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Directrice de prison : Technicité, Leadership et Optimisme au service de l’administration pénitentiaire et des détenus.

Essayez pour voir : allez interroger des étudiants en droit sur leur(s) projet(s) professionnels et comptez ceux qui oseront vous répondre : "travailler dans l’Administration pénitentiaire". Il y a fort à parier que pour faire les comptes vous ne mettrez pas longtemps.
Retentez maintenant l’expérience après leur avoir fait lire cette interview de Valérie Mousseeff, qui exerce le métier de Directrice des services pénitentiaires depuis 15 ans : Le Village de la Justice vous parie que cette dernière aura su déclencher des vocations pour cette profession qui exige d’être à la fois un technicien du droit, un manageur, un fin connaisseur de l’Administration autant que son représentant, et de lier le tout avec une grande humanité et un sens profond des valeurs républicaines...

Le Village de la Justice : Pouvez nous nous retracer votre parcours ?

Valérie Mousseeff : "Après une formation universitaire en droit pénal, et une spécialisation niveau DESS sur la délinquance et les déviances, lors de laquelle j’ai effectué mes premiers stages en prison, j’ai réussi le concours de Directeur des Services Pénitentiaires (DSP) en 2004. [1]

J’ai ensuite été formée deux ans à l’École Nationale de l’Administration Pénitentiaire (ENAP) à Agen, avec, là aussi, de nombreux stages de découverte.

Pour mon premier poste, j’ai été affectée en tant que directrice de détention dans un Centre Pénitentiaire dans le Nord Isère. J’avais en charge un quartier maison d’arrêt de 300 détenus, un quartier centre de détention de 200 détenus, et un quartier de semi liberté.

J’ai ensuite été promue Directrice adjointe de la maison d’arrêt de Nîmes, où j’ai été confrontée au phénomène de surpopulation, puis j’ai été affectée au centre pénitentiaire d’Avignon le Pontet. J’étais alors directrice des ressources humaines de plus de 200 personnels de surveillance, mais également en charge du quartier mineurs (20 places).

Enfin, depuis septembre 2016, je suis chef d’établissement du centre pénitentiaire de Grenoble-Varces, qui comporte une Maison d’Arrêt de 212 places (et 350 détenus), un Quartier Mineur de 20 places, un Quartier Semi Liberté de 36 places et un hôpital de jour de nature psychiatrique de 14 lits.

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Valérie Mousseeff

J’ai donc effectué toute ma carrière de DSP à ce jour en établissement et sur le terrain que j’affectionne particulièrement."

V.J : Sur le concours : Comment l’avez-vous préparé ? Est-ce un concours que vous qualifieriez de « difficile » et pourquoi ?

V.M : Pour préparer au mieux le concours, j’ai suivi assidument l’Institut d’Études Judiciaires et le Centre de Préparation à l’Administration générale (à Aix en Provence).

En parallèle, j’avais déjà une appréciation personnelle du monde carcéral grâce aux stages effectués en DESS.

"Il me parait essentiel de choisir ce métier en ayant pu appréhender la prison au préalable afin d’effectuer ce choix par passion."

En outre, pendant mes 5 ans d’études de droit, j’avais été membre de [l’association GENEPI [2], et j’avais donc pu rentrer toutes les semaines au sein d’une détention afin d’animer des activités de théâtre, et de soutien scolaire individuel. Cette expérience de terrain a été fondamentale afin de me forger la conviction de vouloir travailler en prison."

V.J : Quelle(s) qualité(s) doit avoir un(e) Directeur (trice) de prison ?

V.M : "Le concours de DSP était particulièrement difficile quand je l’ai passé, du fait du ratio sévère entre le nombre de candidats et le nombre d’élus et de la diversité et le niveau des épreuves. J’avais été major de mon DESS mais certaines épreuves étaient inédites.

Les qualités attendues d’un DSP, en plus d’une solide base juridique afin d’appréhender les problèmes de procédure pénale et de droit pénitentiaire, sont le sang froid pour faire face et diriger en situation de crise, des qualités d’écoute et de négociation, utile à un management quotidien et au partenariat omniprésent – et des qualités humaines fortes afin de contenir un haut pouvoir hiérarchique et faire vivre les valeurs républicaines dans la gestion du public confié.

A tout futur candidat, il me parait essentiel, outre une préparation sérieuse, de choisir ce métier en ayant pu appréhender la prison au préalable afin d’effectuer ce choix par passion, d’avoir conscience de la prise en charge de deux publics distincts - les personnes incarcérées et les personnels - et d’avoir des convictions fortes qui permettent de venir en soutien à ce choix à tout moment.

Plus encore que d’autres métiers, celui de DSP exige une disponibilité et une abnégation - de par les permanences et les horaires - une technicité opérationnelle - en gestion de crise, droit et management - et par une exposition dans une mission de grande responsabilité, qui doit trouver son fondement dans un choix sincère envers soi même et non d’un échec à d’autres concours de niveau équivalent."

V.J : A quelles évolutions de votre profession avez vous pu assister ?

V.M : "J’exerce cette profession depuis 15 ans et j’ai pu assister à de nombreuses transformations du milieu carcéral.

D’un point de vue purement juridique, la loi pénitentiaire de 2009, mais également de nombreuses réformes de la procédure pénale n’ont cessé de remodeler des domaines entiers d’application. (Aménagements de peine, surveillance électronique de fin de peine, libération sous contrainte). Les Règles pénitentiaires Européennes ont également fait leur apparition.

Les décisions prises par les DSP sont par ailleurs de plus en plus souvent l’objet de recours avec l’irruption de contentieux nouveaux (le placement au quartier d’isolement les retraits de permis de visite etc.). L’avocat est un partenaire qui s’est imposé dans de nombreux domaines de décisions. Cela a modifié la manière de décider, désormais argumentée, solide, équitable, en droit et en fait.

"Entre une idéologie de sécurité et d’humanisme, la prison attise les débats et les prises de position. Cela garantit une institution toujours en pleine mutation."

Les évolutions constatées, si elles sont souvent induites par des incidents, demeurent souvent liées aux idéologies portées par le politique, en oscillant entre une idéologie de sécurité et une idéologie d’humanisme, tant la prison attise les débats et les prises de position. Cela garantit une institution toujours en pleine mutation, et des personnels toujours en mode d’apprentissage."

V.J : Quelles sont vos relations avec les autres professionnels du droit ?

V.M :"Le métier de DSP nécessite de nombreuses interactions partenariales avec d’autres métiers de la Justice, particulièrement les magistrats et les avocats qui sont tous deux des acteurs clés de la chaine pénale.

Nous sommes également régulièrement en contact avec les chefs de juridiction, et le Parquet, lors de projets partenariaux ou de rencontres institutionnelles. Il s’agit d’un partenariat indispensable dès lors que le DSP est un fonctionnaire rattaché au Ministère de la Justice et que la personne détenue est confiée par l’Institution judiciaire.

Nous sommes également fortement rattachés à la Préfecture et aux forces de l’Ordre.

Le Directeur des Services Pénitentiaires fait partie de ces deux univers, parfois en contradiction en terme de finalités : l’Ordre et la Justice."

V.J : Sur les conditions de travail et le manque de moyens : c’est quoi la journée type d’une Directrice de centre pénitentiaire, dans un univers carcéral que l’on sait difficile ?

V.M : "Un chef d’établissement doit d’abord contrôler l’application des procédures au quotidien, intervenir pour donner des consignes et prendre des décisions qui seront appliquées dans le cadre d’une organisation très hiérarchisée.

La représentation extérieure de l’établissement fait également partie de mes missions. Je suis donc présente dans de nombreux Conseils, commissions, cérémonies, audiences solennelles, réunions de travail, parfois en uniforme de cérémonie.

En plus de la gestion de la messagerie et de la lecture de tout le courrier entrant et de la signature de tout le courrier sortant de tous les services du centre pénitentiaire, je dois également prendre connaissance des normes et piloter la mise en place des nouvelles procédures liées à l’évolution des législations.

Une journée type serait ainsi la lecture du courrier, des mails, des audiences, la lecture de notes, la participation à des réunions, l’animation de rapports. En établissement, de nombreux incidents sont traités en urgence par rapport au reste. Il faut donc mettre en place une procédure solide de suivi pour ne rien oublier. Il m’est nécessaire de rester disponible pour mes équipes car aucune politique locale ne peut être menée sans leur aide et leur action. Tous les jours se terminent par un rapport du soir avec la direction et le chef de détention.

En tant que chef d’établissement, je dois cependant ne pas perdre de vue les objectifs de progression de la structure que je dirige et qui sont fixés chaque début d’année. Ainsi le quotidien doit il intégrer des projets à moyen et long terme, et aussi envahissant soit-il, notamment en maison d’arrêt, laisser une place à la progression et à la nouveauté. Les projets, nombreux et très créatifs en prison, fédèrent et donnent une satisfaction visible. Se faire plaisir est une option dont il faut savoir abuser afin de garder une motivation intacte et se ressourcer.

"Il faut porter un sens républicain qui explique pourquoi nous sommes tous là : pour s’occuper de ceux qui sont écartés de la société."

Oui, le quotidien est forcément ponctué par la gestion des difficultés que traversent le monde carcéral : surpopulation, postes vacants, parfois vétusté des locaux. Il a tendance à compliquer les prises de décision lorsque les moyens de sont pas à la hauteur des textes ou des objectifs fixés. De mon point de vue il appartient au DSP de donner un sens aux missions qui transcendent et font supporter le quotidien, par des messages, des vœux, une action soutenante et lisible auprès de tous. Il faut porter un sens républicain qui explique pourquoi nous sommes tous là : pour s’occuper de ceux qui sont écartés de la société.

Pour ma part j’effectue un métier passion qui comble toutes mes aspirations : celle du sens en utilisant le pouvoir confié pour aider autrui, celle du dépassement de soi en ne cessant de devoir m’adapter et d’innover, celle du lien aux autres car si ensemble on ne craint rien, seul on ne peut rien, celle de commander afin d’avoir un maximum de possibilités et de liberté. Il ne s’agit pas d’un métier bureaucratique et administratif. Il s’agit d’être un leader et un manager. Je suis donc farouchement optimiste sur cette très belle profession."

V.J : Les chiffres des dernières promotions le confirme : la profession se féminise [3] : comment cela s’explique-t-il d’après vous ? Avez-vous l’impression que cela a une influence sur votre vie professionnelle ?

V.M : "La féminisation de la profession est réelle, et cela s’explique simplement comme de nombreux autres domaines par la présence et la réussite des femmes au sein des parcours juridiques. Cela n’a pas d’incidence au quotidien dans une institution très hiérarchisée : un DSP est le chef, homme ou femme, et la fonction prime sur le grade. Cela est valable du point de vue des personnes détenues comme des personnels.

Cela a cependant créé nécessairement une ouverture, une plus grande diversité de points de vue et de sensibilités, même si les fonctions supérieures sont toujours majoritairement représentées par des hommes (chefs d’établissement, DI..). Cela a sans doute comme conséquence de participer à innover davantage car les femmes sont souvent animées par un souci de donner encore davantage afin d’être reconnue comme légitimes. C’est mon cas.

Le fait d’être une femme contraint néanmoins car les exigences horaires et spatiales du métier de DSP (permanences, horaires, intérims, sujétions, logement de fonction) ont des incidences certaines sur la vie familiale et dans les interactions avec les autres domaines de la vie privée."

V.J : Terminons sur une note positive : c’est quoi votre prison "idéale" ?

V.M : "Nous devons avoir cette vision de la prison idéale en permanence afin de tendre vers elle. Pour moi, elle proposerait des régimes très différenciés de détention, du plus léger pour les délits répétitifs sans gravité, au plus contraignant pour les plus dangereux. Le régime carcéral ne pèserait donc pas de la même façon sur chacun en fonction des actes commis et de la dangerosité criminologique.

Il me semble qu’une prison idéale n’opposerait pas des idéologies de sécurité et de réinsertion. Il n’y aurait plus à choisir entre la sécurité de tous et l’humanité, mais ils serait convenu que la sécurité soit un cadre nécessaire et l’humanité un contenu indiscutable, dans une interdépendance reconnue.

"La prison idéale de la République serait celle où tous les moyens seraient mis pour réussir là où toutes les autres institutions antérieures ont échoué."

Les professionnels seraient fiers de leur profession, de servir la République à travers l’accompagnement personnalisé des personnes détenues, et la société serait fière d’eux en retour.

La prison est à l’image de la société, par nature complexe et imparfaite. La prison idéale de la République serait celle où tous les moyens seraient mis pour pacifier, humaniser, réussir là où toutes les autres institutions antérieures ont échoué. Un grand défi en perspective où les Directeurs de Services Pénitentaires auront assurément un rôle à jouer pour une civilisation meilleure. Car « L’état d’esprit et de réaction de la population vis-à-vis du crime et la prise en charge des délinquants est un des tests infaillibles quant à la civilité d’un pays » (Winston Churchill)."

Propos recueillis par Nathalie Hantz
Rédaction du Village de la Justice

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Notes :

[1Il s’agit d’un concours national de catégorie A.

[2Association estudiantine qui "milite pour le décloisonnement des institutions carcérales par la circulation des savoirs et des témoignages entre les personnes enfermées, les bénévoles et la société civile."https://www.genepi.fr/.

[385% pour la dernière promotion. Source.