Par Céline Bérard-Bondoux.
 
Guide de lecture.
 

[Interview] Avocat et médiateur : deux métiers complémentaires ?

Le sujet des modes alternatifs de règlement des litiges revient régulièrement dans un contexte d’efficacité, de développement et de fidélisation de clientèle.

Deux professionnels ont aujourd’hui accepté de répondre aux questions de Céline Berard-Bondoux pour donner leur point de vue sur la médiation : Maître Martin Lacour [1], avocat au Barreau de Paris et Madame Corinne Prevot [2] médiateure.

Céline Bérard-Bondoux : Corinne, vous êtes médiateure, et Martin, vous êtes avocat. Pourquoi la médiation est-elle importante pour vous ?

"La médiation est une véritable force pour les avocats et pour leurs clients."C. Prevot

Corinne Prevot : "L’expérience montre que la médiation est une véritable force pour les avocats et pour leurs clients. J’ai pour ma part à cœur d’intervenir pour apporter des techniques qui vont aider à la résolution des conflits. Pour moi, c’est la solution la plus adaptée aujourd’hui pour sortir rapidement et à moindre coût d’un conflit, où chaque partie est gagnante parce qu’elle a décidé librement d’un accord acceptable et peut, en conséquence, envisager l’avenir et reprendre ou continuer la relation avec l’autre partie. Chez les Anglo-Saxons d’ailleurs, on commence souvent la médiation par « C’est une belle journée aujourd’hui pour regarder devant nous et laisser les problèmes derrière… »."

Martin Lacour : "Le contentieux classique est souvent long, coûteux, et son issue aléatoire. Il est mal adapté au rythme des affaires et peut paralyser le développement de l’activité de l’entreprise. Les règlements amiables, notamment par la voie de la médiation, permettent de renouer le dialogue entre les parties pour envisager des solutions choisies par elles et non imposées par le juge. Dans de nombreuses hypothèses du droit des affaires, elles peuvent même permettre de maintenir la relation et dégager une plus-value."

Selon vous, qu’apporte la présence de l’avocat en médiation ?

Martin Lacour : "L’avocat pourra être prescripteur, en expliquant à son client l’intérêt de rechercher une solution amiable, après naturellement l’avoir parfaitement informé sur sa situation juridique, conformément à son obligation de conseil. Il le conseillera aussi sur les différents modes amiables à sa disposition, et sur leur articulation (processus collaboratif, médiation, procédure participative…). Pendant la médiation, l’avocat pourra donner au médiateur un éclairage sur certains faits ou aspects du litige. Une fois un accord dégagé, l’avocat pourra également s’occuper de sa rédaction pour en garantir l’effectivité, tout en s’assurant de sa compatibilité avec les règles d’ordre public."

Corinne Prevot.

Corinne Prevot : "Entre nous, je préfère quand les parties sont accompagnées de leurs avocats. La présence de l’avocat est un vrai plus dans le déroulement de la médiation car il rassure son client et est le garant que 100% de ce qui est décidé lui est bénéfique. La présence de l’avocat est incluse dans ma stratégie et je réfléchis au moment et à la façon de l’inclure dans le processus, pour interagir avec lui. Silencieux dans la phase exploratoire, il devient coopérant et facilitateur en encourageant son client ou en le mettant en garde quant à ses prises de position ou attitude. Il est actif dans la solution retenue et garant de l’ordre public. il rédige l’accord final avec toute sa créativité et agilité juridique. Pour synthétiser, nos rôles sont différents et complémentaires."

Céline Berard-Bondoux : Martin, vous sentez-vous toujours avocat en médiation ?

Martin Lacour.

Martin Lacour : L’avocat accompagnateur en médiation remplit parfaitement son rôle, qui est selon moi avant tout de pacifier les relations sociales en cherchant à renouer le dialogue et maintenir le lien. C’est une tâche exigeante mais aussi très satisfaisante sur le plan personnel, tant pour le client que son avocat. Chaque fois que j’estime qu’une recherche de solution amiable est possible, je n’accepte le dossier que si le Client veut bien se prêter au jeu de la recherche d’une solution amiable, en toute bonne foi.

Céline Berard-Bondoux : Pourquoi encouragez-vous la recherche de solution amiable ?

Corinne Prevot : Parce qu’un bon accord vaut mieux qu’un procès long et aléatoire !!! Je vois régulièrement des dirigeants qui sont frustrés d’avoir eu à subir une décision de justice. La médiation permet à chacun de rester maître de l’orientation de la décision au final, quel que soit le sujet. Je constate qu’il y a des domaines où la médiation est particulièrement pertinente : dans les relations d’affaires, en droit des sociétés, dans les conflits entre associés, dans les conflits de droit du travail et dans les conflits relatifs aux baux commerciaux.

"Une solution choisie me paraît toujours meilleure qu’une solution imposée par le juge." M. Lacour

Martin Lacour : Une solution choisie me paraît toujours meilleure qu’une solution imposée par le juge, aussi sage puisse-t-il être. Les modes amiables ne sont pas une panacée universelle, mais présentent au moins cet avantage incontestable. En outre, la confidentialité permet d’envisager toutes les solutions sans être tenu tant qu’aucun accord n’est conclu.

Corinne, de votre point de vue qu’apporte la médiation sur l’ensemble des litiges ?

Corinne Prevot : "Nous assistons à un changement de paradigme encouragé par le Législateur. Concrètement, cela désengorge les tribunaux, et bien au-delà, cela permet de débloquer les situations de conflit. Un procès est une véritable “prise de tête” qui épuise le dirigeant et le freine de ce fait, dans le développement de son activité pendant les longues années de procédure judiciaire. La médiation ré-ouvre le dialogue, trouve des issues rapidement et contribue à la fluidité des affaires. J’appelle ça : “échapper au syndrome du Brexit” ! et ce que j’apprécie le plus, c’est de voir les parties se quitter en se serrant sincèrement la main. Les avocats en ressortent grandis vis-à-vis de leurs clients avec lesquels ils ont souvent renforcé le lien de confiance. Un avocat m’a même dit un jour : « Depuis que j’ai accompagné mon client en médiation, il est devenu mon meilleur commercial ! »."

Et pour conclure, qu’ajouteriez-vous ?

Martin Lacour : "Les modes amiables, au premier rang desquels la médiation, offrent de nombreuses opportunités à l’avocat, tant en termes de conseil stratégiques qu’en termes de satisfaction client. Sa déontologie est un atout dans ce contexte. Nous assistons aujourd’hui à une véritable transformation de la société, qui passera toutefois, selon moi, par la nécessité pour les professionnels de suivre une formation initiale puis continue de qualité en matière de modes amiables."

"La médiation est la Justice d’aujourd’hui." C. Prevot

Corinne Prevot : "La médiation est la Justice d’aujourd’hui. L’interaction entre l’avocat et le médiateur est l’assurance d’une médiation réussie. Parce qu’il est prescripteur de la médiation, qu’il accompagne son client en le conseillant et en l’orientant, et qu’il rédige l’accord final en étant garant du respect de l’ordre public, l’avocat est intégré totalement par le médiateur au processus, en qualité de « tiers professionnel ». Et c’est pour cette raison que je favorise toujours l’organisation d’une médiation avec les avocats et leurs clients."

Merci Corinne, Merci Martin. Nous comprenons ainsi mieux l’intérêt de la médiation, tout d’abord pour vos clients respectifs, également pour les avocats. Je suis chef d’entreprise et j’avoue qu’éviter des procédures longues et coûteuses, tout en étant bien conseillé, me semble plus approprié que des années de stress (judiciaire) qui perturbent finalement le développement des affaires.
Et si mon avocat me conseille d’aller vers la médiation pour me faire gagner en temps et dépenser moins, tout en m’offrant la possibilité de préserver ma relation avec mon « adversaire »… alors il prend une place bien plus valorisante à mes yeux et m’incite à parler de lui, à le recommander.
On peut alors peut-être parler de choix stratégique ?

Notes :

[1Martin Lacour est avocat au barreau de Paris.
Il aide les entrepreneurs sur l’ensemble du territoire français à négocier leurs contrats et trouver une solution amiable aux litiges qui les opposent à leurs associés, partenaires commerciaux, clients et concurrents. Maître LACOUR aborde le droit des affaires sous l’angle de la négociation raisonnée et des modes amiables de résolution des différends (médiation, processus collaboratif, procédure participative, transaction…).

[2Corinne Prevot est médiateure assermentée près la Cour d’Appel de Paris et agréée CMAP. Formée à la médiation à Londres et à Paris, elle accompagne les dirigeants d’entreprises, les professions réglementées (juridiques, médicales, architectes) et les particuliers à régler à l’amiable leurs conflits, en particulier lors de la rupture de leurs contrats (d’association, commerciaux, de franchise, de travail). Elle est aussi nommée par les Tribunaux pour aider les parties au litige à trouver un accord et éviter une décision avec un perdant et un gagnant. Enfin Corinne forme et fait du tutorat auprès de futurs médiateurs à Paris et à Londres.

Propos recueillis par Céline BERARD-BONDOUX
ACTIV THINK
celine.berard chez activthink.fr

Recommandez-vous cet article ?

Donnez une note de 1 à 5 à cet article :
L’avez-vous apprécié ?

374 votes
Commenter cet article

Vos commentaires

  • par Frédéric BRUNET , Le 11 décembre 2019 à 12:09

    Excellent article très complet et très descriptif.
    Un accord partagé, décidé par les parties en conflit est toujours meilleur que la décision d’un tiers, basée sur un rapport de force ; et ce pour les 2 parties !
    Merci aux médiateurs, de plus en plus nombreux ; et bravo aux avocats, eux aussi de plus en plus nombreux, qui s’investissent dans les modes alternatifs de résolution des conflits.

A lire aussi dans la même rubrique :

LES HABITANTS

Membres
PROFESSIONNELS DU DROIT
Solutions
Formateurs