Par Marina Bourgeois, Dirigeante.
 
Guide de lecture.
 

Le burn-out des professions juridiques.

Les professions juridiques - avocats, juristes, notaires, assistants juridiques, magistrats, etc - font parties des populations à risque en matière de burn-out, également appelé syndrome d’épuisement professionnel.

Nous le constatons tous les jours en tant que coach puisque nombreux sont les avocat(e)s ou juristes qui viennent à nous épuisé(e)s et sérieusement perdu(e)s quant à leur avenir professionnel.

Rien de très étonnant, me direz-vous, à ce que, naturellement (du fait de ma première carrière dans ce secteur en tant que chasseuse de têtes spécialisée dans les professions juridiques et enseignant-chercheur en droit des affaires) mes collègues, connaissances et ami(e)s de ce secteur se retrouvent aujourd’hui dans nos bureaux.
Plus surprenant toutefois : leur âge. De plus en plus de jeunes avocat(e)s nous sollicitent en effet pour remonter la pente suite à un épuisement et trouver une nouvelle voie… en dehors du droit.

De jeunes collaborateurs(trices), juristes et notaires se retrouvent entre nos murs, déjà épuisé(e)s, et même broyé(e)s, par des conditions de travail exigeantes, voire parfois sacrificielles.

J’étais déjà témoin de cette tendance lorsque j’étais chasseuse de têtes. Le constat ne date donc évidemment pas d’hier. La récurrence d’un mal-être et d’une souffrance au travail dans la profession me saute toutefois davantage aux yeux aujourd’hui. Sans doute parce que l’on vient nous voir précisément pour cela, mais aussi parce que les langues se délient et que certaines pratiques de la profession sortent des couloirs jusque-là très opaques des cabinets et entreprises. En tant que chasseuse, j’observais. En tant que consultante en transition et gestion professionnelle, je suis souvent le réceptacle de ce déliement et confidente de bien des maux…

“Silence”, “tabou”, “omerta”, “peur”… sont des mots que nous entendons souvent.

Nous avons donc essayé de comprendre et d’identifier les causes de ces épuisements, menant parfois à l’écœurement de la profession et à des reconversions radicales. Citons ainsi l’exemple de Margerie qui, après “le dossier de trop”, a démissionné pour s’envoler vers l’entrepreneuriat et le yoga, ou encore Laëtitia qui a quitté sa robe d’avocate pour devenir conteuse…

Parmi les raisons les plus fréquemment évoquées par nos client(e)s évoluant en cabinet, la question de l’amplitude horaire revient systématiquement. “J’arrivais au cab’ (cabinet) à 8h30 et en repartais rarement avant 23h ou minuit… heureusement, le taxi était offert…
Marie, spécialisée en droit de la concurrence, a exercé la profession durant neuf ans avant de se décider à devenir maman. “Au début de ma carrière, j’étais obnubilée par la réussite. Je vivais au et pour le cabinet. Avec du recul… c’était du grand n’importe quoi. On avait l’impression, parce que le cabinet était l’un des plus prestigieux de la place, qu’on détenait le monde entre nos mains. J’en rigole aujourd’hui mais quelle prétention… comme si on sauvait des vies… Je me suis empêchée de fonder une famille pendant des années pour être totalement disponible, quelle erreur…”. Marie n’est pas la seule à tenir ce discours. Léonard, ex-associé d’un cabinet spécialisé en droit du travail, nous raconte que pendant des années, plus de dix-huit ans pour lui, sa vie, celle de sa femme et de ses enfants a été réglée par les “urgences” (qu’il nous demande de bien mettre entre guillemets) du cabinet.

Simon, jeune collaborateur dans un cabinet américain, nous parle de sacerdoce : “on entre dans certains cabinets comme on entre en religion (…). Il faut être disponible tout le temps. Au bout de quelques semaines, on comprend vite qu’il ne sert à rien de prévoir des diners, des soirées ou même une séance de sport le soir puisque tout peut être annulé de dernière minute. Pour ne pas me fâcher avec ma fiancée, nous ne prévoyions plus rien. Résultat : nous nous sommes séparés. Elle ne comprenait pas ce sur-investissement”.

Sonia, 44 ans, a décidé de quitter la profession malgré son amour du droit parce que “ça devenait ridicule. Je me suis retrouvée à avoir plus d’habits au bureau que dans mon propre dressing. J’avais l’impression que ma vie ne se déroulait qu’au bureau. Mes vacances étaient régulièrement annulées. Je ne compte plus les noëls et les week-ends en famille ou entre amis décalés ou auxquels je ne me suis pas rendue pour le cabinet. A 42 ans, j’ai décidé de “sauver ma peau” et mon couple et de tout arrêter. La meilleure décision de ma vie. Depuis, je fais du sport, je prend du temps pour moi, je vis ! Mon épuisement a été salutaire.”.
Paul aussi a décidé de changer de v(o)ie pour se consacrer au vin après un burn-out et “une convalescence de plusieurs mois”.
Emilie, l’une de nos accompagné(e)s, a décidé de changer de voie lorsqu’elle s’est retrouvée, l’été dernier, à pleurer sur la plage parce que son mail ne partait pas. Soutenue de ses deux sœurs qui lui ouvrent alors les yeux, elle se fera accompagner à son retour pour faire le point sur sa carrière.

Le rythme de la profession est exigeant. Face à une vie privée parfois réduite à peau de chagrin (“mes amis étaient mes collègues”), de plus en plus de collaborateurs quittent le métier et notamment les femmes, dès lors qu’elles souhaitent fonder une famille...

Hélas, pour beaucoup, la souffrance au travail (voire, parfois, pendant les études de droit) fait partie de l’apprentissage du métier. Comme s’il s’agissait d’un passage obligé. Une sorte de bizutage sur plusieurs années : “quand on démarre le métier, on sait qu’il faut s’envoyer les premières années. On se doit de dire oui à tout… et n’importe quoi”.

Horaires de dingue, diktat de la facturation et de l’excellence, concurrence exacerbée, difficultés à développer une clientèle, délais à rallonge pour s’associer ou s’installer, pression de certains associés qui acceptent n’importe quelle mission dans des timings souvent irréalistes. Harcèlement parfois, dû à des égos démesurés non contenus, peur de parler lorsque l’associé(e) fondateur(trice) est redouté(e) ou “borderline, comme bien souvent dans la profession” selon Thomas (ex-avocat reconverti). Non prise en compte du temps de recherche dans la facturation, absence de vie personnelle, disponibilité de tous les instants, astreinte exigée, stress pré-plaidoirie... Changements permanents de réglementation, accroissement démentiel de la jurisprudence, manque de temps pour se tenir à jour correctement (“on pourrait passer nos journées à faire de la veille juridique”), difficulté pour les collaborateurs de développer leur propre clientèle, infantilisation parfois rencontrée… Tout cela occasionne du stress et de la fatigue aboutissant, lorsqu’ils s’installent sur la durée, à des saturations et situations de souffrance extrême.

L’herbe n’est pourtant pas plus verte en entreprise, où, bien des avocats “fuient” (près de 20 % des hommes et 40 % des femmes quittent le barreau au cours des dix premières années de leur carrière, essentiellement pour revêtir la casquette de juristes d’entreprise ou se reconvertir) afin de s’assurer un rythme de vie plus décent.

Tout d’abord parce que l’amplitude horaire n’est pas nécessairement plus alléchante “hiérarchiser son plan de charge est difficile car tout est toujours urgent, à faire pour avant-hier et sans personne pour trancher les priorités compte tenu du caractère très transversal du champ d’intervention du juriste. On est souvent saisi au dernier moment et désigné comme responsable des retards accumulés par tous les autres avant soi”.

Mais surtout parce que les juristes, pour reprendre les propos de Solène juriste en PI dans un grand groupe, sont souvent perçus comme “un frein aux projets”. “Il n’est pas toujours possible de faire entendre aux autres services les risques juridiques d’un projet alors même que c’est notre travail et que nous sommes payés pour ça !
Le caractère très inconfortable du juriste qui est à la fois garant de la sécurité juridique de l’activité mais qui ne doit pas être un “empêcheur” le place en effet dans une contradiction propice aux conflits de valeurs débouchant, à la longue, sur des situations d’épuisement : « le comportement de certains opérationnels qui poussent les juristes dans leurs retranchements en les accusant d’être des censeurs et de ne pouvoir jamais rien faire mais qui sont les premiers à désigner le juriste comme responsable en cas de problème en disant “tu aurais dû me prévenir” ne nous facilite pas la tâche » précise Sabine, responsable juridique.
Pour moi, l’un des principaux risques d’épuisement pour un(e) responsable juridique ou directeur(trice) juridique est li(e) à la difficulté à trouver et à « imposer » sa place dans un contexte d’entreprise où tout le monde peut faire du droit.
En effet, le droit n’est plus vraiment perçu comme une matière technique (à la différence de la comptabilité par exemple) grâce aux efforts de vulgarisation qui ont été faits. Beaucoup de personnes dans l’entreprise ont le sentiment, en lisant un texte juridique ou une vulgarisation de celui-ci, qu’ils en perçoivent les tenants et les aboutissants car cela ressemble à de la simple application de la langue française
.”

Cela conduit à une situation où tout le monde fait du droit dans l’entreprise, et rend compliqué le positionnement du/de la responsable ou directeur(trice) juridique. Ceci augmenté par le fait que les informations juridiques sont accessibles facilement et vulgarisées par Internet, Wikipedia, etc.

Le juriste se retrouve dans une situation très paradoxale : “tu te réjouis que le droit soit imprégné dans l’entreprise et que de plus en plus de personnes s’y intéressent et en même temps, le droit via Wikipedia ou autre n’est pas franchement souhaitable pour une entreprise. Tu dois donc faire admettre que les sujets juridiques doivent être traités par la direction juridique, seule à même d’en voir tous les tenants et aboutissants, ce qui est épuisant puisqu’il faut en permanence se « battre » pour que la direction juridique intervienne sur des sujets que les opérationnels ou la Direction ont l’impression de maîtriser”.

Pour Hélène, responsable juridique, “il est aujourd’hui nécessaire, en particulier du fait du développement des legaltech, que les directions juridiques se repositionnent pour tenir compte de tout cela. Il faut évidement continuer à imprégner de plus en plus l’entreprise des aspects juridiques dès la conception des projets et former le plus possible les opérationnels à ces aspects pour qu’ils puissent se « débrouiller » seuls sur un certain nombre de sujets afin de permettre à la direction juridique de se concentrer sur les sujets à forte valeur ajoutée, c’est-à-dire sur ceux qui vont bien au-delà de l’application stricte du droit et qui prennent plus en compte l’ensemble des tenants et aboutissants d’un sujet.
Peut-être faut-il faire changer au plus haut de l’entreprise la vision de la Direction juridique. En tous les cas, je pense qu’on est aujourd’hui un peu au milieu du gué et que c’est ce qui crée un risque d’épuisement pour les directions juridiques
”.

Contrairement à l’avocat qui a une position de “sachant” face à son interlocuteur, ce besoin de “se justifier sans cesse” place le juriste dans une situation extrêmement consommatrice d’énergie et propice, sur le long terme, à l’épuisement professionnel.

Marina Bourgeois - Directrice du cabinet Oser Rêver Sa Carrière

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