Par Elise Baron et Guillaume Ghestem, Avocats et Victoria Dreze, Juriste.
 
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  • Parution : 8 avril 2021

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Sports mécaniques : l’égal accès des femmes et des hommes.

Depuis 1984, le Conseil d’Etat a reconnu que le principe de libre accès aux activités physiques et sportives était un principe général du droit (CE, 16 mars 1984, Broadie). En revanche, même si le Conseil constitutionnel a déclaré que le principe d’égalité était applicable en matière sportive, ce dernier ne sous-entant pas mixité. Ainsi, une fédération peut très bien diviser ses disciplines en deux catégories, une féminine et une masculine.

Cependant, pour les sports mécaniques de premier plan tel que la Formule 1 ou la MotoGP, les fédérations n’ont pas fait ce choix. La fédération internationale automobile (FIA) et la fédération internationale de motocyclisme (FIM) n’ont pas restreint l’accès à leurs compétitions reines. Alors que les Grands prix ont repris ce week-end, c’est une nouvelle saison sans femme sur les grilles de départ qui commence. Nous nous sommes interrogés sur cette absence qui dure depuis des années.

Dans le cadre de la Formule 1, les femmes ne sont pas totalement évincées. Elles n’ont juste pas accès à la course. En effet, des pilotes telles que Susie Wolff, Jamie Chadwick ou Tatiana Calderon ont été engagées en tant que pilotes de développement ou de test. Elles ont même pu courir lors des essais du vendredi de certains grand prix. Mais leur place est anecdotique. En plus de 70 ans de Formule 1, rares sont les femmes ont pu se tenir dans une monoplace et cela fait 40 ans qu’aucune n’a pris part à une course (Lella Lombardi).

Pourtant, la FIA étant basée à Paris, elle est soumise au Code du sport que nous connaissons. Ainsi, l’article L100-1 du Code du sport précisant que l’égal accès des hommes et des femmes aux activités sportives, sous toutes leurs formes, est d’intérêt général, est fondé à s’appliquer.

Le monde de la Formule 1 tente de justifier cette marginalisation par des arguments incohérents, notamment celui selon lequel les femmes n’auraient pas le physique leur permettant de résister à la vitesse d’une monoplace… Pour les femmes, le problème n’est pas là.

Comme le souligne Katherine Legge, « aucune équipe ne veut être la première à engager une femme pilote et risquer d’être ridicule si la fille n’arrive pas à finir la course ». Lorsqu’une écurie laisse une chance à une femme, pour des divisions inférieures (F3), les hommes ne le voient pas d’un bon œil. Certaines ont témoigné que les hommes préfèrent créer un accident plutôt que de se laisser dépasser par une femme. Elles devaient donc changer de couleur de voiture afin de ne pas être remarquées.

Légalement, il parait difficile de faire changer la vision des hommes sur l’accès des femmes au sport alors même que le législateur la place après l’homme. En effet, dans tous les textes, il est question d’égalité homme-femme et non pas d’égalité entre les femmes et les hommes. La seule fois où l’ordre a été modifiée, même si cela est purement symbolique, c’est lors du dépôt de la proposition de loi visant à renforcer l’égalité entre les femmes et les hommes dans le sport, le 3 novembre 2020 [1].

En Formule 1, longtemps les seules femmes que l’on apercevait étaient les grid girls.

Désormais, la mixité se développe dans les autres corps de métiers, officielles, ingénieurs, directrices, etc. L’exemple le plus évoquant est celui de Claire Williams qui dirigeait l’écurie homonyme jusqu’à sa démission à la fin de la saison dernière.

Toutefois, même si le milieu se démocratise, les femmes rencontrent beaucoup de difficultés. Lisa Lilley, ingénieure détachée chez Ferrari, expliquait qu’elle devait porter une tenue d’hôtesse car c’était la seule tenue officielle de l’écurie conçue pour les femmes.

Ainsi, nombreux sont ceux qui faisait la queue devant elle pour avoir un café lors des conférences ou des meetings. Il est regrettable qu’une telle écurie n’envisage pas de créer une tenue de travail adapté aux femmes, et ce pour tous les postes.

Ceux qui engagent des femmes pilotes le font surtout pour les sponsors, parce que cela donne une bonne image. Les recruteurs cherchent un physique avant un talent, ce qui démontre que la discrimination continue de régner en coulisse.

Le sport pour tous a pourtant été adopté dès 1975 au sein de la Charte européenne du sport pour tous [2]. Certains hommes prennent position en faveur du développement de la pratique féminine. C’est le cas de Mattia Binotto (Ferrari) qui explique qu’il faut « faire un effort supplémentaire pour inclure les femmes dans le sport automobile ».

Beaucoup de jeunes pilotes commencent à percer. On peut citer Juju Noda qui remporte de nombreuses courses en F4 et qui doit rejoindre la F3 dès qu’elle aura 15 ans, Ella Stevens qui était pressentie pour intégrer l’académie Ferrari. Finalement, c’est Maya Weug qui a eu cette chance et son baquet pour la F4.

La FIA s’engage pour l’égalité des sexes depuis plusieurs années. En 2009, est créée la Commission sur les femmes dans le sport automobile. Cette commission a établi, pour 2016 à 2020, une Charte pour le futur. Cette charte comprenait 8 axes qui étaient censés permettre un meilleur accès au sport pour les femmes. Finalement, cette charte a développé les métiers annexes (ingénieurs, officielles, etc.), mais également la détection des jeunes talents. L’objectif était de montrer que le sport automobile est ouvert aux femmes à tout niveau. Aujourd’hui, en 2021, le résultat est mince. Aucune femme sur la grille de départ… Rappelons pourtant que l’assemblée parlementaire a émis une recommandation sur la discrimination à l’encontre des femmes et des jeunes filles dans les activités sportives en 2005 (Rec. 1701).

La problématique étant que personne ne semble prêt à donner sa chance à une femme, ne faudrait-il pas créer un championnat féminin et réserver, officiellement, celui que l’on connait aux hommes ? Cette idée a été proposée par Bernie Ecclestone et a été plus ou moins mise en œuvre avec la création des W-Series, championnat 100% féminin. Cette initiative est louable, mais les 20 femmes qui y prennent part ne disputent que 6 courses par saison, soit 15 de moins que leurs homologues masculins… Ce championnat n’a d’ailleurs aucune visibilité. Par cette création, la fédération entend répondre à son obligation de permettre l’accès au haut niveau pour les femmes. En effet, la championne engrange 15 points sur les 40 nécessaires à l’obtention de la Super Licence (billet d’accession à la F1). Elle gagne également 1,5 million d’euros, facilitant ainsi une campagne en F3 ou même F2. La tentative est louable, même si l’on est loin de la résolution adoptée par le Parlement européen « Femmes et sports » en 2003. Cette dernière expliquait que le sport féminin est l’expression du droit à l’égalité et à la liberté de toutes les femmes de disposer de leur corps et de s’inscrire dans l’espace public.

La problématique est la même en MotoGP. Dans cette discipline aussi des femmes ont déjà eu leur chance en course. Ce n’est pas moins de 3 femmes qui ont pris le départ du grand prix d’Allemagne en 1988. Plusieurs ont marqué des points dans les championnats 125 et 250 m3 [3].

La FIM s’est également engagée dans un objectif d’égalité d’accès au sport pour les hommes et les femmes. En 2006 a été créée une commission femmes et motocyclisme au sein de la fédération. Cette commission a des objectifs à court terme et des objectifs à long terme. Parmi les objectifs à long terme, on retrouve l’augmentation du nombre de femmes pilotes et de leur niveau afin d’augmenter le nombre de femmes dans toutes les disciplines et tous les niveaux.

Toutefois, ces dernières années, les femmes sont invisibles. Aucune femme ne participe à l’un des trois championnats de moto sur circuit (Moto3, Moto2 et MotoGP). Pourtant, elles performent dans d’autres disciplines. C’est le cas de Ana Carrasco qui a été la première femme à remporter un titre mondial de moto, le Supersport 300 (3ème catégorie de Superbike). Cet exploit a été félicité par la MotoGP. Le septuple champion du monde Marc Marquez a notamment écrit « Merci de montrer à tout le monde que la moto n’est pas qu’un sport de garçon ». Jorge Lorenzo a suivi son compatriote lors de ses félicitations en indiquant qu’elle avait ouvert une porte. D’autres ont été moins enthousiastes. Doyen du circuit MotoGP, Valentino Rossi a estimé que la route était longue entre le Supersport 300 et la MotoGP.

La moto semble donc plus encline à inclure les femmes en tant que sportives que son homologue à quatre roues. En 2019, ce n’est pas moins de 6 femmes qui ont participé au Bol d’Or. Si les championnats de moto classique ne comprennent pas de pilotes au féminin, la moto électronique, qui bénéficie de la visibilité des autres catégories, contient en son sein une femme, Maria Herrera.

Le manuel de bonnes pratiques pour l’égalité homme-femme dans le sport du Conseil de l’Europe [4] recommande d’adapter l’offre de pratiques sportives aux demandes féminines, de former les acteurs à la problématique du genre, communiquer des messages, des images et des initiatives. Il ressort de tout ce qui a dit plus haut que ces recommandations ne sont pas suffisamment appliquées et suivies au sein des sports mécaniques.

Ainsi, si ces disciplines sont mixtes en théorie, la réalité est toute autre. Le vrai changement ne pourra intervenir que dans deux hypothèses :
- Lorsqu’une écurie de Formule 1 ou de MotoGP sautera le pas et engagera une femme pilote pour ses capacités et non pour le coup de pub ;
- Lorsque les instances fédérales donneront naissance à un véritable championnat féminin répondant aux mêmes critères que les compétitions actuelles.

Faire demeurer ces disciplines dans la mixité sans rendre l’accès aux compétitions effectif pour les femmes consiste à lancer une bouteille à la mer et attendre qu’elle revienne. Dans tous les cas, les acteurs des sports mécaniques doivent s’engager effectivement dans cette démarche égalitaire et permettre à tous d’avoir un accès égal au plus haut niveau de compétition.

Elise Baron, Avocate, Guillaume Ghestem, Avocat et Victoria Dreze, Juriste.
Pôle droit du sport
Cabinet d’Avocats Essentiel A

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Notes de l'article:

[3Taru Rinne en 1988, Tomoko Igata en 1994-1995, et Katja Poensgen.

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