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L’avocat du futur sera-t-il un robot ?

« Robes et robots » était le titre des derniers Etats généraux de la prospective et de l’innovation, organisés par le Conseil national des barreaux le 30 mars. Pour cette 2ème édition, l’institution a voulu se projeter par le biais d’une table ronde s’interrogeant sur le rapport de la profession aux robots et aux technologies, et des ateliers permettant d’imaginer le business model des cabinets en 2030. Ces réflexions serviront de base aux travaux qui seront restitués lors de la Convention des avocats à Bordeaux en octobre prochain.
Mais plus globalement, les débats ont permis de démontrer que face aux craintes, justifiées ou non, de la profession face à cet avenir, il fallait prendre du recul, et surtout, ne pas se tromper de combat.

« Rêve » ou « cauchemar » ?

Tels sont les mots employés par Pascal Eydoux, président du CNB, pour débuter cet après-midi de prospective. Et ils définissent bien le rapport des avocats aux outils technologiques qui apparaissent et qui affolent, à tort ou à raison, la profession. Faut-il donc en avoir peur, ou en rêver ?
Les projections sont nombreuses - au-delà même des métiers juridiques – et on imagine déjà des machines qui remplacent, voire surpassent les hommes. Alors, comme interrogeait le titre de la table ronde, allons-nous être remplacés par des robots ? Les avocats de demain seront-ils des machines ?

Car c’est bien le premier élément dont il faut se rappeler quand on parle de ces technologies, selon Jean-Paul Laumond, roboticien et chercheur au CNRS : les robots sont des machines, physiques, que l’on souhaite pour l’instant seulement faire tenir debout (quand il s’agit de robots humanoïdes) ; l’intelligence artificielle, des algorithmes qui s’intéressent au traitement de l’information, à des statistiques, des outils qui créent des corrélations et non pas de véritables preneurs de décision.
Une fois ces bases fixées, il faut donc prendre du recul : robots ou autres technologies ne prendront que le pouvoir que nous leur aurons donné.

La seule limite ne serait-elle pas l’homme ?

Car tout est une histoire de programmation, comme le montre notamment l’exemple de la blockchain exposé par Primavera De Filippi, professeur à Harvard et chercheuse au CNRS. Elle la définit en effet comme une « autonomie opérationnelle » : dans le cadre des smart contract, la technologie va appliquer à la transaction les critères définis au départ par les parties. L’outil les décharge donc du rapport de confiance lors de la réalisation même de la transaction, voire de la négociation qui peut également être automatisée. Mais tout l’enjeu repose donc en amont, et pour les avocats, sur la rédaction. Avec les limites qui vont avec, et notamment la fin de la flexibilité : la machine met fin à l’ambigüité, ne comprend pas les clauses ouvertes et sujettes à interprétation, ou encore supprime le choix de la faire appliquer ou non. Une telle technologie, sans nuances, n’aurait donc pas vocation à s’appliquer à tout, tout le temps.
Une question de dosage, qui permettrait malgré tout aux avocats et à leurs clients d’en tirer le meilleur parti, aux bons moments.

Il appartient donc aux créateurs, aux usagers, aux juristes, de fixer des limites à ces technologies, notamment avec un encadrement par l’éthique. Car comme l’explique Nathalie Nevejan, auteure du Traité de droit et d’éthique de la robotique civile, les robots posent et poseront des problématiques éthiques, « telles, qu’il y aura besoin de droit ». Atteinte à la vie privée, consentement de l’usager mais aussi de son entourage, et liberté de la machine (par exemple, le robot peut-il refuser d’obéir aux ordres d’une personne ?) … Le droit aura donc son rôle à jouer.

En analysant les encadrements qu’il faudra apporter à des technologies qui n’en sont encore qu’à leurs balbutiements, faut-il réellement avoir peur d’être dépassé ? « De tout temps, la machine nous a dépassé, nous avons toujours créé des outils augmentés » souligne Jean-Paul Laumond, sans que cela crée une rupture dont l’être humain ne se relèverait pas. Il prend d’ailleurs l’exemple du marteau : « Essayez d’enfoncer un clou à main nue ! » Le marteau a aidé l’être humain à progresser : pourquoi n’en serait-il pas de même avec les nouvelles technologies et les robots ?

« Un changement de culture, de pratiques »

Un propos à nuancer pour Bruno Deffains, professeur à l’Univeristé Panthéon-Assas, car il y a bien rupture : technologique, mais aussi idéologique et anthropologique. Mais il faut adopter un autre prisme de raisonnement : « On pense que cela va supprimer des emplois. Il ne faut pas raisonner en termes d’emploi, mais en termes de tâches, notamment pour les professions qualifiées ».
Et aller dans le raisonnement micro-économique : quels impacts cela aura sur l’entreprise juridique ? Quelles stratégies vont être adoptées par les acteurs ? Il s’agit d’« un changement de culture, un changement de pratiques, vers lesquels vous allez être obligés d’aller ».

La question en effet ne doit pas se focaliser sur les technologies en elles-mêmes : ce ne sont pas elles qui mettent véritablement en péril la profession d’avocat, mais bien une rupture dans les pratiques des clients, et donc de leurs attentes. Un changement qu’ont compris les legaltech, qui n’en sont donc qu’une conséquence. Et il s’agit, pour Kami Haeri, co-auteur du récent rapport sur l’avenir de la profession d’avocat, du « sujet le plus important de notre rapport à la technologie. Le numérique nous amène, quel que soit le mode d’activité, à une forme de désacralisation du métier d’avocat. Nous devenons, à certains égards, des commodités. » « Face aux legaltech, ce n’est pas une question d’adaptation au numérique, mais une adaptation des pratiques » confirme Louis Degos, président de la commission Prospective du CNB.
La prospective doit donc aller plus loin que les robots ou l’intelligence artificielle : il faut finalement se concentrer sur les changements humains pour savoir ce que sera l’avocat en 2030. « Si nous analysons notre rapport au numérique à travers le RPVA et le e-barreau, nous perdons du temps, souligne Kami Haeri. Ce sont des sujets techniques, dérisoires. Il faut penser par l’accessibilité. »

Une prise de recul qui semble cependant difficile pour les avocats, plongés dans les problématiques quotidiennes de chiffre d’affaire, de déontologie, de développement, de concurrence, qui restent leurs préoccupations principales.
Réussir à s’en extraire pour mener une réflexion commune pour l’avenir de la profession sera peut-être un aussi grand défi que la robotique.

Clarisse Andry
Rédaction du Village de la Justice

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