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Regards d’un magistrat du parquet national financier sur son métier.

Qui se cache sous la robe du magistrat ? Les magistrats sont régulièrement cités au quotidien, mais connaissons-nous réellement cette profession pour laquelle il existe une diversité de postes et de personnes ?
Le Village de la justice vous propose de découvrir cette profession au travers d’une série d’entretiens de personnes passionnées et passionnantes.
Rencontre avec Jean-Marc Toublanc, Vice-Procureur du parquet national financier (PNF).

Laurine Tavitian : Pourquoi avez-vous voulu devenir magistrat ?

Jean-Marc Toublanc : Le métier m’a séduit dès le début de mes études supérieures en raison de sa richesse et de sa forte dimension humaine. Vous travaillez au contact de nombreuses personnes et vous êtes en interaction permanente avec les justiciables. Ce n’est pas une réalité virtuelle, c’est sans doute un des meilleurs antidotes contre l’ennui ou la lassitude dans un travail.
Ce qui m’a plu aussi c’est de servir une cause, celle de la justice et de l’intérêt général. C’est un métier qui avait du sens pour moi quand j’ai choisi de présenter le concours et qui en a toujours aujourd’hui.

"Devenir magistrat c’est faire le choix d’une multitude de possibilités et de fonctions très différentes."

Enfin, peut-être plus que le choix d’un métier, devenir magistrat c’est faire le choix d’une multitude de possibilités et de fonctions très différentes. Vous pouvez passer du parquet au siège, de juge des enfants à juge d’instruction, d’un travail en juridiction à un travail en administration centrale, voire dans d’autres administrations ou organismes en France ou à l’étranger. Vous êtes donc assurés de ne jamais vous ennuyer.

Pouvez-vous revenir sur les différentes étapes de votre carrière avant votre nomination au PNF ?

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Jean-Marc Toublanc

A la sortie de l’Ecole nationale de la magistrature (ENM), j’ai exercé les fonctions de juge d’instruction au Tribunal de Créteil. J’ai d’abord été en charge d’un cabinet d’affaires de droit commun : trafics de stupéfiant, vols, homicides volontaires. Puis, j’ai repris un cabinet spécialisé dans les affaires économiques et financières : escroquerie, travail dissimulé, fraude fiscale…

Au bout de 5 ans environ, j’ai eu envie de sortir du contentieux et de découvrir une nouvelle réalité, notamment parce que je n’avais jamais eu d’autres expériences professionnelles que celle de magistrat. J’ai donc rejoint le service des concentrations à l’Autorité de la concurrence en qualité de rapporteur. J’étais chargé d’examiner les projets d’opérations d’acquisition et de fusion d’entreprises.

J’ai ensuite intégré l’Inspection générale des finances au ministère de l’économie. C’est un service interne à la fonction publique qui fonctionne un peu comme un cabinet de conseil et d’audit au service des directeurs d’administration centrale et des cabinets ministériels pour faire des missions d’audit et d’évaluation. Je suis intervenu à ce titre dans plusieurs missions relatives au secteur industriel, bancaire et sur des sujets plus budgétaires. J’ai fait ce métier en qualité de fonctionnaire détaché pendant 2 ans et il y a 3 ans j’ai rejoint le PNF en qualité de vice-procureur.

Pouvez-vous nous expliquer votre fonction de vice-procureur au sein du PNF ?

Je suis l’un des 15 magistrats chargés des enquêtes et des poursuites dans le domaine de la grande délinquance économique et financière. Créé en 2014, le PNF est un parquet autonome à compétence nationale, spécialisé pour trois types d’infractions : les atteintes aux finances publiques (fraude fiscale, escroquerie à la TVA…), les atteintes à la probité (corruption, trafic d’influence, détournement de fond public…) et les abus de marché (délit d’initié et manipulation de cours qui peuvent être commis sur la place de Paris…).

"Je suis responsable d’une vingtaine d’affaires dont j’assure la direction d’enquête."

Je suis responsable d’une vingtaine d’affaires dont j’assure la direction d’enquête. Compte tenu de la grande complexité des dossiers que nous traitons, nous travaillons en équipe sur chaque affaire, soit en binôme ou trinôme. Sur le plan opérationnel, je décide des grands axes d’orientation des enquêtes, je réalise moi-même certains actes (auditions, perquisitions) et je confie à un service d’enquête la réalisation des autres actes d’investigations. Je porte ensuite l’accusation à l’audience à l’occasion de procès pouvant se tenir sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

Qu’est-ce qui vous plait le plus dans cette fonction ?

"L’intérêt de cette fonction est de participer à l’élaboration d’une stratégie d’enquête."

L’intérêt de cette fonction est de participer à l’élaboration d’une stratégie d’enquête qui prendra corps sur plusieurs mois ou années. L’idée est de définir la manière dont vous allez vous y prendre avec les enquêteurs pour aboutir à la manifestation de la vérité, pouvoir démanteler le réseau, ou mettre à jour le circuit financier frauduleux. Elaborer cette stratégie, la déployer avec des enquêteurs et pouvoir aboutir à un résultat, c’est ce qui rend ce métier particulièrement enthousiasmant.

Ensuite, le volet international de nos enquêtes donne aussi une dimension très riche à la fonction. L’essentiel de nos dossiers nécessite des investigations à l’étranger, tant en Europe que dans le reste du monde.

Quelles sont les principales évolutions du métier de magistrat que vous avez constaté ?

Je ne suis magistrat que depuis 12 ans ce qui ne me donne pas un recul très important sur la fonction mais je relève quand même deux évolutions notables.

"La première évolution est la spécialisation de plus en plus grande et nécessaire du magistrat."

La première est la spécialisation de plus en plus grande et nécessaire du magistrat. C’est le sens même de la création du PNF que d’avoir un service à compétence nationale dédié à la lutte de la grande délinquance économique et financière. D’autres pôles spécialisés ont aussi été créés dans le domaine pénal, notamment le pôle de lutte contre les crimes contre l’humanité, le pôle « santé publique », ou pour les accidents collectifs. C’est vraiment une ligne directrice forte de l’évolution du métier de magistrat depuis plusieurs années qui tend à répondre à la complexification grandissante du droit.
La deuxième évolution est une ouverture à l’international avec une forte dimension européenne, notamment avec la jurisprudence de la CEDH ou de la CJCE, de plus en plus prégnante quel que soit le contentieux. Nous sommes amenés à avoir une réflexion au-delà du droit français.

Quels conseils donneriez-vous à un étudiant qui souhaite devenir magistrat ?

"Plus que la maîtrise d’un corpus de règles, ce qui est fondamental est de savoir se réinventer en permanence..."

Je l’inviterai d’abord à cultiver son ouverture et ses capacités d’adaptation, car nous sommes dans une société qui évolue beaucoup et de plus en plus vite. Nous vivons actuellement une révolution numérique qui bouscule tous les secteurs, y compris celui du droit. Ce que l’on apprend aujourd’hui sera très vite dépassé. Donc plus que la maîtrise d’un corpus de règles, ce qui est fondamental est de savoir se réinventer en permanence, comprendre le monde dans lequel on vit.

Le second conseil est de toujours croire en ses possibilités, être confiant dans l’avenir et que, si le concours de l’ENM est difficile, avec de la volonté et une bonne dose de travail, on peut toujours espérer arriver à ses fins.

Propos recueillis par Laurine Tavitian
Rédaction du Village de la Justice

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