au quotidien. La spécialité est appréciée par les clients non au regard des titres, mais de la qualité du travail de leur conseil”...

  • La recherche de clientèle ; les avocats généralistes y pensent aussi.

Si les spécialistes le sont souvent pour des raisons de recherche de clientèle, des généralistes pensent le contraire, avec une autre démarche : “Je reste généraliste pour élargir ma clientèle !”. Un autre avocat nous confie aussi : “Comme pour les médecins, il reste une utilité et de la place pour les généralistes".

Craintes aussi en l’avenir pour ces avocats : “Si l’on se spécialise trop et que le contentieux dans le domaine d’activité de la spécialisation vient à être moins important, on se retrouve ’coincé’"... “Je pense qu’il faut au moins avoir deux domaines d’activité dominants”.

Peut être faut-il alors avoir des spécialités complémentaires ? “Un avocat doit être à même de développer des champs de compétence différents afin de s’adapter aux évolutions de la demande.

Enfin, certains y voient une façon de répondre à la demande de leurs clients : ”Beaucoup de clients recherchent des avocats généralistes pour de n’avoir qu’un interlocuteur, et réservent les spécialistes à des litiges et questions ponctuelles”.

  • Etre généraliste, gage de qualité de la prestation, mais aussi de plaisir au travail ?

Un avocat nous confie que selon lui, “la spécialisation est un piège qui enferme l’avocat, prisonnier de son petit fief... En outre, la spécialisation crée souvent des œillères qui empêchent d’avoir une vision globale du dossier et pénalise in fine le client...

Et le comparatif avec le monde médical revient : “Cela est devenu presque caricatural en médecine ; quand un problème de santé met en jeu diverses compétences, beaucoup de médecins spécialistes dans leur domaine ne sont pas capables d’intervenir sur un autre, et de spécialiste en spécialiste, aucun n’apporte de réponse globale adéquate... Il faut plutôt des domaines de compétences, qui ne soient pas figés.”.

Et pour l’avocat au quotidien ? “La spécialisation peut engendrer l’ennui. Connaître différentes branches du droit permet parfois de trouver des solutions inédites, qu’une spécialisation à outrance ne nous permet pas d’avoir”.
Etre spécialisé, selon cet autre avocat, cela conduit “à ce que les clients vous cantonnent à cette activité sans vous confier d’autres dossiers qui sont également de votre compétence”.

Puis l’on parle aussi de plaisir d’exercer : “Un des plaisirs majeurs de ce métier, pour ceux qui ont choisi de l’exercer en libéral et petite structure, c’est la diversité des dossiers, le refus de la routine, l’ouverture à la généralité...

  • Perspectives...

Certains avocats en font presque une philosophie : On a besoin d’avocats généralistes, comme ceux qui nous indiquent que “les avocats généralistes ont un rôle fort notamment dans la notion de justice de proximité”.

On peut aussi penser que “cette démarche de mentions de spécialisation consiste en définitive à recréer des monopoles, rendant des clients inaccessibles aux nouveaux arrivants”.

2. Dans la pratique, la spécialisation est elle utilisée, annoncée aux clients ?

On l’a vu, 70% des avocats croient aux spécialisations. Mais comment cela se formalise-t-il ?

De toute évidence pas par les mentions de spécialisation du Conseil National des Barreaux, puisque 69% des avocats interrogés n’ont aucune mention validée.
C’est donc une notion qui se justifie davantage par la pratique, notion floue et difficile parfois à démontrer aux futurs clients... D’où sans doute la réforme en cours par le CNB du champ de ces spécialités et de leur obtention.

Bien que n’ayant pas majoritairement ces mentions officielles de spécialisation, on retrouve une majorité forte se prononçant pour cette notion : 76% des avocats disent mettre en avant des domaines d’activité en dehors des mentions officielles du CNB, et 66% disent se présenter le plus souvent comme spécialistes, contre 15% se présentant principalement comme généralistes (les 19% restant s’adaptant de toute évidence aux situations).

Tout cela est confirmé par les chiffres officiels :

Dans son rapport “Avocats : faits et chiffres” (édition 2008 mais sur des chiffres de 2007), le CNB indique, concernant le nombre de mentions chez les avocats, que l’ "on peut s’étonner que le nombre de mentions de spécialisation diminue alors que la profession se fait l’écho d’une spécialisation croissante. Pourtant les années se succèdent et se ressemblent : la tendance à la baisse ne s’inverse pas. "
Il y avait 12554 mentions de spécialisation fin 2007 pour 47 765 avocats.

Suite du dossier ici :

3. Qu’en disent les cabinets de recrutement, qui sont au cœur des demandes des cabinets d’avocats ?

4. Citations des avocats.

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