Marina Bourgeois - Oser Rêver Sa Carrière

 
Guide de lecture.
 

La reconversion chez les avocats : quand ils en ont plein la robe.

Ils sont nombreux à frapper à notre porte pour faire le point sur leur carrière et changer de voie. Ecoeurés, pressurisés, fatigués ou déçus, les avocats n’hésitent plus à “faire tomber la robe”. Près d’un tiers des avocats arrêtent en effet d’exercer avant leur dixième année d’activité et 20 000 avocats envisageraient de changer de métier selon le dernier sondage du CNB. Parfois découragés par la précarité de leur statut en début de carrière ou usé par un rythme effréné.

Des collaborateurs de plus en plus jeunes viennent à nous en étant sur le point de tout envoyer valser. Des associés en milieu ou fin de carrière nous sollicitent pour renouer avec un métier passion et souffler enfin.

Pourquoi une telle fuite des avocats ? Comment expliquer cette tendance ? La profession ne fait-elle plus rêver ?

Les écouter chaque jour nous permet d’identifier les causes de ces revirements de carrière. Elles tiennent, selon nous, aux constats suivants :

- Un rythme sacrificiel.
De jeunes collaborateurs se retrouvent entre nos murs déjà épuisés, et parfois même broyé(e)s par des conditions de travail exigeantes, voire parfois sacrificielles. Chacun le sait, l’avocature n’est pas un chemin de tout repos. Les avocats ne comptent pas leurs heures et le travail nocturne n’est pas rare, voire exigé dans certains cabinets. Les vacances sautent parfois pour boucler le dossier en cours.

- Une vie privée entravée.
Premier corollaire de ce rythme soutenu : une vie privée envahie par le travail, qu’il soit rapporté à la maison les soirs et week-ends ou qu’il se prolonge tard le soir au cabinet. “Je ne profite plus de mes enfants. Je ne connais même pas leur maîtresse” témoigne Isabelle, avocate M&A au sein d’un prestigieux cabinet anglophone. “J’ai divorcé après 7 ans de barreau. Mon couple n’a pas résisté à la cadence exigée par le métier” confesse Guillaume qui a tout donné à son “cab” pour en devenir associé. Les mariages entre avocats ne sont donc pas rares, chacun comprenant l’implication de l’autre. Parfois difficilement conciliable avec une vie de couple épanouie, la profession sépare.

Or, tel que l’indique l’enquête sur la profession du CNB de 2017

Vivre mieux, cela suppose d’avoir un meilleur équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle pour que sa profession n’emporte pas l’intégralité de sa vie personnelle”.

- Un épuisement récurent.
Deuxième corollaire que nous traitions l’an dernier pour Madame Figaro dans un article intitulé “Jeunes avocates au bord de la crise de nerfs” : l’épuisement. L’avocature fait partie des professions à risque en termes de burn-out.
Exténués, ils sont en effet nombreux à “tomber” et à connaître les affres de l’épuisement professionnel. Ce fut le cas de Laëtitia qui, bien qu’aimant son métier, a dû le quitter pour préserver sa santé. “Les études de droit étaient ardues mais hyper stimulantes et satisfaisantes intellectuellement. Le métier d’avocat est passionnant (…) mais je n’avais plus le courage de rester. Partir, même vers l’inconnu, était de l’ordre de la survie”. Après presque 10 ans d’études et 3 ans au Barreau de Paris en tant qu’avocate généraliste, Laëtitia est devenue conteuse professionnelle et n’a aucun regret, malgré les difficultés rencontrées pour vivre de son nouveau métier.

Paul, ex-avocat associé, a lui aussi connu le burn-out :

Je me rendais à mon cabinet un matin, j’étais le premier à arriver. J’ai ouvert la porte et, dans le hall d’accueil, je suis tombé. Littéralement”.

Délétère l’avocature ? Oui, pour certains croulant sous le travail depuis des années ou écrasés par des associés parfois asphyxiants ou infantilisants. D’autres n’ont pas été assez préparé aux exigences du métier, notamment à l’endurance requise. C’est ce que souligne Ian de Bondt, Directeur du cabinet Fed Legal spécialisé notamment dans le recrutement d’avocats :

Je crois que beaucoup ne saisissent pas la spécificité des métiers du conseil (…) et n’en comprennent pas les nécessités (disponibilité, empathie, anticipation, spécialisation)”.

A noter que l’on rencontre aussi beaucoup d’assistants ou de secrétaires juridiques qui craquent et changent de voie parce que, les avocats étant sous pression, eux-mêmes le sont.

Pression du client, de la hiérarchie, de la performance… les origines de cet épuisement professionnel sont légion. Sans compter la précarité du statut de collaborateur, membre non-salarié d’une profession libérale. Ces derniers sont susceptibles d’être remerciés par leur cabinet du jour au lendemain, sans pouvoir prétendre au chômage. L’absence de parachute en cas de départ fragilise leur situation au point que certains restent par peur financière : “je n’ai hélas pas la capacité financière de m’arrêter et de prendre du temps pour réfléchir à ma situation professionnelle” souligne Christelle, avocate en droit du travail à Lyon depuis 11 ans.

- Une mauvaise orientation originelle.
Nous l’avons déjà tous entendu : “j’ai fait des études de droit parce qu’on m’avait dit que cela mène à tout”, “c’était la voie avec le plus de débouchés”, “je n’avais aucune idée, après le bac, j’ai choisi le droit parce que ça ouvre le champ des possibles”. Nombreux sont celles et ceux ayant opté pour le droit par défaut, sans réelle vocation ni motivation profonde ou intérêt pour la matière et la technique juridiques. Il n’est donc pas étonnant que la confrontation avec la réalité ne soit pas satisfaisante et encore moins épanouissante.

Certains se sont aussi retrouvés à faire du droit par pression ou suggestion familiale, contrariant ainsi leur vocation et aspirations initiales. Ceux-là sont de parfaits candidats à la reconversion : après une première carrière juridique et libérés par le temps passant, ils décident de se “retrouver” en se dirigeant vers une carrière de cœur et non de raison. C’est le cas de Dana, devenue photographe après une première carrière d’avocate : “des avocats passionnés j’en voyais, rien qu’à commencer par la senior qui m’avait formée. Et clairement je n’étais pas de la même veine”.

- Le prestige de la profession.
L’avocature est souvent considérée, dans l’esprit collectif, comme un métier noble et prestigieux. Et c’est le cas. Il s’agit bien évidemment d’un très beau métier, d’utilité publique, au service des autres, qu’ils soient particuliers ou organisations. Mais ce prestige peut être un prisme déformant. Ils sont en effet nombreux à être devenu avocat pour ce statut prestigieux, parfois originellement poussé par des parents eux-mêmes avocats, professionnels libéraux ou par des parents séduits voire impressionnés par les “paillettes” de la profession. “Nous avons une étiquette respectée. Notre métier est souvent sacralisée par les non professionnels du droit” indique Erwan, l’un de nos accompagnés, avocat contentieux depuis 13 ans.

Cette sacralisation du métier engendre nombre de déceptions, notamment en début de carrière lorsque les plus jeunes se retrouvent avec des rétrocessions n’étant pas à la hauteur de leurs espérances ou de ce qu’on leur avait “vendu” durant leurs études. La longueur de ces dernières s’avère d’ailleurs souvent être un frein à la reconversion : “j’ai fait des études longues, prestigieuses et difficiles. Devoir renoncer après autant d’investissement et de sacrifices, cela fait mal, mais c’est un mal nécessaire pour moi”, Julie, avocate PI depuis 5 ans actuellement en bilan de carrière.

- La démesure des égos.
Corollaire du prestige associé à la profession, certains “ont le melon” pour reprendre les propos d’Aline et Quentin, tous les deux avocats seniors à Paris. “Un des associés du cabinet se prend pour le roi du monde. Il est égocentrique et tyrannique”. Ces propos ne sont pas rares dans le milieu. Il faut noter que les langues se délient et que certaines pratiques de la profession sortent des couloirs jusque-là très opaques des cabinets.

Je l’ai moi-même constaté durant ma première carrière, lorsque j’étais chasseuse de têtes spécialisée dans le recrutement d’avocats. En tant que chasseuse, j’observais. En tant que consultante en transition et gestion professionnelle, je suis aujourd’hui bien souvent le réceptacle de ce déliement et confidente de bien des maux de ce type… “Les cas de harcèlements moraux, d’humiliations, et plus globalement les comportements malsains sont préoccupants” affirme Ian De Bondt. “Silence”, “tabou”, “omerta”, “peur”… sont des mots que nous entendons souvent dans nos murs. La profession vient d’ailleurs de faire l’objet d’une satire par Juliette Mel, avocate :

J’adore mon métier. Il est dur mais autorise une évolution permanente. Je ne m’y suis jamais ennuyée. C’est rare donc précieux. Pour autant, l’avocature mérite une satire, surtout à l’égard des femmes. Le #balancetonassocie, qui m’est apparu comme une cerise sur le gâteau, a été déclencheur de l’envie d’écrire sur le sujet”.

Face à toutes ces contraintes, certains jettent la robe et emprunte un autre chemin, connexe ou non à leur précédent métier. Si certains optent pour l’entreprise en recherchant un poste de juriste, de responsable juridique ou de directeur juridique, d’autres choisissent la reconversion radicale. Citons ainsi l’exemple de Margerie qui, après “le dossier de trop”, a démissionné pour s’envoler vers l’entrepreneuriat et le yoga, ou encore de Lilas Louise devenue formatrice après seulement deux ans de barreau :

Ca a été dur de me rendre compte que je m’ennuyais dans la réflexion juridique alors que je n’avais jamais envisagé faire autre chose qu’avocate, mais au moins ça écartait le fait de chercher une nouvelle collaboration dans un cabinet d’avocat, ainsi que le fait de devenir juriste en entreprise. J’étais franchement perdue, donc j’ai fait un bilan de compétences. Cela m’a appris plein de choses sur moi et aidé à retrouver progressivement une confiance en moi que j’avais perdue. Ça a aussi été l’occasion d’être curieuse pour tous les autres métiers qui existent (parce que je ne m’étais jamais posé la question !)”.

Stéphanie a exercé pendant 12 ans en tant qu’avocate PI. Son retour de congé maternité - difficile - l’a incité à réfléchir à son avenir dans la profession : “j’avais déjà en tête le métier de décoratrice mais j’ai réalisé un bilan de compétences pour me conforter dans ce choix”. Vous constaterez, chers lecteurs, que nos exemples d’avocats reconvertis se sont tous tournés vers des métiers d’entrepreneurs, d’indépendants car s’il est un avantage de la profession, c’est bien celui d’être “statutairement” libre… facette que tous ou presque souhaitent retrouver.

Je trouve ça très sain de constater que des avocats finissent par exercer d’autres professions, montent leur entreprise, passent côté opérationnel. L’inverse devrait d’ailleurs pouvoir se voir aussi. Il faut donner de l’air à tout ça. Le droit est un merveilleux outil. Les juristes, avocats ou non, ont vocation à sortir de leur pré carré” souligne à juste titre Ian de Bondt.

Cécile, ancienne avocate devenue sophrologue, résume parfaitement les choses : “le métier d’avocat fait partie de ces nombreux jobs qu’on doit adorer pour être en mesure d’accepter (et non de subir) les inconvénients intrinsèques à la profession”.

Marina Bourgeois - Oser Rêver Sa Carrière

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Vos commentaires

  • par A.V , Le 28 juin à 07:43

    Votre article est intéressant mais occulte une partie non visible pour les néophytes : la précarité tout court. Combien de confrères aujourd’hui gagnent des clopinettes et ne sont aucunement collaborateurs mais bien avec des années d’expérience voire des décennies d’expérience. Sans compter, la paupérisation de la profession qui amène les confrères à casser les prix juste pour survivre, les délais exorbitants des paiements des AJ ou CO, la relation client délétère s’il en est.
    Nul besoin d’être collaborateur et en début de carrière pour vivre cette précarité tant intellectuelle que financière. Auparavant les commissions d’office et autres paiements ingrats étaient l’apanage du jeune avocat aujourd’hui jeune ou non, collaborateur ou non, la précarité est partout.
    Comme vous le soulignez cela amène à une surcharge de travail et pour certains au Burnout ou pire encore.
    Il appartient également aux avocats de descendre de le piédestal pour montrer à la face du monde qu’ils ne sont pas si loin des réalités.

  • par VALERIE POULIQUEN , Le 15 juin à 12:39

    En tant qu’ex-avocate reconvertie dans le coaching professionnel avec une spécialisation en gestion du stress j’adhère complètement aux propos de cet article. Les cas de burn-out sont très fréquents chez les avocats car c’est un métier de passion et donc d’implication. Beaucoup de jeunes avocats ne s’attendaient pas à autant de sacrifices en intégrant la profession. Bravo Marina Bourgeois pour cet article.

  • par Eugene Parise , Le 11 juin à 11:40

    Hello, à mon sens, il y a tout de même des lacunes dans l’orientation des impétrants...Ne sera pas un bon Avocat qui le veut !

    Et il ne suffira pas de ressasser des théorèmes de gestion (souvent mal compris et encore plus mal interprétés..) pour y arriver...mais ressentir le droit, le dossier, les jurés, etc....Et avoir des résultats....En fait, il s’agit d’avoir la vocation.

    Une formation universitaire uniquement axée sur le droit est insuffisante aujourd’hui...Il faut savoir composer avec une Ecole de Commerce, ou une formation technique....pour apporter un vrai plus....

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